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alomène

Au repos du néant

couverture du livre                       Au repos du néant
Au repos du néant

Quand il eut passé le pont, des fantômes vinrent à sa rencontre. Un homme et une femme qui se tenaient par la main.
Peut-être l’homme qu’il avait été jadis, peut-être la femme qu’il avait aimée.
Avant, bien avant que le vide ne se fasse dans sa tête.
Il leur fit un petit signe de la main, comme il en avait pris l’habitude, et ils l’ignorèrent, comme ils le faisaient toujours.
Les deux spectres, toujours se tenant par la main comme peut-être l’éternité les avait soudés, le frôlèrent à le toucher, puis furent avalés par la nuit.
C’était toujours ainsi que cela se déroulait depuis que les réducteurs de tête en blouse blanche lui avaient délivré son bon de sortie en le déclarant apte à se débrouiller seul.

D’après les légendes de la route, de celles qui ont la barbe blanche tellement elles sont vieilles, l’homme sans mémoire s’appelait Yann Le Mézec. On le disait breton, ce qui s’expliquait aisément de par son patronyme, mais il aurait tout aussi bien pu être picard ou lorrain. La seule certitude qu’on avait en ce qui le concernait, et encore était-ce sujet à caution, était qu’il devait provenir d’une famille où l’éducation avait dû jouer un grand rôle, tant ses manières policées détonnaient parfois parmi ses compagnons d’infortune.
Yann Le Mézec était un de ces mal barrés de l’existence que la crise ou le pas de chance ont rejeté aux marges de la société. Il avait la cinquantaine taciturne et l’alcool lui avait grillé un bon paquet de neurones. Chevelure précocement blanchie et barbe hirsute, il était tellement maigre qu’il en paraissait squelettique dans son jean et son T-shirt d’une saleté repoussante.
Dans un havresac battant son flanc, sur lequel il veillait comme à la prunelle de ses yeux, se trouvait son seul trésor, un flacon de pharmacie en plastique contenant les médicaments qui lui permettaient d’échapper à l’asile, à ses portes toujours fermées et à son carré de pelouse où on lui permettait de marcher et de fumer lorsqu’il avait été bien sage.

Lorsqu’au début de l’automne, les températures avaient commencé à décliner, l’homme sans mémoire avait quitté ce qu’il nommait son « chez soi », une épave de voiture en partie calcinée abandonnée sur un terrain vague dans les faubourgs de Bruges, et avait gagné le sud et ses contrées qu’il espérait plus clémentes, en courtes étapes que l’usure de son corps et les de plus en plus fréquents déraillements de son cerveau abrégeaient beaucoup plus qu’il ne l’aurait souhaité.
Il avait atteint la ville au début de l’après-midi avec l’intention bien arrêtée d’y installer ses quartiers d’hiver. Il ne savait pas pourquoi il avait choisi cet endroit plutôt qu’un autre.
A part les ruines de son castel médiéval perché en embuscade sur une arête rocheuse en surplomb des quartiers populaires, elle ne présentait aucun attrait pour le voyageur de passage.
Tout ce dont il se souvenait était qu’il avait décidé de bifurquer lorsque le vent et la pluie avaient commencé à balayer la route à quatre voies avant de s’engouffrer en mugissant sous les arcades d’un viaduc en béton.
L’accueil de la villette n’avait pas été particulièrement chaleureux, mais de cela, Yann avait l’habitude. Au long des boulevards sans charme et des rues grises et ternes, les visages s’étaient fermés ou pire, s’étaient détournés, les yeux avaient craché leur rejet de tout ce qui paraissait étranger, les lèvres avaient esquissé de mesquines grimaces de dégoût.
Dans cette cité de poupée repliée sur le souvenir d’un passé glorieux et riche d’espérances incertaines, la compassion, comme dans le reste de la société, était passée de mode et le chacun pour soi régnait en maître.

Le parc était un vieux parc chargé d’histoires et de légendes depuis longtemps oubliées. On racontait qu’en son centre s’était dressé un cercle de pierres levées, on disait aussi qu’au solstice d’été, de vieilles femmes venaient y déposer du lait et du miel pour en éloigner farfadets, lutins et autres esprits moqueurs, on contait enfin qu’en des temps reculés, de malheureux prisonniers y avaient été sacrifiés et que leurs âmes martyrisées hantaient encore les lieux. C’était là, bien sûr, folles billevesées d’une autre époque et nul, en nos temps éminemment rationnels, n’aurait prêté foi à ces calembredaines.
Cette folie à la mode de Versailles avait été imaginée, puis financée par un groupe d’armateurs et de mercantis enrichis dans le négoce avec les Barbaresques, pour complaire à Philippe d’Orléans, régent de France, dont la venue était régulièrement annoncée avant d’être tout aussitôt reportée. Délaissé pendant de nombreuses années par la municipalité qui l’estimait trop éloigné du centre ville, il avait été récemment repris en charge et réaménagé par une association de riverains amateurs de tranquillité et d’air pur.
Essentiellement fréquenté par les vieilles personnes du voisinage et par quelques rares mamans en congé de maternité pendant la journée, il se voyait, le soir venu, envahi par des couples d’amoureux en quête de buissons complices et, bien plus inquiétant, par des groupes de furtives silhouettes en recherche de ces paradis qu’on dit artificiels.
L’homme sans mémoire ignorait tout de ces péripéties historiques et de ces contes de bonnes femmes. Les aurait-il d’ailleurs connus qu’il n’en aurait pas tenu compte.
Dans l’état permanent de fatigue qui était le sien, il avait absolument besoin de dénicher un endroit plus ou moins hospitalier où s’allonger, reposer ses pieds et fermer les yeux quelques heures. Et ce parc au calme trompeur lui convenait parfaitement, éloigné qu’il était de l’animation et du brouhaha des rues commerçantes.

Le premier banc sur lequel Yann tomba était un truc aux formes tourmentées qui n’était pas fait pour s’asseoir et encore moins pour s’allonger. Conçu très certainement pour des séants pressés avides de se défouler en courses haletantes, cet instrument de torture d’un rose agressif devait très certainement avoir pour fonction première de donner envie à tous les traîne-savates de décamper au plus vite pour que les habitués du parc ne soient pas obligés de subir trop longuement leur indésirable et malodorante présence.
Le deuxième ne valait pas mieux. Habillé d’orange flashy, il avait un air prétentieusement moderne, mais le cerveau fêlé qui avait imaginé cette horreur avait dû plus qu’être inspiré par les montres molles de Dali tant il dégoulinait de courbes et d’angles biscornus.
Yann se secoua en battant des bras pour tenter de se réchauffer, puis malgré les panneaux d’interdiction, décida de couper à travers les pelouses vers un tertre couronné d’une caricature de Parthénon.
Avec ses colonnes faussement ioniques et sa coupole verte de mousse d’où giclaient des ruisselets de larmes, l’édifice ressemblait vaguement à l’un de ces temples antiques dont les agences de voyage illustrent les couvertures de leurs brochures. Avec les vents coulis qui devaient le hanter, ce n’était peut-être pas le lieu le plus approprié pour dormir, mais c’était le seul refuge que le parc semblait proposer.
Yann laissa tomber son barda au pied du banc situé au centre de la rotonde, s’assit et délaça ses chaussures, puis il remua les orteils avant de s’allonger en soupirant d’aise. Ce n’était pas bien sûr le Hilton, ce n’était pas non plus le Carlton, il n’en espérait pas tant, c’était tout simplement et tout humainement vachement confortable.
Après avoir mangé, un quignon de pain sec arrosé de gros rouge et accompagné de fruits en boîtes au goût de ferraille, il cala sa langue dans l’espace laissé vide par une dent cassée bien des années auparavant et fredonna doucement une chanson sans air, ni paroles. Le son que cela produisit dans sa tête l’aida à s’assoupir.

L’homme sans mémoire ne rêvait plus depuis longtemps ou croyait ne plus rêver. Parfois en flashs étourdissants lui revenaient des images qui ne lui représentaient plus rien, des bribes de ce qui avaient peut-être été ses souvenirs, des dessins d’enfants aux couleurs passées punaisés dans un couloir barré par une haute porte au vernis écaillé percée d’un cœur, un café enfumé et bruyant avec un long, très long comptoir en bois couturé de cicatrices et de petites tables couvertes de nappes à carreaux rouges et blancs, une ombre bêtement heureuse qui lui souriait au dessus d’un plat de spaghettis fumant, puis une fenêtre grande ouverte sur des toits d’ardoises, un lit spacieusement accueillant, des miettes de gâteau au chocolat éparpillées sur des draps froissés et le corps nu d’une femme qui s’écarte, les yeux baignés de larmes. Et en contrepoint sonore, la petite musique désaccordée des reproches, des sanglots et des cris.
Il y avait aussi, mais plus rarement, le toujours même cauchemar qui le faisait se réveiller en nage, angoisse bloquée au fond de la gorge, celui des dix, cent, mille bouteilles alignées en rangs serrés sur le bord de la table de la cuisine, celui de la voiture tordue par les flammes avec l’ombre au visage terrifié qui implore grâce derrière un pare-brise fendillé, celui où sous un ciel bleu électrique couraient d’étranges insectes aux pattes démesurément désarticulées.

A demi assoupi, l’homme sans mémoire vit se lever la frange brillante d’une pleine lune et tira la couverture sur ses yeux. La pleine lune n’était pas l’alliée des cerveaux soumis aux lois d’une complexe et étrange chimie. Yann en savait un bout à ce sujet.
Comme pour lui donner raison, le ciel subitement se couvrit de nuées menaçantes et, surgi du ventre de la terre, un vent pestilentiel se leva. Il balaya quelques arbustes disposés en éventail, s’acharna sur les branches d’un chêne alourdies de mousse et s’en prit méchamment à un trio de noisetiers qui semblaient converser en silence. Puis il s’apaisa rien qu’un court instant comme pour reprendre des forces et toujours aussi furieux, toujours aussi véhément, s’en vint gifler le dormeur qui ne cligna même pas des paupières. La couverture remontée sous le menton, il voyageait loin, très loin, au pays enchanté de son enfance.

Yann Le Mézec, le petit Yann qui désespère d’être un jour aussi grand et aussi fort que papa, le gentil petit Yann qui ne fait presque jamais de bêtises surtout quand grand-mère le surveille, est assis sur le banc d’une gare, une étrange petite gare en bois, avec une porte qui, poussée par des mains invisibles, s’ouvre et se referme en grinçant, avec des rideaux rouges pas très propres aux fenêtres de l’habitation du garde-barrières, avec une énorme horloge ronde comme la lune dont les aiguilles bizarrement sont bloquées sur 3 h 10, avec, tout aussi bizarres, des rails mangés de rouille entre lesquels poussent des herbes folles.
Les jambes de Yann battent dans le vide, des jambes toutes fines comme des baguettes avec une mince et longue cicatrice blanchâtre sur le côté du mollet droit, des jambes avec des genoux cagneux couverts d’égratignures de joueur de football ou d’explorateur des plages lorsque la mer se retire.
Yann, le gentil petit Yann, attend papa et maman. Ses parents lui ont promis qu’ils l’attendraient sur le quai de la gare, mais lorsqu’il est descendu du train qui le ramenait de la mer, avec sa grosse valise bourrée de vêtements, de coquillages et de souvenirs à la main, ils n’étaient pas là.
Alors Yann, en petit garçon bien sage, a eu tout d’abord un peu peur, puis s’est dit qu’avec les parents, ses parents surtout, c’était toujours la même chose.
Il croise les mains derrière la nuque et s’abîme dans la contemplation du paysage. C’est pas très amusant, ce n’est pas très excitant, ça ne vaut pas les trois petits cochons ou Bugs Bunny, mais ça passe le temps.
L’air est limpide, une limpidité de début ou de fin du monde, un monde d’avant, sans moteurs à explosion, ni cheminées d’usine. Le soleil traque impitoyablement les moindres ombres comme autant de moutons affolés jusque dans les ruines de ce qui a dû être un atelier de réparations, jusque sous les deux wagons souillés de rouille qui patientent sur une voie de garage. Un oiseau au plumage gris sale, une alouette peut-être, monte en spirale dans le bleu du ciel, et plus haut encore, vers l’éternité. Et Yann a envie de battre des bras et de s’envoler comme lui, là haut, tout là haut, pour retrouver grand-mère et le chaton gris qu’une voiture a écrasé sur la route au printemps.
Il se remet sur ses pieds et mains croisées derrière le dos comme un vieux pépère de bien soixante-dix ans, s’attarde en voyageur plus du tout pressé, devant les horaires officiels affichés derrière une vitre cassée, puis il tourne la tête vers les collines noyées de brume qui barrent l’horizon et un sourire radieux fleurit à ses lèvres.
Au loin, là où les quatre fils d’argent terni se perdent dans les entrailles d’un tunnel, deux petites silhouettes aux contours flous viennent de surgir de l’ombre, deux minuscules silhouettes pas très nettes qui se tiennent par la main, comme les amoureux des bancs publics que chantent le gros moustachu à la radio.
Papa, maman, peut-être ?
Papa, maman, très certainement…
Papa et maman qui se sont enfin souvenus qu’il avait un petit garçon, un petit garçon adorable qu’ils aiment comme, oh, comme les pommes au four ou comme les sucres d’orge, quand ils ne l’oublient pas sur les quais d’une gare.
Il plisse les yeux, pose la main sur son front comme le font les indiens dans les westerns et sourit.
Là bas, au loin, l’homme qu’il pense être papa, lui fait de grands signe du bras comme pour l’inviter à les rejoindre.

Et Yann, le gentil petit Yann, le gentil petit Yann à la mémoire devenue défaillante, se mit à courir à la recherche du bonheur, comme le gamin qu’il avait été cinquante ans auparavant, avec son cœur, son vieux cœur fatigué d’avoir tant vécu qui pompait à perdre l’âme.

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Auteur : Alomène

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