Jean Gennaro et Paula Gonçalves - Où es-tu mon pays ? - texte intégral

In Libro Veritas

Où es-tu mon pays ?

Par Jean Gennaro et Paula Gonçalves

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Table des matières
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Scène 6

 Claudia, Miguel, Lynda, Samia, Ben, Idy, Karim puis José Manuel.
José Manuel - Un peu, qu’il va rester ! Un amateur de foot comme lui… Il faut qu’il regarde le match avec nous ! Et après, faites-moi confiance, on va s’amuser !
Ses deux petits enfants tombent dans ses bras en l’appelant Papy en portugais.
Miguel - Quel bonheur ! Maman ne va pas s’évanouir, ni papa te maudire.
Claudia - Ce que je suis contente ! Je m’en voulais tellement…
José Manuel - Et de quoi, ma petite ? Ce n’est quand même pas ta faute si…
Miguel - ( l’interrompant tout en faisant les gros yeux à sa soeur )
Comment as-tu fait pour que les condés te libèrent aussi vite ?
José Manuel - Je les ai menacés de crier « Vive le Portugal ! » pendant tout le match s’ils ne me laissaient pas le regarder avec eux. Je crois que ça les a fait réfléchir.
Claudia - Alors ils n’ont pas cru que c’était toi qui avais libéré Tarek ?
José Manuel - Tu parles ! Ils se sont bien marrés en nous voyant arriver.
J’avais prévenu Paco : tes collègues vont se foutre de ta gueule.
Eh bien, ça n’a pas manqué.
Miguel - J’espère qu’il a mangé sa honte.
José Manuel - Tu penses ! Moi je faisais le vieux tout tremblant, et ça plaisantait dans tous les coins. « Regardez ce qu’il nous ramène comme jeune délinquant : un évadé de maison de retraite ! La dernière voiture qu’il a dû brûler, ça devait être une De Dion Bouton ! Celui-là, au moins, tu as été capable de le rattraper ! » Ma foi, ses oreilles ont sifflé.
Claudia - Donc, tu n’es plus accusé de rien ?
José Manuel - Je devrais être comédien. J’ai trop bien joué les idiots.
Ils ne m’ont pas cru assez malin pour libérer ce garçon. Alors, faites donc voir cette fameuse lettre !
( Claudia la lui donne, il vérifie la date sur l’enveloppe, ému ) Où l’avez-vous trouvée ?
Claudia - C’est Tarek, en se cachant sous le wagon. Il faut que je t’avoue quelque chose : c’est moi qui l’ai libéré. S’ils t’avaient accusé, je me serais dénoncée !
José Manuel - Je sais bien, ma fille. Mais pour rattraper ta bêtise, c’est toi qui vas lire cette lettre. A haute voix, pour tout le monde. Allez, venez autour de moi, tous ! Je veux que vous sachiez ce que c’est que de rater le train de son destin à cause d’une simple lettre égarée.
Ils s’assoient avec lui autour de Claudia, qui lit la lettre debout, tandis qu’une voix-off de femme ( celle présumée de Marie Céleste ) récite en écho la lettre dans la langue où elle a été écrite : le portugais.
Claudia - Mon cher José Manuel,
Je t’écris au foyer en espérant que ma lettre te parviendra, si maintenant tu as enfin une adresse. Parce que je ne veux pas que tu croies que je ne suis pas venue. Ce qui s’est passé, c’est que j’ai raté le train. Tu m’as sans doute attendue longtemps à la gare, et tu as dû penser que je t’avais fait faux-bond. Tu ne peux pas savoir le regret que j’en ai.
J’avoue que c’est à cause de mon hésitation à quitter le pays, au dernier moment, que le train est parti sans moi. Mais tu sais, j’ai pris celui du lendemain, sans me tromper d’heure cette fois.
J’ai débarqué gare d’Austerlitz et je me suis retrouvée toute seule à Paris, sous ce ciel gris et froid, bousculée par des flots de gens indifférents, un peu paniquée. J’ai téléphoné au foyer, on m’a dit que tu n’y étais plus. Ils m’ont appris que tu n’avais plus d’adresse, que tu vivais dans un wagon. J’ai cru que c’était une plaisanterie. Comment ça, un wagon ? Tu m’avais raconté que tu avais une maison en France, et en réalité tu vis dans une gare !
Je ne savais plus quoi faire, quoi penser, j’étais perdue, avec seulement le nom d’une ville dans une banlieue lointaine. Mais je ne voulais pas repartir comme ça, non, pas avant d’avoir essayé de te retrouver ! Pour me donner du courage j’avais cette photo de toi assis sur la margelle de la fontaine du village. Tu sais, celle sur laquelle tu as ton beau sourire fier, ton chapeau et ta chemise du dimanche. Et je repensais à ces merveilleuses et trop courtes vacances qu’on a passées ensemble.
Je suis descendue dans cette ville, Achères, et des gens de notre pays m’ont conduite à la gare. D’être avec eux m’a donné du courage. Je me suis aventurée dans un champ immense couvert de rails et de hangars et je t’ai appelé, je suis montée dans des wagons abandonnés. Ils ont dû me prendre pour une folle, ils m’ont laissée à la gare. Là j’ai eu très peur. Quelle inconsciente d’être venue toute seule ici ! Et pour un homme qui m’avait menti… Personne n’a su me dire où tu vivais.
José chéri, j’ai pleuré tout au long de mon retour au pays. Je prie chaque jour pour que cette lettre t’arrive, pour que tu saches que j’attends que tu me répondes. Je comprends que tu ne le fasses pas, car tu as sans doute le coeur brisé. Mais je refuse que tu deviennes mon plus beau souvenir.
Je désire tellement que tu reviennes au pays me chercher !
Claudia s’arrête de lire, trop émue pour continuer. José Manuel ferme les yeux et se recueille, tandis que la voix off diminue jusqu’à être inaudible. Silence.
Miguel pousse un juron en portugais et envoie un coup de pied dans le vieux fauteuil.
José Manuel - J’aurais dû mettre une boîte aux lettres au wagon. Le brave facteur a glissé l’enveloppe sous la porte, et voilà. Je lis cette lettre trente ans trop tard. Mais la vie est passée quand même, non ? Je suis seul à nouveau et je pense à elle, qui est veuve à présent. Je l’ai rencontrée cette année, elle a toujours le même sourire, seulement un peu plus triste.
Claudia - ( essuyant ses yeux ) Est-ce que tu l’aimes toujours ?
Miguel - Ma soeur et son mythe de l’amour éternel…
Lynda - Alors comme ça, pour toi, ce n’est qu’un mythe ?
Miguel - ( embarrassé ) Mais ma fleur, nous deux, ce n’est pas pareil !
José Manuel - J’ai toujours pensé à elle, mais il n’est pas bon de vivre avec les regrets. Quand elle m’a dit qu’elle m’avait envoyé une lettre au wagon, j’ai eu un coup au coeur. Elle ne m’avait donc pas rayé de son esprit, c’est moi qu’elle avait aimé ! J’ai été bouleversé, car je sais qu’elle aurait pu être la femme de ma vie. Et là, devant elle, je suis resté muet, incapable de sortir un mot. Et je suis parti.
Claudia - Quelle belle et triste histoire. Mais il n’est pas trop tard pour te déclarer !
Miguel - Elle aurait sans doute bien voulu, quand tu y es retourné. Elle vit seule, comme toi. Comment t’a-t-elle regardé ?
José Manuel - Comme une femme de marin : avec du vague à l’âme.
( haussant les épaules ) Je ne la reverrai plus. C’est trop dur.
Lynda - Et si on t’accompagnait ? Si on descendait avec toi cet été ?
Si on passait par son village pour aller la trouver ?
Claudia - Bonne idée, ça ! Justement, on ne savait pas trop quoi faire.
Idy retourne au wagon et allume la télé pour voir si le match commence.
Miguel - C’est vrai, on hésitait. Maintenant, on sait : on retourne au pays en vélo avec toi. On remonte le temps à travers champs et bois.
En avant, joyeux troubadours ! En selle pour l’amour !
Lynda - Hé ! J’ai pas dit qu’on y allait à vélo !
Claudia - Voilà ! Notre mission sera de t’aider à reconquérir ta belle.
Ca me plaît beaucoup, ça.
José Manuel - Vous êtes fous.
Karim - Il y a pire comme folie, ma foi. Même si ça ne marche pas, ça vaut le coup d’essayer. Au moins, vous aurez tenté, José Manuel.
Miguel - Et si tu n’arrives pas à lui parler, eh bien je vais le faire pour toi, moi.
Idy - ( visage éclairé par la lumière bleue de la télé ) Le match va commencer, les amis.
Karim - Ca va ? Pas trop déchirés, les franco-portugais ?
Samia - ( à Claudia ) Au fait, pourquoi vous vous appelez les francoportugais ? En toute logique, vous devriez mettre le pays d’origine au début, puisqu’il était là avant, et dire que vous êtes des portugo-français.
Claudia - On ne dit pas portugo-français mais luso-français. Les ancêtres celtes des Portugais étaient les Lusitaniens.
Ben - On est tous des franco quelque chose. C’est la méthode Assimile de la France.
Tous se dirigent vers le wagon en discutant. Brouhaha de paroles. On s’assoit sur le canapé ou on s’installe par terre. Karim, en chef d’orchestre, monte le son.
Karim - Silence ! C’est les hymnes.
Dès les premières mesures de l’hymne portugais, Claudia et Miguel se lèvent et chantent. Mais Miguel ne connaît pas vraiment les paroles et se trompe.
Claudia - Tu n’as qu’à chanter la Marseillaise, tu la connais par coeur, au moins, elle.
Les autres chambrent Miguel en riant. On demande le silence. Tous regardent le match qui commence.
Le portable de Claudia sonne. Elle sort pour répondre, car c’est Tarek qui l’appelle, et va à l’avant-scène.
Claudia - Allô, Tarek ? Non, tu ne me déranges pas. Je t’entends mal.
Qu’est-ce que tu dis ? Tu ne veux plus vivre comme un fuyard ? Je te comprends.
Une exclamation générale monte du wagon. Discussion animée entre les spectateurs.
Miguel - Y a pas pénaud, là ! Il est tombé tout seul. C’est du chiqué !
Claudia - Ca gueule parce qu’on regarde le match au wagon. Ah, là là ! La France vient d’obtenir un penalty. On leur fait un cadeau d’entrée de jeu. Attends un peu…
Claudia éloigne le portable de son oreille pour écouter ce qui se passe.
Silence, puis explosion de joie de certains : la France vient de marquer.
Karim et Ben se congratulent. Les supporters du Portugal sont consternés.
Claudia - ( distraite par le match ) Allô ? Tarek ? Je t’entends mal.
Mais non, tu ne me déranges pas. Moi, tu sais, le foot… Quoi ? Tu voudrais reprendre des études ? Oui, c’est bien. Bonne idée. ( un temps )
Te rendre à la police... Je ne sais pas, moi. Tu crois que… Allô ? Il a raccroché.
Elle essaie de le rappeler mais ça ne répond pas. Elle rejoint les autres, mais elle reste un peu à l’écart, soucieuse et culpabilisée.

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