Jean Gennaro et Paula Gonçalves - Où es-tu mon pays ? - texte intégral

In Libro Veritas

Où es-tu mon pays ?

Par Jean Gennaro et Paula Gonçalves

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Table des matières
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Scène 3

 Tarek, Miguel, Claudia, Lynda.
Le vieillard se fige au milieu des jeunes. Il porte des lunettes noires, une fausse barbiche et des babouches, mais ses baskets font anachronique : c’est Tarek qui s’est déguisé pour ne pas être reconnu.
Miguel - ( à lui-même ) Décidément, c’est la journée des visites. ( au vieillard ) Peut-on vous aider, noble vieillard ? Vous avez l’air aussi perdu que ce wagon sans gare.
Tarek - ( écrasant sa voix pour la camoufler ) Je suis très fatigué, jeune homme. Je viens de très loin. J’ai besoin de me reposer un peu.
Sans attendre l’autorisation, il s’assoit sur le banc en remontant sa djellaba.
Lynda - ( en aparté à Claudia et Miguel ) Eh ! Mate un peu ce vieux ! Depuis quand les papys portent des baskets Nike ? Il les a piquées à son petit fils ou quoi ?
Miguel - ( en aparté à Lynda ) Bien observé. C’est sans doute un flic en civil. Mais d’habitude, ils se déguisent plutôt en jeunes. Il faut en avoir le coeur net.
Claudia - Vous avez vu ? Il me fait de l’oeil ! Manque pas d’air, l’ancêtre !
Miguel - Il n’a pas l’air si vieux. Et si ça se trouve, il est bourré de caillasse. Profites-en, ma fille, toi qui es à la rue côté coeur.
Claudia - Crétin !
Tarek - ( à Claudia ) Pssst !
Tarek fait signe à Claudia de venir s’asseoir à ses côtés, ce qu’elle fait, méfiante.
Claudia - Qu’est-ce que vous me voulez, papy ?
Tarek soulève ses lunettes noires, et Claudia pousse un petit cri en le reconnaissant.
Lynda et Miguel restent à l’écart.
Tarek - ( tendant une enveloppe à Claudia, tout en parlant bas pour que les autres n’entendent pas ) Tiens ! Voilà la lettre que ton grandpère cherchait partout. Je l’ai trouvée quand j’étais planqué sous le wagon. Elle était coincée entre deux lattes du plancher.
Claudia prend l’enveloppe, l’ouvre et constate qu’elle est écrite en portugais.
Claudia - C’est bien la lettre de Marie Céleste. Pourquoi as-tu pris le risque de te faire arrêter en me la rapportant, alors qu’avant tu refusais de me la laisser ?
Tarek - C’est un risque pour un autre. Toi, tu as pris celui de m’aider à m’enfuir. Je te devais bien ça. Au fait… je te remercie. Maintenant, grâce à toi, s’ils me serrent, je plonge aussi pour délit de fuite !
Claudia - C’est vrai, ça.
Tarek - Eh, je rigole ! Ne t’en fais pas, ils ne m’attraperont pas.
Claudia - Tu es bien optimiste. Et tu veux me faire croire que tu es revenu seulement pour me remettre cette lettre et pour me remercier ?
Tarek - Je voulais aussi parler à Idy, mais il n’a sans doute pas envie de me voir. Tu lui diras que je regrette de lui avoir raconté des bobards au sujet de Moussa. Je sais les risques qu’il a pris en m’aidant. Je ne mérite pas son amitié.
Claudia - Tu sais, tu devrais essayer de t’aimer un peu.
Tarek - ( lui prenant la main ) Eh ! Si jamais je me fais serrer, tu viendras me voir en prison ?
Claudia - Promis. Tu trembles ! Tu as la trouille ?
Tarek - Tu parles ! Paraît qu’en taule, c’est la loi de la jungle.
Claudia - Ca, il fallait peut-être y penser avant !
Lynda et Miguel s’approchent d’eux, Lynda s’assoit à côté de Tarek.
Lynda - Comme déguisement, ce n’est pas très discret. ( elle lui tire la barbe ) On dirait le capitaine Haddock dans Coke en stock !
Tarek la repousse et se lève, énervé.
Miguel - Le retour du squatteur ! Ma parole, tu y as pris goût, au wagon.
Je croyais que tu voulais retrouver ton vrai pays ?
Tarek - Il est où, mon vrai pays ? Tu peux me le dire, bouffon ? Il est où, le pays où je suis chez moi ? Pas plus là qu’ailleurs. Et d’ailleurs, je m’en fous ! On a couillonné nos grands-parents en leur répétant que leur vraie patrie, c’était la France. Et leur belle patrie d’adoption a planté une jolie croix blanche avec un croissant sur leurs tombes de soldats. Et les survivants, on leur a donné walou ! Les vieux, ils n’arrivent même pas à en parler, de ça, tellement qu’ils ont une boule dans la gorge.
Lynda - Tu as raison. Mais les choses évoluent. Et c’est justement en retrouvant ses vraies racines qu’on peut…
Tarek - Vous me gonflez, à force, à parler tout le temps de vos racines !
Les racines, ça empêche aussi les arbres de bouger ! Vous parlez tout le temps de fiche le camp d’ici, mais vous restez le cul planté devant un wagon sans rails qui ne va nulle part. Mais regardez-vous !
Miguel - Calme-toi ! On rêve beaucoup, ok, mais rêver, c’est déjà partir un peu. Voyager dans sa tête, ça permet de quitter ces lieux. Toi-même, tu ne dis plus que tu viens de la Cité des Oiseaux, tu rejettes ce synonyme de loose qui te colle à la peau.
Claudia - Moi aussi, je rêve d’être ailleurs. Comme toi. Comme nous tous ici. Et ce n’est pas juste une question de pays. J’ai froid au ciel, moi ! Je n’y peux rien si ce pâle soleil du Nord ne chauffe pas comme il faudrait le sang qui coule dans mes veines.
Tarek - Ca va, c’est bon ! Je me dépayse, je vais me faire oublier dans le Midi. Et pas un mot de mon passage à la cousine, surtout ! J’aurais bien aimé la voir avant de partir, mais… elle me déteste trop.
Tarek va pour sortir, rabat la capuche de sa djellaba sur son visage.
Claudia le rattrape et lui tend un bout de papier.
Claudia - Attend, Tarek ! Tiens : voilà mon numéro de téléphone. Qui sait ? Tu pourrais avoir envie de me revoir.
Tarek - ( prenant le papier ) Ouais, qui sait ? Si tu descends vers le soleil…
Miguel - Tu ne veux plus partir au Portugal, maintenant ?
Lynda - Tu es lourd. Laisse-la tranquille.
Tarek va pour sortir. Il tombe nez à nez avec Samia, qui ne le reconnaît pas. Il quitte la scène.

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