Jean Gennaro et Paula Gonçalves - Où es-tu mon pays ? - texte intégral

In Libro Veritas

Où es-tu mon pays ?

Par Jean Gennaro et Paula Gonçalves

Cette oeuvre est mise à disposition du public sous un Contrat Creatives Commons (by-nc-nd)

Vous êtes en mode de lecture plein écran. Cliquez sur le lien suivant si vous souhaitez afficher la version classique de cette oeuvre

Table des matières
Que pensez vous de cette oeuvre ?

Scène 2

 Aïcha, Samia, Ben, Claudia, Miguel, Lynda.
Samia et Ben posent leurs sacs pour saluer la mère.
Samia - ( visiblement contrariée ) Maman, qu’est-ce que tu fais là ?
Aïcha - ( se levant ) Ma fille, je viens te chercher pour te ramener à la maison.
Samia - Tu vas repartir bredouille. Je ne viendrai pas avec toi.
Aïcha - Alors, c’est ton frère et ton père qui vont venir te chercher.
Eux, ils vont te faire la manière forte, tu le sais. Enfin, si tu préfères…
( voyant d’un mauvais oeil Ben prendre la main de Samia ) Qui c’est, celui-là ?
Samia - Je te présente Ben, mon petit ami.
Ben - Enchanté de vous connaître, madame.
Ben tend la main à Aïcha, qui la néglige.
Aïcha - Eh bien pas moi, Monsieur Ben… Ben comment, d’abord ?
Samia - Ben tout court.
Aïcha - Ben Toucourt ? Connais pas.
Samia - Maman, c’est le garçon avec qui je sors. Respecte-le ! Ben est un gentil gars, il a des racines au pays, ses parents ont émigré comme vous, et en plus il a un bon travail : il est pâtissier.
Aïcha - Chez nous, c’est les femmes qui les font, les pâtisseries. ( à Ben )
Et ils sont d’où, tes parents ?
Ben - Les Lopez sont originaires d’Oran.
Aïcha - D’Oran ? C’est la région de mes grands-parents !
Ben - Alors nos ancêtres se sont peut-être connus …
Aïcha - Doucement, Ben je sais pas quoi ! D’abord, Samia est déjà engagée avec un garçon de chez nous. Elle te l’a pas dit ? Elle est déjà fiancée !
Samia - Maman, tu délires, tu as la fièvre ! Si vous voulez donner ma main au cousin, je vous préviens : il faudra me la couper !
Ben lâche la main de Samia comme s’il s’était brûlé.
Ben - Qu’est-ce que ça veut dire, Samia ? C’est vrai que tu es fiancée ?
Samia - Mes parents sont butés, ils se sont mis en tête de me marier.
Ils ne m’ont pas demandé mon avis pour ça ! Ils ont laissé croire à ce pauvre gars que j’accepterais sa bague. Plutôt mourir !
Aïcha - Arrête de faire ton intéressante ! Ce garçon est ta chance, ma fille !
Samia - Tu veux dire « était ». Parce que je l’ai eu au téléphone, ton Sélim, figure-toi.
Aïcha - ( catastrophée ) Tu as fait ça ? Tu l’as appelé ?
Samia adresse un clin d’oeil entendu et furtif à Ben.
Samia - Je me suis gênée, tiens ! C’est mon promis, après tout, non ?
Je lui ai dit que je ne voulais pas de sa bague, qu’il ne fallait pas qu’il se fasse d’illusions, que je ne l’aimais pas. Et que j’avais un autre garçon dans ma vie.
Aïcha - Tu lui as dit ça ? ( elle défaille et se laisse tomber dans le vieux fauteuil )
Ben - ( à Samia ) Tu crois pas que tu y vas un peu fort ? Si elle nous fait un malaise…
Samia - ( à Ben ) Cinéma !
Aïcha - Au secours ! Ma propre fille m’étrangle ! On va être la risée de tout le bled.
Samia - Il n’y a donc que ça qui compte, pour vous ? Ce qu’on va raconter sur notre famille ? Mais tu sais, les gens, ils trouveront toujours quelque chose à dire.
Lynda - ( s’approchant d’Aïcha ) Eh, Madame ! Faut pas vous trouver mal ici !
Samia - Laisse tomber, elle cherche à vous apitoyer.
Lynda - ( faussement choquée ) Tu n’as donc pas de coeur, fille indigne ? ( tapotant la main d’Aïcha ) Vous avez vu comme elle est têtue, Madame ? Puisqu’on vous dit qu’elle est même capable de faire une grosse bêtise, si vous la forcez… Pourquoi insister ? Vous devez être raisonnable, maintenant, et rentrer chez vous.
Aïcha se lève, soupire, marche comme une automate vers les coulisses.
Aïcha - J’ai nettoyé des millions d’escaliers pour lui payer les études, et voilà ! Elle perd son temps à faire des plans sur la commère avec des traîne-la-rue. ( se tournant vers sa fille et désignant Ben ) S’il a toutes les qualités, comme tu le dis, ton Ben même pas quelque chose, pourquoi tu nous l’as caché ?
Samia - Je savais bien comment vous réagiriez, va ! Je ne voulais pas que vous détruisiez ce bonheur-là.
Aïcha - Est-ce que tu peux parler à ton père, au moins ? Il ne me croira pas, moi, si je lui dis que tu as gagné l’Amérique au loto.
Samia - Au loto ? Qui t’a dit ça ? ( regardant Claudia qui baisse les yeux ) Je vois… On a gagné la carte verte, maman. Le droit de résider et de travailler là-bas.
Aïcha - Est-ce qu’on a joué la France à la loterie, nous ? ( geste d’accablement ) J’y comprends rien ! Tu expliqueras tout ça à ton père.
Samia - D’accord, je le ferai demain, compte sur moi. En même temps, puisque vous y tenez, je vous présenterai officiellement mon petit ami.
Miguel - Et nous, on va le bichonner pour qu’il remporte le concours !
Samia et Ben vont porter les sacs dans le wagon.
En sortant, Aïcha croise un vieillard cacochyme appuyé sur une canne dont la tête est cachée par la capuche de sa djellaba.
Aïcha - Salamalekoum, vieil homme.
Le vieillard - ( d’une voix écrasée ) Alekoum salam.

Chapitre suivant : Scène 3