Acte III - Scène 1
Aïcha, Claudia, Miguel, Lynda.Devant le wagon, Lynda et Claudia, assises sur le banc, feuillettent un magazine. Miguel, qui arbore le maillot de l’équipe de foot du Portugal, tout comme sa soeur, écoute la musique de son MP3, tente de danser, mais le coeur n’y est pas.
Miguel - Quelle humiliation pour le pauvre grand-père ! A son âge, se faire embarquer comme ça, menotté, entre deux condés, comme un criminel… Lui qui s’est crevé toute sa vie sur des chantiers pour faire vivre dignement sa famille...
Claudia - Arrête de te lamenter ! Une nuit au poste, ce n’est pas ça qui lui fait peur. Souviens-toi qu’il est passé en France dans un camion à bestiaux.
Miguel - C’est lui qui trinque, c’est pas juste. J’aimerais bien savoir qui a aidé Tarek à se détacher. Je ne peux pas croire que c’est le grand père.
Claudia - ( honteuse ) C’est moi. Le flic a fait tomber ses clés, et… que veux-tu, l’occasion était trop belle.
Miguel - Non, j’y crois pas. Tu t’es toquée de ce vaurien ! Tu as un don spécial pour les histoires d’amour impossibles, toi. ( Claudia sanglote )
Tu ne vas pas te mettre à chialer ! Pourquoi as-tu laissé papy se faire embarquer sans rien dire ?
Claudia - Je n’ai pas eu le courage. J’avais trop peur. Je suis lâche !
Lynda - ( s’approchant de Claudia ) Eh ! Ravale tes larmes, frangine, tu vas nous gâter la fête. T’inquiète pas, ils ne peuvent pas le garder au frigo, ton papet. Ils n’ont rien contre lui. Allez ! Voilà, c’est mieux.
Miguel, fâché, remet ses écouteurs et va à l’avant-scène.
Aïcha arrive devant le wagon, un peu perdue. Elle tombe sur Miguel, qui se fige.
Aïcha - Bonjour, jeune homme. Je cherche un wagon égaré.
Miguel - ( fort ) Bonjour, Madame ! ( enlevant ses écouteurs ) Qu’est-ce que vous voulez ?
Aïcha - ( examinant le wagon ) Quelque chose me dit que j’ai enfin trouvé.
Miguel - Vous cherchez quelqu’un ?
Aïcha - Ma fille Samia. On m’a dit qu’elle était au wagon.
Lynda et Claudia, qui étaient assises sur le banc, les rejoignent.
Lynda et Claudia - Bonjour, madame.
Aïcha - Bonjour, mesdemoiselles. ( à Lynda ) Je t’ai déjà vue avec ma fille, toi. Peux-tu aller lui dire que sa mère l’attend pour la ramener à la maison ?
Lynda - Samia est sortie faire des courses. Elle va revenir d’ici...
Aïcha - Pourquoi faire, des courses ?
Claudia - On organise une petite fête, ce soir au wagon.
Aïcha - Une fête ? Et en quel honneur ?
Claudia - C’est justement pour fêter le départ de… ( Miguel lui envoie un coup de coude pour la faire taire ) Aouche !
Miguel - De nous deux, Lynda et moi. Hein, chérie ? On part vivre au Portugal, et on y va à vélo. Du soleil, de l’amour, un baluchon, et en avant pour notre nouvelle vie !
Lynda - Qu’est-ce que tu dis ? Mais tu es barge !
Miguel - Tu as raison, c’est un peu barge, mais pourquoi toujours faire des choses raisonnables, dans la vie ? C’est là-bas qu’on va le monter, notre commerce équitable. Je veux dire : notre boutique !
Claudia - C’est nouveau, ça ! Depuis quand c’est toi qui décides ?
Miguel - J’y ai bien réfléchi. Au Portugal, le commerce équitable n’est pas du tout développé, tandis qu’ici, c’est très répandu, maintenant.
Les bonnes places sont prises. Ce sera plus facile pour nous car il y a encore tout à faire là-bas.
Lynda - Pas bête ! Ton idée tient la route.
Aïcha - Si je comprends bien, vous voulez tous quitter la France. Ah ! Vous les jeunes, vous êtes heureux de rien, vous avez toujours les pieds dans les valises. Dites, c’est vrai que Samia elle s’est mis dans la tête de partir en Amérique avec un jeune homme ?
Claudia - Aussi vrai que vous voulez la marier contre son gré.
Aïcha - ( faisant semblant de n’avoir rien entendu ) Ma fille est devenue folle ! Je vais l’attendre. ( elle va s’asseoir sur le banc en attendant le retour de sa fille ).
Miguel - Comme vous voudrez. Mais je vous préviens : cette année, elle n’a pas l’intention de vous suivre au bled.
Aïcha - Je comprends, maintenant : c’est vous qui lui mettez des mauvaises idées dans la tête. Il faut qu’elle arrête de vous fréquenter.
Lynda - C’est ça ! Empêchez-la de voir ses amis, imposez-lui un fiancé, dégoûtez-la de la vie, et vous verrez jusqu’où elle est capable d’aller.
Claudia - Je la connais : elle ne verrait pas l’intérêt de continuer à vivre dans ces conditions.
Aïcha hausse les épaules et se fige dans la posture de la mère indignée.
L’ignorant soudain, Lynda et Miguel se parlent à part, Claudia lit un magazine.
Aïcha réfléchit dans son coin puis, inquiète, interpelle Claudia.
Aïcha - Mademoiselle ! Eh, Mademoiselle ! ( à Claudia, qui s’approche ) Vous avez l’air de bien connaître ma fille, vous. Expliquez-moi.
C’est quoi, cette folie qu’elle s’est mise dans la tête ?
Claudia - Ce n’est pas une folie, madame. Elle et Ben ont gagné le droit d’émigrer à la loterie américaine. C’est tout à fait sérieux. Ils ont la carte verte. Mais pour partir, elle doit attendre d’être majeure. Lui, il a déjà vingt ans.
Aïcha - Je ne comprends pas. Vous voulez dire qu’ils ont été tirés au sort ?
Claudia - Parfaitement. Ils ont gagné le droit de partir.
Aïcha - Encore une invention débile de la télé, ça : le jeu de l’immigration.
Samia et Ben arrivent, porteurs de sacs de commissions.
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