Jean Gennaro et Paula Gonçalves - Où es-tu mon pays ? - texte intégral

In Libro Veritas

Où es-tu mon pays ?

Par Jean Gennaro et Paula Gonçalves

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Table des matières
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Scène 8

 Paco, José Manuel, Tarek, les jeunes.
Paco tient Tarek plaqué au sol et menotté.
Arrive José Manuel accompagné de sa petite-fille Claudia.
José Manuel - Qu’est-ce qui se passe, ici ?
Idy - Ce flic a mis les pinces à Tarek, c’est pas cool !
Ben - Et il le brutalise sous nos yeux, sous prétexte que c’est un incendiaire.
José Manuel - ( il monte dans le wagon. Au flic. ) Mais je te reconnais, toi ! Tu es Paco, le fils de mon ami Pedro le catalan. Ca alors ! Tu es devenu flic ?
Paco - ( embêté ) Salut, José Manuel. Qu’est-ce que tu viens faire ici ?
Tu vois, tu tombes mal.
Tarek - J’y crois pas, ils se connaissent ! C’est donc le vieux qui m’a balancé.
José Manuel - ( outré ) Moi, une balance ? Tu vois, garçon, quand j’étais clandestin, personne ne m’a dénoncé, alors pourquoi je le ferais ? Ce serait une tache noire sur mon âme. ( il sort un petit sac de sa besace ) Je t’apportais des bonnes choses à grignoter, moi. Des olives, des lupins, du chorizo… ( plus bas ) En échange de la lettre de Céleste, puisque Claudia m’a dit que tu l’as trouvée.
Tarek - Ouais ! Et tu sais où ? Juste à l’instant, sous le wagon. Mais tu ne la liras jamais, parce que je vais la détruire.
Paco -Alors c’est toi, José Manuel, l’ami de mon pauvre père, qui héberges cette racaille dans ton wagon ? C’est pas vrai !
José Manuel - Ce n’est plus mon wagon, c’est celui des jeunes. ( désignant Tarek ) Celui-là, je ne sais même pas qui il est ni d’où il vient. C’est un gars qui a faim, un gars à aider comme on m’a aidé, moi, quand je suis arrivé ici, voilà tout. Au fait, pourquoi tu le traites comme ça ?
Paco - Tu te rends compte que ce type est dangereux ? Il balance des cocktails Molotov sur des caisses. Alors pourquoi je prendrais des gants ?
Lynda - ( désignant le flic ) C’est lui qui est dangereux !
José Manuel - ( à Paco ) Dire que tu étais si gentil, tout petit… Tu voulais faire du vélo pour devenir Bernard Hinault, c’était ton idole le Blaireau, tu te rappelles ?
Miguel - ( bas, aux autres ) M’étonne pas qu’il ait eu un blaireau pour modèle, celui-là.
Paco - ( s’approchant de Ben ) Qu’est-ce que tu as dit, toi ?
José Manuel - Pourquoi tu es devenu comme ça, Paco ?
Paco - M’emmerde pas avec ça, José Manuel. Et je m’appelle François, maintenant. Allez, casse-toi. ( à Idy ) Toi, on t’embarquera plus tard pour recel de malfaiteur.
Ben - Eh, c’est pas juste ! Il voulait seulement rendre service à un ami !
Paco - Toi, l’amoureux des chouettes, je trouverai bien quelque chose pour toi.
José Manuel - Oh, fiston ! Tu te prends pour Superflic ? Pour le grand nettoyeur des banlieues ?
Paco - José Manuel, tu bois vraiment trop de Sagres, tu as le cerveau qui mousse. Rentre chez toi, ou je te colle une prune pour divagation sur la chaussée.
José Manuel - Me traiter d’ivrogne, moi ! Tu me dégoûtes. Et j’espère que tu te dégoûtes aussi toi-même quand tu te regardes dans une glace.
Paco - ( fort, tout en s’énervant sur son prisonnier ) Tu la boucles, à la fin, le Tos, ou je te boucle, toi aussi ?
José Manuel - Non, pas toi, Paco ! Tu ne peux pas me dire ça, toi qui pleurais quand on te traitait d’espingouin à l’école. Ca aussi, tu as oublié ?
Miguel - Eh ouais ! Certains reproduisent ce qu’ils ont subi, c’est la loi du bouc émissaire.
Paco - ( hors de lui ) Je suis français et je m’appelle François, pas Paco !
Il fouille dans la poche de sa veste et sort sa carte d’identité. En même temps, il fait tomber la clé des menottes.
Paco - Regardez donc ça ! ( il brandit sa carte d’identité sous leur nez )
Un bon Français et fier de l’être !
José Manuel et les jeunes s’approchent pour examiner sa pièce d’identité.
Claudia, elle, ramasse discrètement la clé des menottes et la tend à Tarek. Celui-ci parvient à se détacher les mains et rampe pour essayer de s’esquiver discrètement.
José Manuel - Pourquoi veux-tu renier tes racines espagnoles, Paco ?
Tu en as honte ? Tu n’aimes plus l’odeur de l’huile d’olive ?
Paco - Je hais l’huile d’olive et le chorizo ! Et arrête de m’appeler Paco !
Lynda - ( prenant la carte ) Vous avez vu ? Les initiales RF lui scotchent la bouche.
Miguel - Mais c’est vrai !
Ben - C’est sans doute l’image d’une intégration réussie. Ca, c’est de la francisation.
On dirait bien que la République Française lui a cloué le bec.
Paco reprend sa carte, saisit Ben par le col et le secoue.
Paco - Je sens que je suis au bord de la bavure, là !
Samia - Lâchez-le, espèce de sauvage !
Lynda - Ben, la police te brutalise, on est témoins !
Idy - Pauvre naïve ! Que vaut ta parole de Black contre celle d’un flic ?
Lynda - Attends ! Je suis plus française que lui, le picador honteux.
Française de Guyane depuis dix générations, mon colon !
Paco - ( à Lynda, sans lâcher Ben ) Comment tu m’as appelé, pétasse ? Ecoute ton frère : il a tout compris, lui. Le chevalier blanc gagne toujours à la fin.
Lynda - Ce n’est pas mon frère ! Et tu ne me fais pas peur. Je témoignerai !
Miguel, Idy, Ben et Samia - Nous aussi !
José Manuel - Paco, je ne peux pas croire que tu sois devenu un salaud intégral. Tu veux être plus français que les vrais, mais je sais, moi, que tu n’as pas oublié ce qui est arrivé à ton grand-père quand les franquistes l’ont fait aux pattes…
Le cercle fait un pas vers le flic. Paco commence à douter, il se sent menacé, il commence à être déstabilisé. Tarek sort du cercle en rampant.
Paco - ( il lâche Ben pour se planter devant José Manuel ) Hé ! Ce n’est pas parce que tu étais un ami de la famille que ça te donne le droit de me faire la leçon.
José Manuel - Ton grand-père a lutté contre les fachos et a supporté leurs tortures, et voici le résultat : son petit fils se comporte à peu près comme eux ! Quelle tristesse !
Paco saisit José Manuel par le revers de sa veste.
Paco - Tu oses me comparer à ces charognes de phalangistes ? Moi qui me salis les mains et le coeur pour vous protéger de ces petites crapules ! Si tu n’étais pas José Manuel… Sais-tu que mon grand père dormait toujours avec la lumière allumée ?
José Manuel - ( se dégageant dignement ) Ca t’a marqué, ça, pas vrai ? Et tu ne t’es jamais demandé pourquoi il ne supportait pas d’être dans le noir ?
Paco - Si, mais… Il y a des choses qu’il vaut mieux ne pas savoir.
Les jeunes font un pas de plus vers le flic, et cette fois le cercle le cerne.
Samia - C’est pour ça que vous ne vous êtes jamais posé de questions.
Lynda - Regardez d’où vous venez, ça vous rendra plus humain. On ne peut pas effacer sa propre mémoire.
Paco - ( se sentant menacé ) Ca suffit ! Dégagez ou je vous embarque tous !
Paco découvre que Tarek en a profité pour mettre les voiles.
Paco - Ah, le petit fumier ! Le salaud ! ( il fonce en coulisses, revient, fou de rage ) De toute façon, il n’ira pas loin. Mais vous… je vais m’occuper de vous, z’allez voir, vous ferez moins les malins ! Complicité de délit de fuite.
Et toi, José-les grands principes… Ah, tu t’es bien foutu de ma gueule ! Je te coffre pour entrave à la justice.
Miguel - Il s’en prend à notre papy, maintenant !
Paco passe sa deuxième paire de menottes à José Manuel.
José Manuel - Ne te mêle pas de ça, Miguel. ( aux jeunes ) Inconscients ! Pourquoi l’avez-vous aidé à se sauver ? Il n’ira pas loin, de toute façon. Ca ne fait qu’aggraver son cas, et ça ne va pas arranger vos affaires.
Lynda - ( à Paco ) Tu ne vas pas t’en prendre à ce vieillard, quand même !
José Manuel - Je ne suis pas un vieillard et je sais me défendre tout seul ! ( à Paco )
Si ton pauvre père pouvait te voir, tu lui ferais honte.
Paco - T’inquiète, je ne te ferai pas le plaisir de te brutaliser. Reste tranquille, je vais appeler mes collègues pour qu’ils serrent l’autre abruti. Pas malin, votre copain ! En plus, il a laissé toutes ses affaires dans le wagon. On va lui en coller un max.
Tandis que Paco se met à l’écart pour appeler des renforts sur son talkie-walkie, José Manuel, menotté, s’assoit sur les marches du wagon et parle aux jeunes.
Claudia - ( se sentant coupable ) Il n’a pas le droit de t’arrêter ! Tu es chez toi, non ? Ce wagon, c’est toi qui l’as aménagé, tu en es le propriétaire.
Ben - On ne va pas le laisser faire !
José Manuel - Ne faites rien ! Qu’il m’embarque donc ! On va s’amuser un peu.
Paco - ( à l’avant-scène, au téléphone ) Ouais, ce petit con s’est enfui avec l’aide de ses potes. Il a les pinces, il n’ira pas bien loin. Vous me le cueillez comme une fleur, ok ? Et envoyez-moi une patrouille, je dois embarquer un vieux zèbre pas facile.
Miguel - ( amer, à José Manuel ) Tu as donc perdu toute fierté ?
José Manuel - ( il sourit ) Ma fierté, fiston, ça fait bien longtemps que je lui ai tordu le cou. Si tu savais comme ça a été long d’être seulement toléré… Quand je suis arrivé ici, je suis devenu le Portugais. Plus de José Manuel ! Resté au pays, José Manuel ! On n’a vu en moi que mes bras. J’étais juste le petit maçon portugais.
Lynda - Vous autres, vous avez toujours été bien vus parce que vous avez le culte du travail.
Claudia - Bonjour le cliché !
José Manuel - Mais ce n’est pas faux, ce que dit Lynda. Moi, je suis venu en France pour travailler. Et j’ai travaillé si dur que j’en ai même perdu le goût de rêver. Tenez !
( tendant ses mains menottées ) Ces mains ont remué tellement de ciment qu’on aurait pu construire une ville avec. Et je n’avais même pas une maison ! Sur le chantier, on était tous copains, on se faisait des barbecues sur les grilles d’armatures à béton. Moi, je suis resté longtemps seul. Je logeais dans un foyer avec d’autres déracinés. Mais j’avais besoin de la terre, de la sentir, de la remuer. Le ciment, ça vous dessèche. Et puis je voulais mon toit à moi, parce qu’aucune femme ne voulait de moi sans toit. Alors j’ai pris un bout de terrain vague pour y faire pousser deux trois plantes. Et puis on a repéré ces wagons abandonnés au bout de la gare de triage.
On a été chercher des chevaux et on a traîné un wagon dans ce champ. Après l’avoir arrangé, je l’ai fait bénir par le curé. Les femmes ne sont pas venues pour autant.
Paco revient après avoir appelé les renforts et fait signe à José Manuel de le suivre.
Il prend José Manuel par le bras et ils sortent. Les jeunes restent figés.
Noir sur scène.
Chanson : « Ciel mon pays ! »

Ciel, mon pays !
Je croyais que le bleu
était la couleur de la liberté,
que pour être heureux
y avait qu’une mer à traverser,
mais voilà, j’ai changé d’avis
à force de voir tout en gris.
Le bleu d’ici est le bleu de travail
ou le bleu nuit de la flicaille,
et parfois je pleure en silence
le beau ciel bleu de mon enfance.
Refrain :
Mais heureusement…
J’ai une amoureuse,
une Gauloise blonde
au sourire Joconde.
Elle a dans le coeur
des soleils pleureurs
aux larmes de miel.
Dans ses yeux gris bleu,
se mêlent les cieux
de mes deux pays.
Le bleu si bleu de mon pays d’avant
je le vois délavé sur les blouses
des femmes de la société de nettoyage
qui lavent les cages d’escalier
avec la foi des sacrifiés.
C’est la mobylette bleue qui traînait
mon père à son boulot,
c’est le bleu d’ouvrier à la chaîne
qu’on lui a mis sur le dos,
c’est le bleu de la fleur
qui pousse dans le coeur des innocents.
Comme il me pèse ce ciel blanc !
Comme il me pèse quand je pense
au sacrifice de mes parents,
toute leur vie à trimer en silence
pour envoyer des sous au pays
et nous faire une place au soleil.
Mais nous, on s’est habitué au gris,
pour ça, vraiment on est pareils
aux gens qui sont nés ici.
Jean Gennaro

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