Scène 6
Tarek, Aïcha.La scène se déroule à l’avant-scène, tandis que le wagon est dans la pénombre ou voilé.
Tarek tombe sur sa tante qui est partie à la recherche de sa fille.
Tarek - Salem aleikoum, ma tante.
Aïcha - Tarek, mon neveu ! Où tu étais ? La police te cherche partout !
Tarek - Comment va la famille, chez toi ? Mon oncle va mieux ?
Aïcha - Il va bien, inch Allah. Et toi, toujours à faire le délinquant ?
Tu crois qu’il y a de l’avenir dans cette branche ? Ne tue pas ta mère, reviens dans le droit chemin…
Tarek - Lâchez-moi, avec votre morale à deux balles ! Qu’est-ce que tu fais ici, toi ?
Aïcha - Je ramène Samia à la maison. Tu ne l’aurais pas vue passer derrière un livre ?
Tarek - Elle est au wagon, ta fille.
Aïcha - Elle a pris le train ? Mais elle n’a pas école ! ( affolée ) Ma fille a fugué !
Tarek - Mais non ! Comment t’expliquer ? C’est un wagon qui ne roule pas, il est immobile dans les champs.
Aïcha - Un wagon dans les champs ! Tu fumes encore tes cigarettes qui puent ?
- 99 -
Tarek - Ce qui me fait halluciner, tu vois, c’est que ta fille veut partir en Amérique avec un fils de colons.
Aïcha - ( se prenant la tête à deux mains ) Qu’est-ce que tu me dis ?
Ma fille sort avec un inconnu et elle veut partir en Amérique ! Mais le malheur est sur nous, Tarek ! On a juré à Sélim, le cousin du bled, qu’elle était pure et innocente.
Tarek - Quoi ! Vous voulez la marier à ce Sélim ? Le donneur de leçons, là ? Celui qui dit à tout le monde ce qu’il doit faire, comment il faut vivre ? Mais ce n’est pas un garçon comme ça qu’il faut à Samia !
Et puis c’est son cousin, quoi !
Aïcha - Oui, comme toi. Mais c’est un cousin éloigné, lui : il vit au bled. Ton oncle et moi, nous sommes sûrs qu’il fera un très bon mari pour elle. Si seulement elle n’était pas si bornée…
Tarek - Tomber amoureux de Samia, c’est pas difficile. Mais dès que la noce sera terminée, l’autre, il va l’enfermer et lui cacher le visage.
Et Samia, elle va être malheureuse. Vous avez tort de vouloir décider à sa place.
Aïcha - Il lui donnera le respect, la dignité, le confort, des enfants. Une belle vie. Qu’est-ce qu’elle peut espérer de mieux, dis-moi ?
Tarek - Le bonheur, peut-être, ou juste un peu plus de liberté. On ne marie plus les jeunes filles contre leur volonté, maintenant, c’est ringard.
Ca ne te fait rien, toi, de savoir que ta fille va être malheureuse ?
Aïcha - C’est elle qui fait notre malheur. Et notre honte.
Tarek - Arrête ! Quelle honte ? Parce que vous n’avez pas aussi traversé une mer pour changer de vie, vous ? Votre Amérique à vous, c’était la France, à l’époque. Qu’est-ce que ça change ? La mer est plus grande, voilà tout.
Aïcha - Et toi, tu crois qu’on a émigré pour voir nos enfants brûler des voitures ?
Tarek - ( s’énervant ) Je ne vois pas le rapport. Si tu veux retrouver Samia pour la boucler à la maison, ne compte pas sur moi pour t’accompagner.
Aïcha - Qu’est-ce que tu crois ? Je ne veux que le bonheur de ma fille, moi !
Tarek - Et tu te dis que ce qui a été bon pour toi sera bon pour elle. Et tu as raison. Vous avez sans doute choisi le meilleur homme pour elle.
Aïcha - Ca, il a toutes les révérences !
Tarek - Mais peut-être que vous vous trompez… Pour toi, tes parents ont eu la main heureuse : mon oncle est le meilleur homme de la terre.
Tu as eu de la chance.
Aïcha - J’ai eu la baraka, c’est vrai, tu as raison.
Tarek - ( brusquement, en s’approchant d’elle ) Mais avoue ! Ce n’est pas lui que tu désirais, à la base. C’est un autre garçon qui faisait battre ton coeur.
Aïcha - Ca va pas la tête, non ? Comment tu sais ça, toi ? C’est ta mère qui…
Tarek - Je le sais, voilà tout. Toi, tu es bien tombée. Mais si vous vous plantez, pour Samia, ah là là ! Comment tu vas t’en vouloir ! Faire le malheur de sa fille… Je ne voudrais pas être à ta place.
Aïcha - ( après un silence ) Parce que tu crois que si j’étais partie avec cet homme-là, l’homme qui faisait battre mon coeur, j’aurais été plus heureuse ?
Tarek - Non, ça n’aurait sans doute pas marché. Mais tu n’aurais pas pu en vouloir à tes parents. Enfin… J’espère pour Samia que vous avez tiré le bon numéro. Sinon…
Aïcha - ( angoissée ) Sinon quoi ?
Tarek - Franchement, ma tante, est-ce que tu aurais voulu de ce Sélim pour mari, toi ? C’est le genre à refuser que sa femme se déshabille chez le docteur.
Aïcha - D’un autre côté, il a beaucoup de qualités…
Tarek - D’accord. Tu as fait le meilleur choix possible. C’est pas mon oncle qui a décidé, pas vrai ? Lui, il te suit. Bon, c’est pas tout, mais j’ai quelque chose à faire, moi. Tchao, et qu’Allah vous protège.
Tarek sort.
Aïcha - ( dans ses pensées ) Selim, il n’est pas très pour que les femmes lisent autre chose que le Coran. Et Samia sans livres, c’est une plante qu’on n’arrose pas. Ca, je lui ai dit. Mais est-ce qu’on peut changer les gens ? ( regardant autour d’elle ) Où est-ce qu’il est passé ? Où je vais le trouver, moi, ce ( juron arabe ) de wagon ?
Aïcha sort.
Pénombre sur la scène vide.
On entend une sirène de police qui s’approche. La lumière clignotante bleue d’un gyrophare balaie l’espace scénique. Tarek réapparaît, effrayé, regardant de tous côtés, il veut fuir sans très bien savoir où aller.
Tarek - Je suis cuit ! On m’a balancé ! Mais, ils ne vont pas s’en tirer comme ça ! Je vais me planquer dans leur wagon !
Il sort en courant. Crissements de pneus, portière qui claque, coups de sifflets.
Court intermède musical (rap).
Lumière de phares sur le wagon.
Lumière de phares sur le wagon.
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