Jean Gennaro et Paula Gonçalves - Où es-tu mon pays ? - texte intégral

In Libro Veritas

Où es-tu mon pays ?

Par Jean Gennaro et Paula Gonçalves

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Table des matières
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Acte II - Scène 1

 Tarek, Claudia.
C’est le matin. Tarek se réveille.
Tarek - Quelle heure se fait-il ? Si ce fumier de flic n’avait pas explosé le réveil, je le saurais.
Il fouille dans le sac de provisions. Il en sort un paquet de céréales et fourre la main dedans pour en manger. Puis il boit du lait dessus.
Tarek - Comme ça, ça tiendra au corps.
Arrive Claudia, qui ne fait pas le signe de reconnaissance, ayant repéré quelqu’un qu’elle ne connaît pas.
Tarek - T’es qui, toi ? Où sont tes potes ?
Claudia - Je suis venue seule, Monsieur. Mais mes potes ne vont pas tarder à arriver, et je doute qu’ils apprécieront de trouver un inconnu chez nous.
Tarek - Comment tu t’appelles ?
Claudia - Mes parents se sont mis d’accord sur Claudia.
Tarek - Connais pas. Idy ne m’a jamais parlé de toi. Et tu n’as même pas fait le signe de reconnaissance en arrivant !
Claudia - Tu veux parler du cri de la chouette ? Je ne fais pas leur truc débile de scouts attardés, moi.
Tarek - N’empêche que tu ne dois pas débarquer à l’improviste, c’est la règle.
Claudia - Qui es-tu, toi, pour me faire la leçon ? Ici, je suis comme chez moi. Ce wagon, c’est moi qui l’ai décoré, avant il était tout moche et dans un sale état. Alors je crois que celui qui a débarqué à l’improviste, c’est plutôt toi. D’où tu viens ? Tu n’es même pas d’ici.
Tarek - Je m’appelle Tarek, je suis un ami d’Idy.
Claudia - Tarek, c’est un beau prénom. Sais-tu que c’est celui d’un grand soldat arabe ? Ce type s’est montré si héroïque qu’on a donné son nom au rocher de Gibraltar. Jabal Tarik, ça veut dire «la montagne de Tarek». J’ai appris ça au cours d’histoire.
Tarek - Je connaissais pas cette histoire. Dis donc, avec toi, on s’instruit.
Et toi, tu es de quelle origine ?
Claudia - Portugaise. Eh ! N’inverse pas les rôles. C’est moi qui interroge, d’accord ? Je m’étonne qu’Idy ne nous ait jamais parlé de toi.
D’où tu sors, d’abord ? Je ne t’ai jamais vu ici.
Elle s’assoit.
Tarek - Combien de fois je l’ai entendue, celle-là : t’es pas d’ici, t’es pas chez toi. Est-ce que tu te rends compte que tu me parles comme les racistes ? La seule chose qui t’intéresse, c’est d’où je viens ! ( il allume nerveusement une cigarette ) Je croyais pas que les potes d’Idy étaient comme ça. Je viens de la cité. Autant dire d’un autre monde pour vous, les pavillons.
Claudia - Tiens ! toi aussi, tu fumes des Camel ? Attends ! Tu ne les aurais pas trouvées dans le canapé, par hasard ? C’est justement là que je les ai oubliées. Dis-moi, à part pour boire nos bières, fumer mes cigarettes et m’accuser d’être raciste, pourquoi tu squattes notre wagon ?
Tarek - Parce que je désire partir, moi aussi, quitter ce pays plein de promesses mais qui n’en tient pas beaucoup.
Claudia - Tu parles bien, pour…
Tarek - … pour une racaille. C’est ça que tu allais dire, non ?
Claudia hausse les épaules pour éluder la question.
Claudia - Moi, tu sais, je m’en moque de savoir que tu as cramé des caisses. On a le droit de gâcher sa vie, après tout. Ce qui me gêne, c’est que tu as les flics aux trousses et que tu vas nous attirer des ennuis.
Tarek - Comment tu sais tout ça, toi ?
Claudia - C’est le grand-père qui me l’a dit. Tu sais bien, le cycliste.
Il m’a prévenu pour que je ne vienne pas au wagon et que j’alerte les autres. Evidemment, je n’ai rien fait de ce qu’il m’a demandé.
Tarek - Le vieux veuf qui fuit de la cafetière, c’est ton grand dab ?
L’enfoiré ! Il m’avait promis de n’en parler à personne.
Claudia - T’inquiète. Je serai muette comme la tombe du mime Marceau.
Tarek - Oh, je ne m’en fais pas. Si les condés ne sont pas déjà venus me serrer, c’est que le vieux a trop peur que je mette le feu à son wagon.
( elle se lève )
Claudia - Mon grand-père n’a peur de rien, sache-le. Il vient de faire l’aller-retour au Portugal en vélo, et tout seul. Il s’était juré de refaire le chemin de l’exil en sens inverse, en prenant son temps. Tous ces paysages qu’il n’a pas vus quand il est venu louer ses bras ici, enfermé qu’il était dans un camion à bestiaux, là il les a découverts, comme s’il les voyait pour la première....
Tarek - Quoi ? Il n’a pas de caisse, ton grand vieux ?
Claudia - Elle a brûlé l’automne dernier sur le parking. ( Un temps )
Je rigole.
Tarek - Tu as mangé un clown pas frais, toi.
Claudia - D’accord, ce n’est pas drôle. Mon grand-père n’a jamais eu de voiture.
Tarek - C’est bien ce que je croyais : il est cintré. Tu ne sais pas comment je l’ai trouvé, tout à l’heure ? A quatre pattes dans le wagon. Et sais-tu ce qu’il cherchait ?
Claudia - Une lettre.
Tarek - C’est ça qu’il t’a dit ? Non, il cherchait une photo. Il l’a trouvée, d’ailleurs. Enfin, c’est plutôt moi.
Claudia - Une photo ? Il m’a dit qu’il cherchait une lettre !
Claudia marche sur quelque chose et tombe en poussant un cri.
Tarek - Qu’est-ce qui t’arrive ?
Claudia - Tu n’aurais pas une idée de qui aurait pu laisser traîner une canette de bière vide par terre ?
Tarek - Tu n’as qu’à regarder où tu mets les pieds.
Claudia - ( grimaçant de douleur ) Tu fais tout pour te rendre sympathique, toi. Je ne sais pas, mais j’ai l’impression que le méchant, chez toi, c’est un rôle de composition.
( elle tente de se relever, mais n’y parvient pas ) En attendant, j’ai drôlement mal à la cheville. Ce serait trop te demander, de m’aider à me relever ?
Il lui tend le bras sans la regarder, la lâche trop tôt, et elle retombe.
Claudia - Merci pour ton aide.
Tarek - De rien.
Claudia - ( tout en se frottant la cheville ) Et tu n’aurais pas trouvé une lettre, aussi ?
Tarek - ( prenant un air mystérieux ) Ca se pourrait. Faut voir.
Claudia - Faut voir quoi ? Tu as trouvé une lettre, oui ou non ?
Tarek - J’ai trouvé… une lettre signée… d’une femme.
Claudia - Marie Céleste ! ( elle se lève en boitant et s’assoit à côté de Tarek ) Alors, c’était vrai, le facteur l’avait bien amenée ici ! Fais la voir !
Tarek - Doucement ! Je ne la remettrai qu’à celui à qui elle est adressée.
Claudia - Mais, c’est à mon grand père !
Tarek - Et alors ? Ca te donne le droit de la lire, peut-être ?
Claudia - Je la lui remettrai sans l’ouvrir, promis !
Tarek - C’est ça ! N’insiste pas, je ne la donnerai qu’en mains propres.
Claudia - Il sera drôlement content. En retournant au Portugal à vélo, il a retrouvé par hasard la femme qui devait le rejoindre ici, en France, il y a quarante ans. Elle lui a appris qu’elle lui avait envoyé une lettre, adressée au foyer où il dormait avant d’avoir le wagon, mais il ne l’a jamais reçue. Il pensait qu’elle s’était perdue, vu qu’il n’avait pas mis de boîte aux lettres. Pour quoi faire ? Personne ne lui écrivait.
Le portable de Tarek sonne. Il passe derrière le wagon, mais on entend ce qu’il dit car il parle fort.
Tarek - ( off ) Alors ? Tu l’as, ce passeport ? Comment, la semaine prochaine ? Je ne peux pas rester planqué comme un rat dans ce wagon pourri qui sent le moisi en attendant que la volaille me tombe dessus !
J’attends trois jours, pas un de plus !

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