Scène 9
Tarek, José Manuel.José Manuel arrive au wagon en marchant à côté de son vélo. L’ayant entendu venir, Tarek sort du wagon et se cache dans le jardin. José Manuel entre dans le wagon, fouille sous les meubles et dans le placard en faisant du bruit.
José Manuel - Meu Deus ! Ces jeunes ne rangent rien. Ils adorent vivre dans le désordre. Et ces canettes de bière qui traînent par terre…
Voyons, José Manuel ! Tu n’as pas de mémoire ? Toi-même tu laissais traîner tes affaires, tu étais bordélique. Sinon, tu n’aurais pas égaré sa photo. Voyons… Où peut bien être cet album ?
Tarek se montre et revient au wagon. José Manuel est en train de fouiller dans le placard, quand l’entrée du garçon le surprend.
Tarek - Qu’est-ce que tu viens chercher ici, papy ?
José Manuel - Un album photo de poche, jeune homme. Figure-toi que moi aussi, j’ai squatté ce wagon, dans le temps.
Tarek se baisse pour ramasser un objet sous le canapé, puis se relève pour le lui tendre.
Tarek - Ce ne serait pas ça, par hasard ?
José Manuel - ( feuilletant l’album ) C’est lui ! Oh, merci mille fois, mon gars ! Mais comment se fait-il que…
Tarek - Je l’ai trouvé derrière le frigo. J’adore mater les vieilles photos.
José Manuel - Alors tu as vu celle de ma Céleste… Tu sais, elle n’a presque pas changé, depuis le temps. Il faut dire que l’oeil du coeur ne s’arrête pas aux rides.
Tarek - Je ne comprends rien à ce que tu dis. Tu es qui, toi, d’abord ?
José Manuel - José Manuel. Tout le monde me connaît, ici. Mais toi, tu n’es pas du quartier. Je ne t’ai jamais vu avant. Que fais-tu ici ?
Comment as-tu trouvé le wagon ?
Tarek - Très bien ! Un peu rustique, niveau confort, mais sympa.
José Manuel - J’ai entendu dire que deux ou trois jeunes de la cité étaient recherchés pour avoir brûlé des voitures. A mon avis, ils se cachent pas loin de chez eux. Remarque bien, je m’en fiche. ( il se remet à quatre pattes pour chercher la photo )
Tarek - Là, papy, tu fais fausse route. Je suis un squatteur invité, tu vois. C’est Idy qui m’a proposé de dormir au wagon. Tu ne me crois pas ?
José Manuel - Si, si ! ( à part lui ) Idy est bien naïf, et il a trop bon coeur, ça le perdra.
Tarek - Tu peux me dire ce que tu cherches, là ?
José Manuel - Oh, rien ! C’est une vieille manie. Une chasse aux fantômes. Tu sais, à mon âge... Mais ne fais pas attention à moi. Fais comme si je n’étais pas là.
Tarek - Je vois : tu as la cervelle qui barre en béchamel. Dis ! Tu ne voudrais pas aller débloquer ailleurs ?
José Manuel - ( il reste toujours à quatre pattes ) Moi aussi j’étais un clandestin quand je suis arrivé en France. J’ai traversé tout le pays basque à pied, et puis je suis remonté d’Espagne dans un camion à bestiaux.
Tarek - Pourquoi tu me racontes ça à quatre pattes par terre ? C’est quoi, ce délire ?
José Manuel - Ca fait bien longtemps que le ménage n’a pas été fait, ici. C’est un vrai nid de poussière.
Tarek - Ecoute : je n’aimerais pas que tu ailles dire à qui que ce soit que tu m’as vu. Parce que vieux ou pas vieux, tu prendras un taquet.
Tu as bien compris ? Alors tu remontes sur ta ferraille, tu t’arraches et tu m’oublies. Vu ?
José Manuel - Oui, j’ai compris. Je m’en vais et…
Tarek - Tu es au courant que les hommes se tiennent debout, en général ?
José Manuel - C’est que… ( il essaie de se relever, une main sur les reins, mais il reste bloqué à genoux ) Ah ! ( cri de douleur ) Je suis coincé !
Tarek le saisit par le col et, sans douceur, le relève.
Tarek - Je vais te décoincer, moi, tu vas voir ! Ecoute… Tu es vioque et tu as la cervelle qui flotte, alors je suis gentil. Mais faudrait pas que tu me taquines de trop. Pigé ? Allez, dehors !
José Manuel - Dire que c’était un wagon postal, ça, à l’origine. C’est drôle…
Tarek - Qu’est-ce qui est drôle ?
José Manuel - Non, rien. C’est à cause de la lettre…
Tarek - Quelle lettre ? Vieux radoteur, va. ( amusé ) Alors c’est toi, le neurone un peu trop secoué qui a amené cette boîte à courants d’air ici ? Dis-moi, comment tu as fait ?
José Manuel - ( piqué au vif ) Un peu de respect, jeune homme ! Cette boîte à courants d’air a été ma première maison en France. Il valait
mieux vivre là que dans le bidonville qu’il y avait avant la cité, crois-moi.
Mais tu es trop jeune pour avoir connu tout ça, toi. Ah, vous ne savez pas la chance que vous avez.
Tarek - Tu as raison ! La chance qu’on a, de pousser dans un ghetto entre un passé d’esclaves et un avenir en béton !
José Manuel - On voit que tu as été à l’école de la France, toi. Tu sais parler. Et pourtant, tu… ( il s’interrompt )
Tarek - ( virulent ) Et pourtant quoi ? Vas-y, sors-le, que je ne suis qu’une racaille, un casseur, l’ahchouma de mon peuple ! Ca se lit dans tes yeux !
José Manuel - ( un peu effrayé par cette réaction, il change de sujet )
Tu veux savoir comment le wagon a atterri ici ? A l’époque, on n’avait pas de quoi se loger. Moi, quand j’en ai eu trop marre d’habiter au foyer des jeunes travailleurs, j’ai été chercher un wagon abandonné à la gare de triage, et je l’ai ramené ici avec deux chevaux.
Tarek - Un vrai nid d’amour… Bon ! Assez rigolé. Tu vas rentrer chez toi, maintenant. Et surtout, tu ne m’as jamais vu ! Si un gyrophare se pointe dans le coin, je te retrouverai, crois-moi.
José Manuel - Ne t’inquiète pas. Quand je suis arrivé ici, je n’avais pas de papiers, et des gens très gentils m’ont laissé dormir dans une remise. Il faut que je rende le bien qu’on m’a fait, tu comprends ? ( il prend son vélo )
Tu dois avoir faim, non ? Depuis quand tu n’as pas mangé ? Je reviendrai plus tard t’apporter des provisions.
Tarek - Je ne te demande rien. Oublie-moi, ça vaut mieux pour toi.
Tarek allume son briquet pour griller une cigarette, ce qui effraie José Manuel.
José Manuel - Par pitié, je t’en supplie, jeune homme, ne fume pas dans ce wagon ! Il a déjà failli brûler une fois, tu sais. Il s’enflammerait comme une… comme un cageot ! C’est que j’y tiens, moi, à cette boîte à courants d’air.
Tarek - Tu me chauffes, là ! Je fumerai dehors, ça te va ? Allez, barre-toi ! Mamie t’attend.
José Manuel - Je vis seul. Je suis veuf.
Tarek - ( un peu gêné par cette confidence ) Je te comprends, ce n’est pas marrant de parler tout seul. Mais tu sais, toi et moi, on n’a pas les mêmes sujets de conversation. T’inquiète, j’y ferai gaffe, à ton wagon.
De toute façon, dans deux jours, pour vous je ne serai plus qu’un mauvais souvenir.
José Manuel - Où iras-tu, après ?
Tarek - En Algérie, inch Allah !
José Manuel - Ce n’est pas la France, ton pays ?
Tarek - Zâama ! Quand je vois mon grand frère, comment il galère avec sa collection de diplômes, je me dis que moi, je suis déjà sorti avant d’entrer. Mon pays, tu vois, c’est celui qui me donnera ma chance.
Ca y est ! Je fais comme toi, je raconte ma vie, maintenant. Ca doit être contagieux. Allez, trace !
José Manuel s’éloigne.
José Manuel - ( fort ) Je reviendrai, jeune homme ! Je t’apporterai à manger.
Tarek - ( fort ) Ne te presse pas, papy. Et surtout ne ramène pas de halouf ! Enfin, avec un peu de chance, je ne serai plus là pour t’entendre raconter ta vie.
José Manuel monte sur son vélo et sort.
La nuit tombe.
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