Jean Gennaro et Paula Gonçalves - Où es-tu mon pays ? - texte intégral

In Libro Veritas

Où es-tu mon pays ?

Par Jean Gennaro et Paula Gonçalves

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Table des matières
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Scène 8

 Idy, Tarek.
Tarek, un jeune Reubeu portant un sac de toile apparaît. Il regarde autour de lui, méfiant, comme s’il était traqué. Idy le suit, un sourire un peu forcé aux lèvres.
Idy - Alors, cousin ? Ce n’est pas tranquille, ici, au milieu de nulle part ? C’est caché du chemin par une barrière de sapins. On voit qui vient sans être vu. C’est la planque idéale. Et tu seras étonné du confort ! Tu as l’eau courante, l’électricité, les toilettes.
Tarek - Pourquoi tu fais ton agent immobilier ? Je ne veux pas acheter cette ruine, je te demande seulement de me planquer deux jours. ( touchant la paroi ) Tu es sûr que ce tas de planches ne va pas me tomber sur la tête ?
Idy - Tu veux rire ? C’est un wagon de première classe.
Tarek - Un wagon, cette chose ? Tu te fous de moi, cousin ! Je te signale que la voie ferrée passe de l’autre côté de la ville. Si c’est un wagon, explique-moi un peu pourquoi il n’y a pas de rails !
Idy - ( énervé ) Qu’est-ce que j’en sais, moi ? Je ne suis pas né ici ! Ca ne te plaît pas ? Tu préfères les caves humides de la cité ? Ou coucher à l’hôtel Condé ? Désolé, je n’ai pas mieux à proposer.
Tarek - Ne te mets pas en boule, cousin ! Ce que j’en dis, c’est pour savoir. Ce wagon a sans doute une histoire, non ? Il n’a pas atterri ici par hasard. Toi et tes potes, vous ne vous êtes jamais posé la question ? Il a fait la gare buissonnière, peut-être ? Un jour, il en a eu marre du traintrain quotidien, alors il a décroché pour se mettre au vert et devenir cabane de jardin… Vous n’êtes pas très curieux, dans ce bled.
Idy - Nous, tu sais, on se réunit en cachette ici une fois par semaine, et basta. Tout ce qui nous intéresse, c’est de savoir quand et comment on va pouvoir tenter notre chance ailleurs.
Tarek - Moi aussi, j’espère pouvoir m’arracher. Mais avec les condés aux baskets, ce ne sera pas facile. Dès que j’ai mon faux passeport, je sors du territoire, direction l’Algérie.
Idy entre le premier dans le wagon. Derrière lui, Tarek, méfiant, inspecte les lieux, puis pose son sac.
Idy - Tu dormiras dans le canapé. La radio marche, il faut taper un peu dessus.
Tarek - Il y quelqu’un qui a oublié ses cigarettes dedans. Ce n’est pas toi, tu es sportif, tu ne fumes pas. Alors tant pis. ( il s’allume une cigarette, glisse le paquet dans sa poche, puis tombe dans le canapé ) Houlà ! Mais ce truc-là va m’avaler ! C’est un canapé mangeur d’homme !
Je ne peux pas dormir là-dedans, je vais étouffer !
Idy - Ca va, j’ai compris. Je t’amènerai un matelas pneumatique et un duvet ce soir.
Tarek - Et un oreiller, s’il te plaît. J’aimerais éviter le torticolis. Ah oui ! Et un réveil.
Idy - Tu ne veux pas le petit dèj au lit, pendant que tu y es ?
Tarek - Eh ! Tu es sûr qu’ils ne feront pas d’histoires, tes potes, quand ils verront que je squatte leur QG ? Tu aurais dû leur demander leur avis.
Idy - Si on avait dû attendre qu’ils se mettent d’accord, tu dormirais au ballon. Ce qui est sûr, c’est que les condés ne viendront jamais te chercher ici. Depuis le temps, ils ont dû oublier que le wagon existe.
Regarde : tu as même un frigo.
Tarek - ( il ouvre le frigidaire ) Rempli de bières… Génial ! ( il fait la grimace ) Bah ! Après tout… ( il prend une canette, la débouche et boit )
Idy - Eh ! C’est la réserve du groupe, alors une, ça va. Je croyais qu’en tant que musulman tu ne devais pas boire d’alcool ?
Tarek - Ne te mêle pas de ça, mon frère. C’est une affaire entre Allah et moi.
Idy - ( inquiet ) Tu es sûr de pouvoir les avoir en deux jours, tes faux papiers ?
Tarek - ( ignorant la question ) La déco qui tue ! Quel est le gros naze des années 80 qui a collé ces posters de Dona Summer et de Patrick Juvet ?
Idy - ( un peu vexé ) Ce sont nos parents, figure -toi. Crois-moi qu’ils en ont fait, des fêtes, là-dedans. C’est par respect envers eux qu’on ne les a pas retirés. Mais tu remarqueras qu’on a affiché Fela et Bob !
Tarek - Et celle-là, qui c’est ? ( lisant ) «Amalia Rodrigues, la diva portugaise du Fado». Jamais entendu parler de ce bled.
Idy - Ce n’est pas un bled, ballot, c’est un genre musical. C’est un peu le blues portugais.
Tarek - Ce qui veut dire que des Portugais ont eu le blues ici. ( tapant sur un djembé )
Finalement, ça va peut-être me porter chance, de me cacher dans un wagon.
Idy - Hé ! Le djembé, ce n’est pas une bonne idée. Je reviens cette nuit t’apporter de quoi dormir et manger. Et je ne serai sans doute pas seul pour transporter tout ça. Quand tu entendras le cri de la chouette, tu sauras que c’est nous, d’accord ?
Tarek - Ca, c’est ton côté scout, pas vrai, cousin ?
Idy - Et demain, n’oublie pas : tu dois m’emmener voir mon frère Moussa, comme tu me l’as promis. ( sortant une photo de sa poche )
Tu es sûr que c’est bien lui que tu as vu sur le terrain ?
Tarek - Puisque je te dis que ce gars-là est le gardien de but de l’équipe de la ville voisine… Le mieux, c’est que je parle avec lui et que je le ramène ici. S’il te voit, il risque de se tirer en croyant que tu es venu pour le ramener au bled.
Idy - Tu as raison. On fait comme tu dis. ( en se retirant ) Tu connais les consignes : pas de lumière, juste une bougie, tout fermé, aucun bruit. Si la maison Bleue te retrouve ici, elle ferme le wagon. Et vas-y mollo sur la tize ! Tchao ! ( il sort )
Tarek joue du djembé à l’intérieur du wagon.
La lumière baisse. Le soir tombe.

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