Jean Gennaro et Paula Gonçalves - Où es-tu mon pays ? - texte intégral

In Libro Veritas

Où es-tu mon pays ?

Par Jean Gennaro et Paula Gonçalves

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Table des matières
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Scène 6

 Karim, Miguel, Samia, Ben, Lynda, Idy.
On entend Claudia sangloter. Miguel se sent gêné.
Karim - ( à Miguel ) Va t’excuser et console-la.
Miguel - D’accord, j’y vais. ( bas, à Samia ) Tu devrais lui causer de ton problème.
Samia - ( bas, à Miguel ) Tu veux rire ? Je n’en ai même pas encore parlé à Ben.
Miguel rejoint sa soeur devant le wagon.
Samia - ( à Karim ) C’est bien beau tout ça, mais j’ai des révisions sur le gaz, moi. Alors si tu en venais au fait ?
Karim s’apprête à parler, mais Ben l’interrompt.
Ben - Si c’est pour nous faire un sermon et nous répéter que la France est notre vraie patrie et qu’on a tort de vouloir partir, ce n’est même pas la peine. Moi, je suis né ici, et je me fais traiter de fils de colon.
J’ai colonisé qui, moi, tu peux me le dire ? Est-ce de ma faute si j’ai des parents pieds-noirs ? On me répète tout le temps : « Tu viens de làbas, dis », mais ce pays, je n’y ai même pas mis les pieds ! Ma copine est d’origine algérienne, et on est obligés de se cacher pour se voir. On lui pourrira la vie si on sait qu’elle sort avec un colon. Tu trouves ça normal, toi, dans la patrie des droits de l’homme ? Moi, je veux vivre dans un pays où on ne fait pas de différence entre les gens, où chacun
peut réussir selon son mérite.
Karim - Ne te leurre pas, Ben. Tu dois vivre avec ce passé qui t’a constitué, où que tu sois, et apprendre à te réconcilier avec tes racines.
Si tu étais déjà en accord avec toi-même, tu sentirais le regard des autres changer. Quand on veut être mieux accepté, il faut d’abord faire la paix en soi et s’aimer tel qu’on est.
Samia - Et toi, Karim, est-ce que tu t’aimes ?
Karim - ( petit sourire en coin ) Disons que j’ai fait la paix avec moimême.
( à Miguel et Samia ) Au fait, c’est quoi, votre projet à tous les deux ?
Ben - Partir aux States dès que Samia sera majeure.
Lynda - A condition de gagner à la Green card Lotery !
Karim - ( amusé ) Ah oui, ce jeu sur Internet pour migrer aux States…
Un beau miroir aux alouettes, ce truc. Vous jouez depuis quand ?
Samia - ( agacée ) Il y a un quart d’heure, je ne savais pas ce que c’était.
Ben - Et pourquoi ne pas tenter notre chance, puisque ça existe ? Au fond, ce n’est pas plus hasardeux que de vouloir monter un business en Afrique.
Miguel - ( en criant ) Le commerce équitable, ce n’est pas du business, c’est gagner sa vie tout en réparant une injustice.
Lynda - Voilà ! Nous, on veut s’expatrier pour essayer de vivre en accord avec nos idées. On a un idéal.
Idy - ( en faisant tourner le ballon ) Moi aussi, je veux tenter l’aventure en Afrique, chez moi, au Congo, pour réparer les dégâts que fait ce satané ballon rond chez nos jeunes. Mais d’abord, il faut que je retrouve Moussa pour le ramener.
Karim - Concrètement, qu’est-ce que tu fais pour que ton projet se réalise ?
Idy - J’ai rendez-vous avec des responsables de la Fédération française de Football. Comme le foot français profite bien des jeunes joueurs Africains à bon marché, je leur ai demandé de nous renvoyer un peu l’ascenseur. Sur le principe, ils sont d’accord. J’espère qu’ils soutiendront mon projet.
Karim - Eh bien ça, c’est du concret, au moins ! Tiens ! Et si tu organisais un tournoi de foot pour récolter des fonds. On pourrait tous t’aider pour ça.
Lynda - ( piquée au vif ) Mais nous aussi, notre projet est très concret !
( fort ) Pas vrai, Miguel ?
Répondant à l’appel, Miguel dit en criant.
Miguel - Ouais ! Et on pourrait appeler ça le tournoi du Wagon d’Or !
Moi, je suis à fond pour le foot équitable. Avec des ballons fabriqués là-bas !
Samia - Ca, c’est ce qu’on appelle parler d’une seule voix.
Ben - Mais toi-même, Karim, tu as fait une tentative de retour au pays, dans ta jeunesse…
Karim - Comment tu sais ça, toi ?
Ben - C’est Idy, ton confident, qui me l’a dit.
Samia - ( à Karim ) Tu vois, toi aussi tu nous caches des choses.
Karim - Mon boulot ne consiste pas à déballer mes histoires personnelles.
Mais puisque vous tenez à le savoir, c’est vrai que je suis retourné quelques mois dans mon pays d’origine pour essayer de m’y installer. C’est pour ça que je suis bien placé pour parler départ avec vous.
 Je sais ce que c’est, j’ai de l’expérience en la matière.
Samia - Et pourquoi ça n’a pas marché ?
Ben - Raconte-nous, ça pourra nous instruire.
Karim - Laissez tomber. Ce n’est pas bien intéressant.
Lynda - Pourquoi ? Au contraire, ça donnera plus de poids à tes paroles.
Idy - Salut ! Moi, je connais l’histoire, et puis il faut que je boucle mon dossier.
Idy sort.
Karim se confie à contrecoeur, juché sur le petit escalier du wagon.
Karim - Je suis parti à un moment où je doutais de mon pays, où je flottais. Et puis il y a eu l’assassinat de Lounès Matoub, qui était un Kabyle, comme moi. Ce fut le déclencheur, ma prise de conscience.
Je m’étais mis en tête de retrouver mes vraies racines, j’avais besoin de savoir d’où je venais. Ca a été une expérience très pénible, qui n’a abouti à rien d’autre qu’à me faire comprendre que mon vrai pays, c’était la France. Voilà, c’est tout ce qu’il y a à en dire.
Samia - C’est un peu court, comme explication.
Ben - Qu’entends-tu par «expérience très pénible» ?
Karim - ( mal à l’aise ) Je préfère ne pas en parler.
Lynda - Moi, tu vois, c’est en France que je n’ai plus envie de continuer à vivre. Ici, je vois surtout des gens qui nient leurs propres origines, parce qu’ils ont honte d’eux mêmes. Comme ils ne sont pas de vrais français, ils disent qu’ils sont de bons français. Pour eux, il y a les bons et les mauvais français, point. Inutile de te dire dans quelle catégorie ils me rangent… France terre d’accueil ? Mon oeil ! Terre d’écueils, plutôt, pour ceux qui ne sont pas blancs.
Karim - La colère t’aveugle, Lynda. Ici l’égalité des chances est une réalité. S’il y a encore des gens qui pratiquent la discrimination, il y a des lois contre cela, et c’est aussi à nous de faire en sorte qu’elles s’appliquent.
Lynda - Tu as raison ! Mon grand frère, il peut en parler, lui, de l’égalité des chances. Avec un bac plus cinq, il est animateur dans un centre aéré. Et ne me dis pas que je vois tout en noir ! Ca, c’est encore une expression de blanc.
Karim - Vous savez, la colère, qui plus est la haine, ça brouille le jugement.
S’il faut que vous partiez pour y voir clair, alors partez ! Mais vous reviendrez, j’en suis sûr. La France est votre vraie patrie, que vous le vouliez ou non.
Ben - Tu répètes ça sans arrêt, comme si tu voulais t’en convaincre toi-même.
Karim - ( ignorant la remarque ) Voilà ce que j’avais à vous dire. Tout ceci restera entre nous, je respecterai votre secret. Maintenant, je suis prêt à discuter avec vous, et même à vous aider éventuellement, mais à une seule condition : que votre famille soit au courant de votre projet.
Je vous souhaite de passer de bonnes vacances dans votre pays ou votre île d’origine. Tant que vous y allez en touristes, vous n’y serez pas des étrangers. Moi, je reste ici.
Samia - J’aimerais bien pouvoir rester, moi aussi, après mon oral de bac.
Ben - Pourquoi dis-tu ça, ma fleur ? Tu n’as plus envie de partir au bled ?
Il veut la prendre dans ses bras, mais elle le repousse.
Claudia et Miguel passent la tête par la fenêtre du wagon.
Claudia - Miguel m’a dit ce que ta famille te réserve là-bas, Samia. Tu ne dois pas partir, mon amie. On te cachera dans le wagon !
Karim, qui s’apprêtait à quitter la scène, s’arrête pour les écouter.
Ben - Je ne comprends pas, Samia. Qu’est-ce qui se passe avec tes parents ? Qu’est-ce qui t’attend là-bas ?
Samia - ( au bord des larmes ) Ils veulent que je me marie avec un homme de notre bled. Ils m’ont promise à sa famille. Tu te rends compte ? Un type que je ne connais même pas !
Ben - Tu en es sûr ? Ils ne peuvent pas t’obliger contre ta volonté, tout de même !
Samia - Tu oublies que je suis encore mineure ! Ils estiment qu’eux seuls savent ce qui est bon pour moi. Ce mariage est déjà prévu, jusqu’au menu, ça j’en mettrais ma main au feu. Leur fête d’anniversaire, ça sent le traquenard à plein nez. Si je pars avec eux, j’ai bien peur de ne jamais revenir. Mais comment refuser d’y aller ? Qu’est-ce que je peux faire ?
Ben prend Samia sanglotante dans ses bras pour la consoler.
Ben - Si c’est comme ça, je ne te laisserai pas partir. Je resterai avec toi.
Karim - ( s’emportant ) Enfin, quel âge as-tu ? C’est une réaction puérile, ça ! Ce qu’il faut, c’est dire la vérité. Samia, tu dois informer tes parents que tu fréquentes Ben.
Ben - Karim a raison, Samia. Ils doivent savoir que tu en as choisi un autre, et si tu leur dis avec force que c’est moi que tu veux, ils comprendront.
Tu veux que je vienne les voir avec toi ?
Samia - Tu ferais ça ? ( se ravisant ) Non, ce n’est pas une bonne idée.
Ben se tourne vers Karim, qui comprend ce que le garçon attend de lui.
Karim - Non, non, ça il n’en est pas question. Ne me mêlez pas à vos histoires de famille ! Il y a des associations pour ça, qui viennent en aide aux victimes de mariages forcés, allez donc leur demander aide et conseil. Moi, je ne veux pas qu’on m’accuse en plus de monter les jeunes contre leurs familles. J’ai assez d’épées de Damoclès au-dessus de la tête comme ça, avec ce boulot. Tchao !
Ben - Merci beaucoup pour ton aide ! On a bien fait de venir !
Karim hausse les épaules et se retire.

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