Jean Gennaro et Paula Gonçalves - Où es-tu mon pays ? - texte intégral

In Libro Veritas

Où es-tu mon pays ?

Par Jean Gennaro et Paula Gonçalves

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Table des matières
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Scène 5

 Les mêmes, avec Karim.
Karim - ( à Idy ) Poursuis, Idy !
Idy - Ce n’est pas moi qui dois parler, c’est toi.
Tandis que les jeunes attendent qu’il parle, Karim examine le wagon.
Karim - Un wagon, c’est le lieu idéal pour préparer des départs. Je ne l’ai pas reconnu, sur le moment, avec tous ces grafs, mais ça me revient, maintenant. On a fait de sacrées fêtes, là dedans. Il y a longtemps.
Tout le monde se tait. Echanges de regards, ébauches de gestes.
Ben - ( bas, à Miguel ) J’aimerais bien savoir lequel d’entre nous lui a parlé du wagon. Ca ne devait pas sortir d’ici. J’espère que ce n’est pas toi.
Miguel - Pour qui tu me prends ?
Karim - Ce n’est pas très gentil de m’avoir tenu à l’écart, moi, votre éducateur. Vous aviez peur de quoi ? ( il attend. Aucune réponse ne vient.) Je croyais que vous me faisiez un peu confiance, après toutes ces années. ( silence gêné ) Vous savez ce que je pense ? Vous avez peur que j’arrive à vous dissuader de partir.
Ben - ( à Miguel ) Je parie que c’est ta soeur, cette langue de concierge, qui a vendu la mèche.
Miguel - Eh ! Mes parents sont gardiens, alors fais gaffe à ce que tu dis. Et tu ne traites pas ma soeur, ok ?
Ben - Ca va !
Karim - Attendez ! Que les choses soient claires. Celui qui m’en a parlé a fait ce que vous auriez tous dû faire.
Ben - Puisque c’est un mec, ça ne peut être qu’Idy.
Idy - ( lançant le ballon à Ben ) Oui, c’est moi, et alors ? Moi, j’ai besoin d’y voir clair, et d’autres aussi. Karim peut nous apporter quelque chose, je lui fais confiance.
Ben - Traître !
Karim - Ce n’est pas un traître, mais le plus mature, le plus logique d’entre vous. Il a très bien fait. Quand on veut aller à la découverte de l’autre, on ne se replie pas sur soi-même. Moi, je suis là pour vous aider.
Samia - Toi, tu nous aiderais à partir ? Ne nous prend pas pour des idiots ! La France, tu l’aimes tellement, on dirait que tu y es né. Ce que tu nous as gavé les oreilles, avec ta citoyenneté !
Karim - Oui, j’aime la France, mon pays, et je n’en ai pas honte, moi.
Samia - Mais l’Algérie aussi, c’est ton pays. C’est là d’où tu viens.
Pourquoi n’en parles-tu jamais ? Tu as un problème avec elle ?
Karim - Je ne suis pas venu ici pour parler de moi. ( aux autres ) Que les choses soient claires : je pense en effet que vous feriez mieux de rester en France. Mais je peux comprendre aussi que vous ayez envie de partir. Aucun de vous n’a parlé de ses projets de voyage à ses parents, je présume.
Claudia - Si. Les miens savent que je veux aller finir mes études et travailler au Portugal. Ils veulent que j’obtienne mon diplôme avant.
Mais je suis majeure…
Karim - Et pour ton petit frère, ils savent ?
Claudia - Tu penses bien que non ! Déjà qu’ils ont du mal à digérer qu’il sorte avec une Black… Si en plus, il leur annonce qu’il veut s’installer en Afrique avec elle !
Miguel - Frangine langue de vipère ! Je suis en train de leur dire, tu le sais bien.
Lynda - Parce que ce n’est pas déjà fait ?
Miguel - C’est tout comme, ma douce. Crois-moi, je les travaille au corps. Je sais comment les prendre. Le brutal, ils n’aiment pas. Déjà que j’ai un mal de chien à leur expliquer le principe du commerce équitable… Pour eux, commerce et équitable, c’est deux mots qui ne peuvent pas aller ensemble.
Ben - Ca ne devrait pourtant pas être difficile de les amadouer : Lynda est française.
Lynda - ( fière ) Plus française que toi, mon colon ! Je suis guyanaise de la 10e génération. Une vraie naturelle. Mais une française noire, ça les dépasse.
Miguel - Le pire, c’est quand mes vieux m’ont demandé si elle était bien intégrée. Je leur ai répondu que ce n’était pas possible de trouver plus française qu’elle. Ce n’était donc pas leur rêve, que je sorte avec une Gauloise ?
Claudia - Quand tu as dit ça, papa a cru que tu te moquais d’eux et il t’a retourné une torgnole.
Miguel - ( furieux ) Tu ne sauras donc jamais quand tu dois t’arrêter, toi ? Est-ce que je vais leur dire, moi, que la vraie raison de ton départ, ce n’est pas les études - tu pourrais très bien les poursuivre ici - mais une déception amoureuse que tu essaies d’oublier ?
Claudia - N’importe quoi ! ( avec une ardeur un peu forcée, les larmes aux yeux ) Moi j’aime vraiment le Portugal, au moins, il fait beau, là-bas, ce n’est pas plombé dans le ciel et dans les esprits.
Miguel - Attention, ce n’est pas les vacances toute l’année ! Tu rêves, ma fille ! Là bas, c’est les quarante heures et on gagne moins, ce n’est pas soleil toute l’année. Tu ne connais que le Portugal de l’été, toi.
Claudia - Mais non ! Ce que j’apprécie avant tout, c’est la chaleur humaine qui règne là-bas. On peut sortir tout le temps, les gens se retrouvent le soir au café, alors qu’ici on ne voit personne après 8 heures.
Le Portugal, c’est le pays de la liberté.
Karim - Je vois que vous avez tous de solides raisons de vouloir quitter la France. Y en a-t-il d’autres qui s’en vont pour fuir quelque chose ?
Claudia sort du wagon en pleurant.

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