Scène 3
Rires en off, entrent Lynda et Ben.Ben, Lynda, Samia, Miguel.
Ben - … Quand elle l’a accusé de le tromper, tu sais ce qu’il lui a répondu ? « Je mange tous les soirs à la maison, je peux bien m’offrir le restaurant de temps en temps. » Depuis ce jour, elle ne lui a plus jamais fait la cuisine. ( ils éclatent de rire ) Alors il s’est tiré.
Lynda - Bon débarras !
On se salue, on se tape dans les mains. Ben va pour embrasser Samia, mais celle-ci le repousse.
Samia - Qu’est-ce que tu racontais, là ? Je n’aime pas t’entendre parler comme ça.
Ben - Mais mon amour, je ne faisais que répéter ce qu’a dit ce type !
Samia - Il y a des choses qu’on n’a pas besoin de répéter. Alors comme ça, la légitime c’est la cantine, et la maîtresse, c’est le restaurant ?
( à Lynda ) Est-ce que tu partages cette vision du mariage, toi ?
Lynda - Ca va, ne monte pas sur tes grands chevaux, on plaisantait.
Samia - Ce n’est pas à toi que je cause, d’accord ? C’est à mon mec.
Pour faire diversion et apaiser les esprits qui s’échauffent, Miguel parle en imitant la scansion du rap.
Miguel - Eh ! Vous n’allez pas vous prendre la tête pour des trucs aussi bêtes ! Je rappelle à tout un chacun qu’on a un projet commun. On veut changer de crèmerie, partir de ce pays. Alors concentrons-nous là-dessus, sinon c’est d’avance foutu.
Ben - Yo ! Miguel, roi de l’impro !
Lynda - Ouais ! Si nos vieux parlaient comme ça, on les écouterait.
Miguel - ( bas, à Ben ) Il faut que tu calmes ta nana avant que ça tourne au vinaigre. Sa mère lui a mis les nerfs. Je crois qu’elle a besoin de vider son sac.
Ben - Eh ! Connaissez-vous la Green card lotery ?
Les trois autres - Non. Qu’est-ce que c’est ?
Ben - C’est un tirage au sort sur Internet pour gagner le Sésame, la carte magique qui vous ouvre toutes grandes les portes du pays de l’Oncle Sam. Les heureux gagnants peuvent s’installer aux Etats-Unis avec la personne de leur choix. La seule chose qu’ils n’ont pas, c’est le droit de vote. On leur offre même le billet d’avion !
Samia - C’est vrai, Ben ? Et nous avons le droit de jouer, nous ?
Ben - C’est fait, chérie. Je nous ai inscrits. Le questionnaire est serré, mais…
Miguel - Arnaque ! Internet, c’est le royaume de l’escroquerie. Et combien as-tu déboursé ?
Ben - Cinquante neuf euros.
Miguel - Mais combien de fois ?
Ben - Deux.
Miguel - ( calculant dans sa tête ) Ca fait cher le rêve !
Samia - Tu aurais pu me le dire.
Ben - Je voulais te faire la surprise.
Samia - Tu es sûr que c’est sérieux ?
Ben - Tout ce qu’il y a de sérieux et d’officiel. Mon ami Léo a une cousine qui est partie comme ça. Tu te rends compte ? Il y a 55 000 gagnants par an. Alors pourquoi pas nous ?
Samia - Oh, Ben ! Si on pouvait gagner… Quand a lieu le prochain tirage ?
Miguel - A la saint Glinglin ! Et c’est Oncle Sam qui s’en met plein les fouilles ! Il sait comment faire de l’oseille, va.
Ben - Ne l’écoute pas, ce jaloux. ( serrant Samia contre lui ) Il faut y croire très fort.
Samia - Ensemble, faisons ce voeu pour qu’il se réalise. ( ils ferment les yeux )
Miguel - C’est beau ! On nage en plein conte de fée.
Lynda - C’est ça que vous appelez «construire un projet» ? Une chance de partir au tirage, une chance de migrer au grattage… C’est le loto mi-gratteur mi tireur : Pile tu perds, face ils gagnent.
Samia - C’est sûr, Ben et moi, on n’a pas l’intention de sauver l’humanité.
Tout ce que nous voulons c’est pouvoir tenter notre chance ailleurs, dans un pays où on nous jugera sur nos capacités réelles.
Ben - La France, c’est le royaume du copinage et de l’hypocrisie. Si tu as un nom qui ne fait pas chrétien, tu ne vois pas beaucoup de portes s’ouvrir.
Lynda - Miguel et moi, au moins, on n’est pas égoïstes, on a un idéal : on veut un monde plus juste.
Samia - Le commerce équitable, ça table surtout sur la mauvaise conscience des riches.
Miguel - Ca va ! Vous n’allez pas remettre ça, les filles !
Ben - Tu es bon, toi ! Tu allumes la mèche, et après tu joues les pompiers…
Un cri de chouette les interrompt.
L’arrivée de Claudia et d’Idy jonglant avec un ballon de foot fait retomber la tension. Ils cessent de discuter pour regarder leurs amis qui s’affrontent du regard.
Chapitre suivant : Scène 4