Scène 2
Miguel danse le hip hop en écoutant son MP3 devant le wagon. Arrive Samia, visiblement énervée et sous pression.Miguel, Samia.
Miguel - ( tout en continuant à danser et parlant fort à cause des oreillettes ) Salut, Samia !
Samia - ‘jour. Pourquoi tu gueules ?
Miguel - ( fort ) On n’est pas en retard, on dirait !
Samia - ( faisant signe de baisser le ton ) Pas la peine de beugler, je t’entends.
Miguel - Tu devrais parler plus fort. Tu sais, toi, pourquoi Karim veut nous voir tous ensemble ?
Samia - Ce n’est pas difficile à deviner. Il veut nous décourager de partir. C’est une erreur de l’avoir mis au courant de nos projets. Idy a eu tort sur ce coup.
Miguel - ( enlevant une oreillette ) Qu’est-ce que tu dis ?
Samia - ( s’approchant de lui et parlant fort à son tour ) Ne pose pas de questions si tu fais tout pour ne pas entendre les réponses !
Miguel - Eh ! Pourquoi tu cries comme ça ? Je ne suis pas sourd ! (enlevant ses écouteurs ) Toi, tu t’es levée du mauvais pied ce matin. Tu ne vas pas nous lâcher, au moins ?
Samia - T’inquiète. Je suis plus que jamais décidée à fiche le camp de ce pays.
Miguel - Bien, frangine ! Moi, je dis toujours que nous, au moins, on a la chance d’avoir un autre pays, dans notre tête et dans notre coeur. Les pauvres Gaulois, eux, où est-ce qu’ils pourraient aller vivre ailleurs, dis-moi ?
Samia a un petit rire triste. Miguel jubile, content du résultat.
Miguel - Heureusement que les vacances arrivent, pas vrai ? Cette année, c’est le pied, je vais passer deux mois de rêve au Portugal chez ma grand-mère.
Samia - S’il te plaît, parle-moi d’autre chose que des vacances. Ca risque de mettre une mauvaise ambiance.
Miguel - Quoi ? Vous n’allez pas au bled, cette année ? Je croyais qu’ils devaient organiser une fête au pays pour tes dix huit ans…
Samia - Ce n’est pas mon anniversaire qu’on prépare, c’est mon enterrement !
Miguel - Ton enterrement ? Qu’est-ce que tu racontes ?
Samia - Mais pourquoi faut-il que je sois née au milieu de l’été ?
Miguel - Ma fille, de quoi as-tu peur ? Dans un mois tu es majeure.
Tiens ! Je fais des vers. ( il répète la phrase en scandant les mots comme un rappeur ) Et pour pourrir l’ambiance, je te parlerai vacances !
Samia - T’es jamais sérieux, toi… Pourquoi je me fatigue à te parler ?
Miguel - Arrête ! Je n’aime pas te voir comme ça, Samia. Qu’est-ce qu’ils veulent te faire, dis-moi ?
Samia - Tu n’as pas compris ? Si je pars avec mes parents, je ne reviens pas. Ils veulent me marier là-bas. Un certain Sélim, un cousin que je ne connais même pas leur a fait sa demande, et ils ont négocié avec sa famille. C’est comme ça qu’on change un anniversaire en noce, tu vois.
Miguel - Je n’y crois pas. Tu ne te montes pas une pièce, là ?
Samia - J’aimerais bien ! Ma mère vient de lâcher le morceau.
Miguel - ( il lâche un juron portugais ) ! Et n’étant pas encore majeure, tu es forcée de leur obéir…
Samia - Tu as tout compris. J’suis dans une de ces galères !
Miguel - ( sous l’impulsion d’une idée lumineuse ) Et si tu disais à tes parents que Ben et toi… Ils verraient que tu en as choisi un autre, ils renonceraient…
Samia - Tu ne les connais pas ! Ils ne me laisseront même plus sortir, oui ! Si en plus ils apprennent que c’est un fils de colons, enfin je veux dire de pieds noirs, alors là ils me renient carrément.
Miguel - Tu as raison, ce n’est pas la bonne idée. Alors qu’est-ce que tu vas faire ?
Samia - Je ne sais pas. Si seulement on pouvait avoir nos visas pour l’Amérique, Ben et moi… on partirait dès demain !
Miguel - Faudrait un peu atterrir, ma fille. Que dans vos rêves, vous l’aurez, votre visa !
Samia - Merci d’entretenir l’espoir. Qu’est-ce que tu me conseilles de faire, toi ?
Miguel - Ta situation est délicate. Tu es encore mineure, donc sous la responsabilité de tes parents, tu dois leur obéir. Enfin, moi, ça me dépasse.
Tu les crois vraiment capables de te marier contre ton gré ?
Samia - Eux, ils pensent que les parents doivent choisir pour leurs enfants. Je sens qu’un piège va se refermer sur moi si je passe la mer.
L’intuition féminine, je ne sais pas. Ma mère, tu vois, c’est sa famille qui lui a choisi son mari. Elle se dit que ce qui a été bien pour elle sera bien pour sa fille, et elle n’en démord pas.
Miguel - Bon. Dans ce cas, je ne vois qu’une solution pour toi : fuguer.
Tu te casses avec Ben en province chez des amis et tu attends ta majorité.
Je connais des gens…
Samia - Non ! Je ne peux pas faire ça à mes vieux. Mon père est cardiaque. S’il lui arrivait quelque chose à cause de moi, je ne m’en remettrais pas.
Miguel - Tu leur téléphoneras et tu leur expliqueras. Faut choisir.
Samia - Tu dis ça sérieusement ? Et si Ben se faisait arrêter ? Kidnapping,
détournement de mineure… il en prendrait au moins pour cinq ans !
Miguel - C’est un fait, il y a ce risque. Mais si tu ne veux pas le courir, eh bien suis tes parents au bled et débrouille-toi pour ne pas y rester. Tu n’auras qu’à penser très fort à ton Amérique, tu sais, celle qui n’existe que dans tes fantasmes.
Samia - Merci pour tes encouragements ! ( avec ardeur ) Moi, je sais que notre rêve peut se réaliser. Il faut y croire.
Miguel - Il est beau, le pays que je vois dans tes yeux, frangine, mais il est encore loin. Vous n’êtes pas rendus. C’est merveilleux de partager le même rêve, mais après, il faut être réaliste. C’est un drôle de combat que vous allez devoir mener.
Samia - Peut-être, mais Ben et moi, on y croit. Toi, tu te contentes de suivre Lynda. Votre projet, c’est le sien. Toi, tu caméléones.
Miguel - ( petit sourire triste qui montre qu’il est touché ) J’avoue, faire du commerce équitable en Afrique, c’est l’idée de Lynda. Mais ce n’est pas plus mal qu’autre chose. Plutôt mieux, même. J’aimerais bien être aussi enthousiaste qu’elle. Mais partir, c’est tuer un peu ceux qu’on laisse. Ce qui me console, c’est que je fais ça par amour.
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