Jean Gennaro et Paula Gonçalves - Où es-tu mon pays ? - texte intégral

In Libro Veritas

Où es-tu mon pays ?

Par Jean Gennaro et Paula Gonçalves

Cette oeuvre est mise à disposition du public sous un Contrat Creatives Commons (by-nc-nd)

Vous êtes en mode de lecture plein écran. Cliquez sur le lien suivant si vous souhaitez afficher la version classique de cette oeuvre

Table des matières
Que pensez vous de cette oeuvre ?

Acte I - Scène 1

 A l’avant-scène, Samia apparaît en lisant un livre. Absorbée dans sa lecture, elle ne s’occupe pas de sa mère qui, assise sur un tabouret, fait un travail de couture.
Aïcha, Samia.
Aïcha - Samia, ma fille, viens par ici. On va faire la discussion.
Samia - Maman, ça ne peut pas attendre ? J’ai un livre à lire pour demain.
Aïcha - Ecoute ! Ton livre, il ne va pas perdre ses mots. Moi, si. Alors tu m’écoutes deux minutes.
Samia - C’est si important que ça ?
Aïcha - Oui. Quand ta mère a quelque chose à te dire, elle doit prendre le rendez-vous, maintenant ?
Samia - ( traînant les pieds, les yeux au ciel ) Bon, ça va. Je t’écoute.
Aïcha - Samia ma fille, tu vas bientôt être majeure. Tu es une fille sérieuse, tu as une bonne réputation, et… tu vas passer ton oral de bac français, et…
Samia - Oui, justement… Maman, s’il te plaît, tu peux faire la synthèse ?
Aïcha - Si je t’embête, tu le dis ! Non, tu le dis pas ! Ecoute-moi : une fois que tu auras ton bac, il sera temps de penser à te marier.
Samia - Moi, me marier ? Pas question !
Aïcha - ( alarmée ) Pourquoi ? Tu as fait une bêtise, ma fille ? Regarde-moi bien dans les yeux…
Samia - ( évitant son regard ) Si tu veux que j’aie mon bac, il faut que je révise. Alors tu crois que c’est le moment de me prendre la tête avec ces… ( elle s’interrompt )
Aïcha - ( sortant une enveloppe décachetée de son tablier ) Si je te cause de ça, c’est que tu as reçu une lettre de Sélim, le fils de ton oncle Mohammed.
Samia - Je ne vois pas le rapport. Et pourquoi il m’écrit à moi, ce cousin ? Je ne le connais même pas, je me demande bien ce qu’il a à me dire.
Aïcha - Comment, tu le connais pas ? Vous avez fait la discussion pendant deux heures, aux dernières vacances, et tu le connais pas ?
Samia - Tu parles d’une discussion ! Il causait tout seul. Moi je l’écoutais pour être polie, pour vous faire plaisir, parce que franchement…
Aïcha - C’est un garçon très intelligent, il a fait des études brillantes.
Maintenant, il a un poste élevé dans l’administration. Moi, je peux te dire qu’il te regardait avec les yeux du poisson qui voit la mer. ( elle lui tend la lettre ) Lis-moi cette lettre.
Samia - A quoi bon ? Tu la connais pas coeur. Et puis d’abord, si c’est une lettre pour moi, pourquoi tu l’as ouverte ?
Aïcha - Et alors ? Tu as quelque chose à cacher à ta mère, peut-être ?
Samia - C’est personnel, une lettre, je te ferais dire. ( elle prend la lettre, mais ne l’ouvre pas ) Je la lirai… après avoir fini mon livre.
Aïcha - ( furieuse ) Parce que lire ce livre, c’est plus important que de trouver un homme digne de toi ? On s’est sacrifiés pour vous, ton père et moi, et quand je te demande juste de lire une lettre, tu me dis non ?
Samia - Maman, je suis en plein examens ! Ce n’est pas une mer qu’il y a entre ce type et moi, c’est le cosmos ! Et il a treize ans de plus que moi !
Aïcha - Et alors ? Ton père et moi, on a quinze ans de différence ! Il a fait un mauvais mari, peut-être ? Réponds-moi !
Samia - Joker.
Aïcha - Pourquoi tu me réponds toujours à côté de la plaque ?
Samia - Mais maman, je ne suis pas toi ! Il ne m’est rien, ce Sélim, moi. Il ne sait même pas qui je suis et il veut m’épouser !
Aïcha - Il est d’une bonne famille, tu sais. Et il a une situation en or.
Samia - ( prise d’un soupçon ) Maman… Regarde-moi dans les yeux.
Vous ne lui avez pas promis ma main, j’espère ?
Aïcha - ( évitant le regard de sa fille ) Et il est beau ! Tu as vraiment de la chance, ma fille, de lui plaire.
Samia - Réponds-moi ! Toi et papa vous avez arrangé notre mariage avec sa famille ?
Aïcha - Dis donc, pour qui tu prends tes parents ? Les siens sont des amis de longue date, ils savent qu’on veut le bien de notre fille.
Samia - Je rêve ! Non, c’est un cauchemar ! Vous m’avez promise à ce mec ?
Aïcha - Sois respectueuse avec ton futur fiancé, Samia. Ce n’est pas un mec. Il t’a déjà choisi la bague, tu sais. Ca veut dire que tu es dans son coeur.
Samia - Fiancé ? ( rire incrédule ) C’est pas vrai, je vais me réveiller !
Aïcha - Allez ! Avant qu’on parte en vacances au bled, tu vas écrire à Sélim pour le remercier et lui dire que tu es très honorée.
Samia - Je ne vais pas lui répondre, maman. Qu’est-ce que vous avez laissé croire à ce pauvre gars ? Qu’il pouvait m’acheter avec une bague ?
Aïcha - Comment ? Tu accuses tes parents de te vendre ? C’est cette façon de parler que tu apprends dans tes livres ?
Samia - Mais j’en ai marre que vous décidiez de tout à ma place ! Je n’en veux pas, moi, de ce type, c’est clair ? ( elle rend la lettre à sa mère )
Retour à l’envoyeur !
Aïcha - Quoi ! Tu veux nous déshonorer, ton père et moi ? Tu crois qu’on osera retourner au bled, après ça ? On va dire : pour qui ils se prennent, ceux-là ? Regardez-les, ils croient qu’ils valent mieux que nous. La honte sur nos têtes !
Samia - ( reprenant la lettre ) Ca va, arrête ! D’accord, je vais faire la gentille fille, je vais lui répondre. Mais vous ne lirez pas ma lettre !
Aïcha - Vas-y, si tu veux couvrir tes parents de honte. Qui oserons-nous encore regarder en face, au village ? Regardez-les : ils ne savent même pas se faire obéir de leur fille !
Samia - Arrête ton cinoche, Maman, on n’est plus au Moyen-Age !
( elle se dirige vers la sortie )
Aïcha - Tu te marieras, Samia ! Ne sois pas la honte de ta famille ! Où tu vas ?
Samia - Là où je pourrai finir mon livre tranquille ! ( elle sort )
Aïcha - C’est ça, va te mettre des idées bizarres dans la tête ! Si on était des livres, nous, tu nous écouterais !( seule, soupirant ) Ma fille n’a pas de coeur.

Chapitre suivant : Scène 2