Acte I - Scène 1
A l’avant-scène, Samia apparaît en lisant un livre. Absorbée dans sa lecture, elle ne s’occupe pas de sa mère qui, assise sur un tabouret, fait un travail de couture.Aïcha, Samia.
Aïcha - Samia, ma fille, viens par ici. On va faire la discussion.
Samia - Maman, ça ne peut pas attendre ? J’ai un livre à lire pour demain.
Aïcha - Ecoute ! Ton livre, il ne va pas perdre ses mots. Moi, si. Alors tu m’écoutes deux minutes.
Samia - C’est si important que ça ?
Aïcha - Oui. Quand ta mère a quelque chose à te dire, elle doit prendre le rendez-vous, maintenant ?
Samia - ( traînant les pieds, les yeux au ciel ) Bon, ça va. Je t’écoute.
Aïcha - Samia ma fille, tu vas bientôt être majeure. Tu es une fille sérieuse, tu as une bonne réputation, et… tu vas passer ton oral de bac français, et…
Samia - Oui, justement… Maman, s’il te plaît, tu peux faire la synthèse ?
Aïcha - Si je t’embête, tu le dis ! Non, tu le dis pas ! Ecoute-moi : une fois que tu auras ton bac, il sera temps de penser à te marier.
Samia - Moi, me marier ? Pas question !
Aïcha - ( alarmée ) Pourquoi ? Tu as fait une bêtise, ma fille ? Regarde-moi bien dans les yeux…
Samia - ( évitant son regard ) Si tu veux que j’aie mon bac, il faut que je révise. Alors tu crois que c’est le moment de me prendre la tête avec ces… ( elle s’interrompt )
Aïcha - ( sortant une enveloppe décachetée de son tablier ) Si je te cause de ça, c’est que tu as reçu une lettre de Sélim, le fils de ton oncle Mohammed.
Samia - Je ne vois pas le rapport. Et pourquoi il m’écrit à moi, ce cousin ? Je ne le connais même pas, je me demande bien ce qu’il a à me dire.
Aïcha - Comment, tu le connais pas ? Vous avez fait la discussion pendant deux heures, aux dernières vacances, et tu le connais pas ?
Samia - Tu parles d’une discussion ! Il causait tout seul. Moi je l’écoutais pour être polie, pour vous faire plaisir, parce que franchement…
Aïcha - C’est un garçon très intelligent, il a fait des études brillantes.
Maintenant, il a un poste élevé dans l’administration. Moi, je peux te dire qu’il te regardait avec les yeux du poisson qui voit la mer. ( elle lui tend la lettre ) Lis-moi cette lettre.
Samia - A quoi bon ? Tu la connais pas coeur. Et puis d’abord, si c’est une lettre pour moi, pourquoi tu l’as ouverte ?
Aïcha - Et alors ? Tu as quelque chose à cacher à ta mère, peut-être ?
Samia - C’est personnel, une lettre, je te ferais dire. ( elle prend la lettre, mais ne l’ouvre pas ) Je la lirai… après avoir fini mon livre.
Aïcha - ( furieuse ) Parce que lire ce livre, c’est plus important que de trouver un homme digne de toi ? On s’est sacrifiés pour vous, ton père et moi, et quand je te demande juste de lire une lettre, tu me dis non ?
Samia - Maman, je suis en plein examens ! Ce n’est pas une mer qu’il y a entre ce type et moi, c’est le cosmos ! Et il a treize ans de plus que moi !
Aïcha - Et alors ? Ton père et moi, on a quinze ans de différence ! Il a fait un mauvais mari, peut-être ? Réponds-moi !
Samia - Joker.
Aïcha - Pourquoi tu me réponds toujours à côté de la plaque ?
Samia - Mais maman, je ne suis pas toi ! Il ne m’est rien, ce Sélim, moi. Il ne sait même pas qui je suis et il veut m’épouser !
Aïcha - Il est d’une bonne famille, tu sais. Et il a une situation en or.
Samia - ( prise d’un soupçon ) Maman… Regarde-moi dans les yeux.
Vous ne lui avez pas promis ma main, j’espère ?
Aïcha - ( évitant le regard de sa fille ) Et il est beau ! Tu as vraiment de la chance, ma fille, de lui plaire.
Samia - Réponds-moi ! Toi et papa vous avez arrangé notre mariage avec sa famille ?
Aïcha - Dis donc, pour qui tu prends tes parents ? Les siens sont des amis de longue date, ils savent qu’on veut le bien de notre fille.
Samia - Je rêve ! Non, c’est un cauchemar ! Vous m’avez promise à ce mec ?
Aïcha - Sois respectueuse avec ton futur fiancé, Samia. Ce n’est pas un mec. Il t’a déjà choisi la bague, tu sais. Ca veut dire que tu es dans son coeur.
Samia - Fiancé ? ( rire incrédule ) C’est pas vrai, je vais me réveiller !
Aïcha - Allez ! Avant qu’on parte en vacances au bled, tu vas écrire à Sélim pour le remercier et lui dire que tu es très honorée.
Samia - Je ne vais pas lui répondre, maman. Qu’est-ce que vous avez laissé croire à ce pauvre gars ? Qu’il pouvait m’acheter avec une bague ?
Aïcha - Comment ? Tu accuses tes parents de te vendre ? C’est cette façon de parler que tu apprends dans tes livres ?
Samia - Mais j’en ai marre que vous décidiez de tout à ma place ! Je n’en veux pas, moi, de ce type, c’est clair ? ( elle rend la lettre à sa mère )
Retour à l’envoyeur !
Aïcha - Quoi ! Tu veux nous déshonorer, ton père et moi ? Tu crois qu’on osera retourner au bled, après ça ? On va dire : pour qui ils se prennent, ceux-là ? Regardez-les, ils croient qu’ils valent mieux que nous. La honte sur nos têtes !
Samia - ( reprenant la lettre ) Ca va, arrête ! D’accord, je vais faire la gentille fille, je vais lui répondre. Mais vous ne lirez pas ma lettre !
Aïcha - Vas-y, si tu veux couvrir tes parents de honte. Qui oserons-nous encore regarder en face, au village ? Regardez-les : ils ne savent même pas se faire obéir de leur fille !
Samia - Arrête ton cinoche, Maman, on n’est plus au Moyen-Age !
( elle se dirige vers la sortie )
Aïcha - Tu te marieras, Samia ! Ne sois pas la honte de ta famille ! Où tu vas ?
Samia - Là où je pourrai finir mon livre tranquille ! ( elle sort )
Aïcha - C’est ça, va te mettre des idées bizarres dans la tête ! Si on était des livres, nous, tu nous écouterais !( seule, soupirant ) Ma fille n’a pas de coeur.
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