Salle des pas perdus
Dans la salle des pas perdus, adossé à une colonnade, un jeune homme avait les yeux plongés dans le vide . Du moins pour les passants qui le dévisageaient. Pourtant, ce vide était extrêmement dense. Dense de souvenirs tenaces, qui projetaient son psychisme d’adolescent de 17 ans dans celui d’un vieillard . Il s’appelait Julien. Il avait pourtant l’allure dégingandée et nonchalante des jeunes de son âge. Manipulant la cigarette comme un bouclier de geste, contre l’adversité. Il n’avait pas d’avenir sans reconnaissance de son statut de victime . Ni affabulateur, ni provocateur, à 14 ans, au moment des faits, il n’essayait que de ressembler à un homme . Il admirait son maître, son référent, et si son maître lui montrait son sexe, c’est, que sans doute, c’était important pour le sien.
Il n’y avait pas de mots pour décrire son vécu . Les mots n’étaient que périphrases, n’étaient que des paravents pour cacher les images .
Il le savait, les mots n’étaient pas venus pour expliquer les images, les sensations, quand il était à la barre.
Parce que la vérité n’était pas bonne à dire. Il m’a fait cela, mais je lui ai fait cela, il a joui, moi aussi. Au bout, la honte pour moi, 14 ans, qui n’a rien demandé, qui n’a fait que suivre un adulte qui s’intéressait à moi. C’était bien le seul, il était sévère, dur, parfois protecteur, souvent violent quand il lui résistait .
Maître Bayard était venu le rejoindre, pour le rassurer dans cet univers étrange où se mêlaient la justice et le voyeurisme. Il était seul, seule victime, seul témoin. En face de l’arrogance triomphante de Borel qui semblait lui dire quand leurs regards se croisaient par malheur :
Il a parlé Julien, et c’est lui qu’on accuse, et c’est lui que les banderoles des biens pensants au dehors fustigent.
Libérez Borel, libéré notre maître !! Pouvait-on lire sur des oripeaux blancs aux graffitis noirs que brandissaient quelques parents indignés .
Borel ? Une vie consacrée à l’éducation des enfants, sévère, mais aimé de tous, surtout des parents.
Pourtant, il n’était pas seul, Julien, au début, il y avait Jeremy et Dorian. Ils sortaient comme lui en riant du bureau de Borel, les soirs d’études : un sourire bizarre aux lèvres, énigmatique, amer, presque une grimace pour cacher leur nausée. Ils devaient témoigner, puis, plus rien, le silence des aveux rétractés.
Maître Bayard le savait, il y avait eu des pressions, mais d’où et comment ? Le coup de téléphone de ce Pierre Palombani lui avait redonné espoir il y a deux jours, mais depuis, plus rien.
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