Guy MASAVI - CHRESTOS - texte intégral

In Libro Veritas

CHRESTOS

Par Guy MASAVI

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Table des matières
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Bistrot

    Les bistrots italiens ne diffèrent guère des bistrots du sud de la France : des interpellations bruyantes, des parties de cartes animées, un brouillard de nicotine à couper au couteau et puis le poivrot appuyé sur le zinc, les yeux rouges injectés sur un visage impassible et blasé.

    Pierre accompagné d’un interprète de fortune et désœuvré, racolé dans une rue de Castelforte moyennant quelques euros, pénétra dans le sanctuaire de la tabagie et de l’alcool. Osteria della piazza tel était le nom du café échappé miraculeusement des bombardements, une plaque à l’entrée le rappelait ; Ah la logique de Dieu !

    C’est vers l'ivrogne aux yeux vides que le conduisit l’interprète. Les civilités furent courtes.

    — Alfredo Palombani connaissez-vous ?

    Les yeux du vieil homme s’illuminèrent un instant, l’espace d’un souvenir amer comme la cigarette à son bec qu’il jeta au sol avec rage.

    Sa voix enrayée laissa échapper un râle puis un crachat pour l’éclaircir :

    — Alfredo ! volpone ! Ha! Il l’a connue la crypte de ce salopard ! C’était même un habitué, comme la mère Marci !

    — De quoi parlez-vous ?

    — Je parle de ce que je veux et que tout le monde sait ici!!!!!!!!!!

    Sa voix porta plus haut et le brouhaha du café s’interrompit.

    — Ils peuvent la fouiller la crypte, ils n’entendront pas les cris de Marie MARCI et de sa mère, ils n’imagineront jamais ce qu’il nous faisait ce salaud !

    — De qui parlez-vous ?
    — De l’abbé Fitipaldi !

    Le silence régna dans le bistrot, l’évocation de ce nom ravivait dans l’assistance des souvenirs sûrement douloureux.

    — zitti ! zitti ! tais-toi ! Chuchota un homme attablé au fond de la pièce.

    — Me taire ! Tu plaisantes, je vais le dire les pénitences de la crypte de Fitipaldi. Combien y sont passés ? Palombani ! Pietri ! Et toi Salvatore ! Il lança un index précis sur l’homme qui lui chuchotait de se taire.

    — Il les aimait les enfants ! Le salaud, mais pas seulement. Elle était jolie la mère Marci avant de passer dans ses sales pattes, et qu’il lui colle deux enfants : Marie et Jean !

    Le poivrot quitta son tabouret en titubant.

    — Vous me dégoûtez tous ! Et il quitta le café laissant Pierre et son traducteur sous les regards inamicaux de l’assemblée.

    Pierre quitta, à son tour, le café et paya son interprète. Il avait entendu et compris ce qu’il voulait, peut-être trop. Sa mère peu de temps avant sa mort l’avait averti :

    — je n’ai rien à dire sur ton père, car ce qu’il a fait ne se dit pas.

    Au décès de sa mère, il avait retrouvé un nom sur une photo d’identité dont la physionomie aurait pu rappeler la sienne :

    Alfredo Palombani Castelforte.

    Il pouvait être son père. Quel crime aurait-il pu commettre, après avoir été lui-même victime des sévices que l’on venait de lui révéler ?

    Il avait hélas, une idée à ce sujet. Les délinquants sexuels ont souvent été victimes des mêmes sévices dans leur enfance. Cette révélation avait un goût amer, il aurait pu être un gangster, il aurait pu en faire un Robin des bois ou un anarchiste monnayant sa lutte, mais pédophile...
 
    Un homme sortant du débit de boisson l’interpella dans un français difficile. C’était le vieux Salvatore qui avait essayé, en vain, d’endiguer la verve du poivrot.
    — Dis-moi, mon gars, que lui voulais-tu à Alfredo?
    — Je crois que c’était mon père. Mais je ne l’ai jamais connu et ma mère m’a caché son passé.
    — Ah ! je vais te dire alors ! En 1965 il est revenu au pays, il cherchait l’Abbé. Tu vois de qui je parle?
    Pierre confirma  d’un mouvement de tête.
    — Ce dernier vivait à Milan, chez Monseigneur Marci. Ton père est allé à Milan et a poignardé l’Abbé dans une rue. Il n’a même pas cherché à s’enfuir, ni à justifier son geste.
    Le vieux pervers s’en est sorti ! Mais ton père en a pris pour perpette et il est mort en prison, il y a deux ans. Dans les années 1960, l’on ne parlait pas de ces choses-là, et surtout si elles concernaient un prêtre, comprends-tu ?
    J’allais souvent le voir dans sa prison. Ton père était quelqu’un de bien, le seul qui a eu la trempe de faire ce que beaucoup d’entre nous, ici, rêvions de faire : La justice.
    Voilà ce que la mère de Pierre n’avait jamais voulu pardonner à son mari et avouer à son fils : l’agression d’un prêtre !
 
    L’homme lui tapota l’épaule et poursuivit sa route dans les rues de Castelforte, voûté et traînant dans sa conscience la honte.
 
    
    Une détonation gicla de la vitre d’une voiture garée. Pierre se retourna et put apercevoir le canon d’une arme à feu dirigée vers lui. Une nouvelle détonation suivie d’un impact sur le mur à quelques centimètres de sa tête lui donna le signal d’une course effrénée. Une fiat Uno blanche emboîta dans la rue à sa poursuite.
    Les pas de Pierre résonnaient sur le trottoir, ses jambes avaient perdu de leur vélocité, tétanisées par la peur.
    Il vit la porte de l’église San Giovanni entrouverte, il se précipita à l’intérieur.

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