La crypte
Cela ne nécessita que peu de peu de temps pour se rendre de Cassino à Castelforte ? Le professeur avait, dirons-nous, une conduite nerveuse, très péninsulaire. L’église était fermée, mais le curé du village avait remis la clef à Cialdi.
Laurence ne pouvait réprimer un frisson à l’entrée d’une église, quelle que soit celle-ci. Les voûtes, les figurines, les enluminures, le vacillement des cierges et la lumière mosaïquée des vitraux donnaient à ces lieux : une magie, une sérénité, l’envie de baisser la tête, de s’incliner. Elle refréna un signe de croix, réflexe d’années de formatage religieux. Leurs pas résonnaient sous les arcades de l’église San Giovanni, l’œil des statues de plâtres semblait les suivre, les oreilles du Christ semblaient les entendre.
Pénétrer dans une église pour ne pas prier, pour ne pas se prosterner devant la douleur du crucifix, bref pour ne pas se plier à son mystère millénaire, procurait à Laurence un sentiment de culpabilité qu’elle avait du mal à réprimer. Là encore, le poids de son éducation religieuse pesait.
Elle marchait vers une crypte interdite, son ombre s’étirait dans le faisceau de la porte du sanctuaire laissée entrebâillée, et une panique l’envahissait. Celle de savoir, de comprendre autre chose que l’enseignement des années de catéchèse imprimée dans le cerveau depuis l’enfance. L’apostasie était un acte de raison, un acte d’adulte réfléchi. Le catéchisme est un acte de prosélytisme tourné vers les enfants, un viol de conscience accrédité par les parents. Comme les sectes, l’on ne quitte pas l’église sans se faire violence.
Est-ce ce sentiment qui brouille la pensée de tous les exégètes bibliques du monde entier . Certains scientifiques sont prêts à tout comprendre ou entendre sauf l’essentiel malgré les évidences : et si Jésus et son histoire n’étaient qu’une fable ?
Ce n’était pas ces sentiments qui animaient le professeur Cialdi, il marchait d’un pas assuré, bruyant, que l’écho des voûtes renvoyait avec reproche à l’oreille de Laurence.
Derrière un pilier dans une alcôve obscure, une planche brute masquait l’entrée d’une excavation où l’on descendait par une échelle. C’est le faisceau d’une torche qui guida leur pas sur les barreaux avant de balayer une grotte exiguë pleine de gravats.
— Ce n’est pas évident, comme cela, d’imaginer une crypte millénaire ! Mais les bulldozers des Américains n’ont pas fait dans la dentelle. Il nous a fallu creuser des jours, car le lieu était comblé de pierres.
Des étais de maçon s’alignaient comme des colonnades pour maintenir la voûte fragilisée et il fallait marcher courbé pour ne pas se cogner la tête aux aspérités du plafond mêlant moulures de rocs taillés antiques et béton.
— Ah ! Voilà notre inscription ! Nous l’avons dégagé il y a10 jours !
CHRESTOS en grec ancien, s’étalait sur une pierre affleurant.
C’est donc là où, peut-être une prêtresse marcionite devait célébrer le baptême récitant des psaumes ; pas de David cela s’entend !
Elle se tournait vers le couchant célébrant l’eucharistie avec de l’eau, accompagné d’une onction d’huile puis offrait au nouveau baptisé un mélange de lait et de miel.
Laurence glissait ses doigts sur l’inscription en grec comme elle l’avait fait sous l’église Saint Nazaire, mais déjà le faisceau de la torche fébrile, dans les mains du professeur, s’enfonçait plus loin dans la cavité. Un bloc de pierre taillée jaillissait du sol jonché de gravats hétéroclites.
Ils s’avancèrent courbés vers le rocher parallépipédique. Si Laurence avait pu voir le visage radieux du professeur, le sourire béat presque enfantin du gamin qui découvre son jouet, elle aurait pu déjà se douter de l’importance de la trouvaille.
La lumière se fixa soudain sur le couvercle partiellement descellé et déplacé qui couvrait le sarcophage de roche. Une nouvelle inscription gravée s’étalait. Laurence mit quelque deux bonnes minutes avant de réaliser ce qu’elle décryptait mentalement de ce grec ancien :
MARCION-MARCELL……..Le reste de l’épitaphe disparaissait avec un morceau de roche victime du temps et des bombardements alliés, sans doute.
Par la fente de la pierre entrouverte, deux crânes se faisaient face.
Le regard interrogateur de Laurence se dessina dans la lumière éblouissante de la torche.
— C’est la tombe de MARCION !! Ma petite Laurence, il n’y a aucun doute.
—Mais MARCELL…. Inscrit à côté, que cela signifie-t-il ?
— Marcellina, ma chère, la disciple de Marcion qui l’a même précédé à Rome selon les dires de saint Jérôme !
C’est justement sa présence à ces côtés qui authentifie cette tombe ! Marcion aurait pu, tout aussi bien, être un évêque quelconque du moment.
Leur présence côte à côte dans la même tombe est cependant étonnante quand on sait les règles de continence et d’ascèse stricte de cette église. La chair était un péché, même enfanter !!
L’existence de prêtresses dans le clergé, ne faisait que masquer la misogynie, l’horreur névrotique du sexe de l’apôtre Paul de Tarse. La chape d’interdit sexuel, de ségrégation homme femme et d’antisémitisme dans l’Église catholique, dérive des textes de Paul et de l’église de Marcion .
Hors une telle promiscuité dans la mort peut laisser imaginer des liens très forts entre eux deux dans la vie. Mais l’on peut penser que cette église Marcionite n’échappait pas la règle universelle de tous les clergés les églises de tous les pays et de tous les temps : faites ce que je dis, pas ce que je fais!!!!
— Alors, le codex proviendrait bien de cette crypte et pas du monastère du mont Cassin ?
— Très probablement ! Des adeptes de Marcion ont dû poursuivre leur culte en ce lieu pendant quatre siècles. D’abord comme église Chrétienne à part entière plus ou moins tolérée ou persécutée suivant les humeurs du pouvoir romain en place puis dans la clandestinité à partir du règne de Constantin quand l’Église catholique prend le pouvoir . Ce scénario s’est, sans doute, déroulé ainsi dans votre petite chapelle Saint-Nazaire et dans tout l’empire romain ; peut-être plus longtemps au Moyen-Orient.
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