Guy MASAVI - CHRESTOS - texte intégral

In Libro Veritas

CHRESTOS

Par Guy MASAVI

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Table des matières
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Symmaque

    
    Le bureau du professeur Cialdi ne ressemblait en rien à la chambre de Louis Gomez ; tous les documents étaient rangés soigneusement sur des bibliothèques sobres, mais qui occupaient trois des murs, ne cédant aux fenêtres que peu d’espace pour laisser entrer le soleil et permettre la vue sur un jardinet intime, mais en jachère . Ses occupations de maître de chaire à la faculté de Rome ne lui autorisaient, sans doute, que peu de temps au jardinage.
    — Comment êtes-vous venu vous terrer dans ce bourg ? Demanda avec humour Laurence.
    — Un peu pour la même raison qui vous mène ici. Fit-il dans un français impeccable avec un accent péninsulaire à peine perceptible témoignant de ses origines maternelles françaises .
    Soixante-dix ans, une calvitie à faire pâlir d’envie quelques jeunes adeptes du rasoir et de la guerre à tous poils. Le reste de l’individu était bonhomme et gracieux sans prétention. De quoi mettre Laurence à l’aise malgré le nouveau look qu’elle s’était improvisé la veille en sortant de la douche.
    —Je faisais partie dans les années cinquante d’un comité scientifique consultatif qui devait donner son avis sur les monuments détruits pendant les bombardements de 44.
    — Il faut vous préciser que la région n’était plus qu’un immense marécage ponctué de ruines. Il ne restait pas grand-chose debout. J’étais responsable de Castelforte, des quelques vestiges de rempart et de l’église San Giovanni. J’avais à ma disposition un dossier volumineux composé de photos d’avant les bombardements ainsi que des rapports de la bataille. C’est en consultant l’un d’eux que je suis tombé sur la découverte de la crypte de l’église San Giovanni lors de la libération du village, de quelques fragments de manuscrits anciens en très mauvais état, du lieu et ses deux victimes.
 
    — Il y avait deux victimes ?
 
    — Oui deux femmes : la mère et sa fille probablement torturées par les Allemands peut-être violées, suivant un rapport d’autopsie sommairement réalisée par la police militaire, consistant en une simple description des corps et des lésions visibles.
    Les conclusions hâtives parlent de femmes membres d’un réseau de résistance antifasciste. Curieusement, leurs fiches d’identité étaient absentes. Il est fait mention du sauvetage de votre grand-père grièvement blessé. J’avoue que le sort des malheureuses victimes ne faisait pas partie de mes préoccupations professionnelles du moment, en revanche les fragments de manuscrits m’ont fortement interpellé.
    D’abord l’existence de cette crypte qui n’est stipulée sur aucun document d’avant la guerre.
    Ensuite ces textes, que je pus authentifier pour être des extraits d’un évangile apocryphe proche de Luc et d’une épître paulinienne datant du début du Vème siècle .
    Vous voyez en marge à la fin, que lisez-vous ?
    Laurence sortit une loupe et se pencha sur le morceau de manuscrit de Cialdi.
    — Symmaque !
    — oui c’est cela, l’homme qui a écrit ce texte l’a signé.
    C’est un nom bien de son temps et de circonstance :
    Étymologie grecque : « sun», avec et « maque », combat.
    Dans le même siècle, il y aura un pape de ce nom, on trouve aussi un sénateur romain. Ce n’est bien sûr ni l’un ni l’autre. Mais un adepte d’une église dissidente.
 
    Une photo de la crypte réalisée avant son comblement par les bulldozers américains, montre une étrange construction en son centre avec gravé sur une pierre peut-être CHRESTOS. La photo était de mauvaise qualité, mais avec les moyens numériques de ces dernières années j’ai pu affirmer l’inscription avec sûreté.
    — La même inscription que la crypte de l’église Saint-Nazaire !

    — Exactement ! J’ai d’abord pensé que ces manuscrits, avaient pu être subtilisé lors du déménagement du monastère du mont Cassino, quelques semaines avant le bombardement, et cachés dans cette crypte.

    — Mais après vos courriels et la certitude que vous aviez en votre possession le complément de mes propres parchemins. Je suis revenu à une autre hypothèse, nous étions peut-être en présence d’une version des textes de base de l’église de Marcion : l’Evangélion. Même si la datation du codex ne colle pas en apparence. L’inscription Chrestos et non Christos sur ce baptistère ne faisait que confirmer cette supposition. En effet, pour Marcion, Chrestos signifie le dieu bon des gnostiques, alors que Christos signifie l’oint de dieu, du dieu unique. C’est là, l’un des points d’achoppement entre les deux églises.

    L’on sait que Marcion est le fondateur, peut-être le continuateur de l’église fondée par Paul. Il se présente à Rome en 138 avec un évangile nommé Evangélion qui est le premier connu, et dix épîtres de Paul (il manque celles à Timothée et à Tite) eux aussi les premières citées dans l’histoire du christianisme. Il est accueilli dans un premier temps dans la communauté chrétienne de Rome. Mais son hostilité à l’Ancien Testament (la septante des juifs) heurte les chrétiens romains.
Il aurait été exclu de la communauté.
    Pourtant, il reste à Rome et continue à développer son culte et sa doctrine. Et comment aurait-il pu en être autrement !

    L’Église romaine en 130 de notre ère n’a aucun pouvoir ni aucune reconnaissance officielle. L’univers du bassin méditerranéen est peuplé d’églises chrétiennes qui professent des dogmes différents souvent issus des gnostiques comme Cerdon, Valentin, plus tard les montanistes. Ils n’ont pas la même vision du christianisme.

    Marcion a une église qui prospère en orient, un évangile, une liturgie, un clergé où les femmes sont admises ! Des lieux de messe. Son baptême est reconnu par tous les chrétiens y compris l’Église romaine. Ils ont même leurs martyres !

    C’est dire si le chrétien marcionite n’apparaissait pas si différent des autres chrétiens pour les autorités romaines. Cette communauté va prospérer jusqu’au troisième siècle, soumise au feu littéraire des anti Marcion de l’Église romaine :                                  Tertullien , Irénée et bien d’autres ; ils seront des dizaines à écrire des quantités de textes polémiques contre cette hérésie . Ce zèle témoigne de la puissance de ce courant religieux du IIe siècle. C’est ainsi que les évangiles canoniques vont se constituer pour contrer l’Evangelion. L’un d’entre eux, celui de Luc, s'en approche curieusement, sans doute à des fins stratégiques : pour attirer les fidèles de l’église de Marcion, tout comme l’incorporation des épîtres de Paul très remaniées aussi. Tout ce que l’on sait de cet épisode de l’histoire du Christianisme est tiré des textes polémiques catholiques.

    À l’avènement de Constantin au IIIe siècle, qui rend l’Église romaine religion d’État, une répression sans précédent va se précipiter sur les autres communautés chrétiennes . Des autodafés d’Evangèlion avec bien d’autres livres considérés comme hérésiarques dans tout l’empire romain, vont faire disparaître toute trace de ce texte.
 
    Pourtant ce culte va perdurer pendant encore deux siècles : au Vème siècle, Théodoret, évêque de Chypre, écrivant au pape Léon, déclarait : << J’ai converti au cours de ma carrière plus de mille marcionites vivant dans huit villages>>.
    Éphrem le Syrien ajouta son nom à la liste des polémistes anti-Marcion au IV siècle ; fallait-il que cette « hérésie » soit encore vivace .
    L’on dit que Marcion est mort à Rome. Il est très possible que d’autres communautés se réclamant de lui aient pu, secrètement, vivre en Italie et en gaule jusqu’au Vème siècle, bien que l’on sache que l’essentiel de son implantation etait au proche orient.
    D’où la découverte de ces lieux de culte avec l’inscription Chrestos en dessous d’édifice catholique. Combien d’autres nefs ou clochers doivent être construits sur des fondations de l’église de Marcion ?
    Que lit-on dans l’Evangelion et dans les épîtres de Paul tel qu’ils sont sous nos yeux à présent :
    Jamais le nom de Jésus, uniquement le Christ ou plutôt Chrestos, le dieu bon des gnostiques, ( Chrestos signifie le bon en grec) ; il n’est pas fait d’allusions à sa naissance, pas de détail sur la passion et sur le supplice de la croix et Paul ne fait pas référence à la vie du christ.
 
    En feuilletant la photocopie du codex, Laurence remarqua avec stupéfaction que la page griffonnée au crayon avait disparu. Une bouffée de rage et de désespoir l’emplit soudain.
 
    L’homme de sa nuit d’amour lui avait dérobé une page ! Il l’avait dépouillé de plus que cette page, il lui avait volé sa confiance et l’intimité de son corps.
    Elle cacha avec beaucoup de mal cette découverte au professeur. Elle sentait que ce dernier avait une autre révélation à lui faire.
    Quand j’ai reçu vos courriers, j’ai pu débaucher quelques amis archéologues et nous nous sommes rendus à l’église San Giovanni avec, bien sûr, toutes les autorisations. Et nous avons entrepris la recherche de cette crypte.
    Ses yeux pétillaient.
    — Il faut que vous veniez voir cela !
    

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