Guy MASAVI - CHRESTOS - texte intégral

In Libro Veritas

CHRESTOS

Par Guy MASAVI

Cette oeuvre est mise à disposition sous licence Art Libre.

Vous êtes en mode de lecture plein écran. Cliquez sur le lien suivant si vous souhaitez afficher la version classique de cette oeuvre

Table des matières
Que pensez vous de cette oeuvre ?

Voyage à Rome

    Laurence bercée par les vibrations du wagon, laissait aller sa pensée. Elle replongeait dans son passé, d’abord son enfance qui lui paraissait si courte, si fade sans souvenirs marquants.
    Les repas en famille ou d’affaires, rivée à son siège, à son trône de fille sage. La messe le dimanche et quelques balades en garrigue sur des chemins calibrés sous l’œil inquiet de sa mère et de sa sévère grand-mère. L’adolescence fut à l’image de l’enfance : sage !
    Ses amours furent, pour l’essentiel, secrets et platoniques. Elle ne connut, jusqu’à 28 ans, que des flirts brefs. Ces études brillantes occupaient l’essentiel de son temps et de ses motivations. Elle n’avait eu qu’un seul amour à 28 ans, initiatique, avec un professeur de fac marié qu’elle admirait. Elle connut avec lui les plaisirs du sexe, mais pas seulement, elle connut l’interdit, la transgression, le mensonge, des relations cachées adultères. Bref un incroyable vivier de sensations qui contredisait son éducation et son enfance. C’est à cette période qu’elle prit un appartement à Montpellier et coupa un cordon familial trop lourd à porter.
    Cette relation dura cinq ans, la séparation en fut minable, car son admirable professeur d’amour et de grec ancien n’avait pas su, lui, couper un autre cordon.
    Depuis elle n’avait pas eu d’autres aventures. Pourtant, elle était jolie Laurence : blonde, le visage fin et juvénile malgré ses 35 ans. Pas de maquillage, pas de strass ni de tenues provocantes, mais le charme à l’état pur qui ne demandait aucun artifice.
 
    Des regards elle n’en manquait pas de la part de son voisin d’en face qui avait embarqué en même temps qu’elle à Nîmes. Il promenait sa prunelle, de son ordinateur portable aux yeux bleus de Laurence avec une discrétion qu’elle sut vite démasquer.
 
    Il avait une allure étrange ce cadre sans cravate : le crâne quasiment rasé, et un nez et une carrure de rugbymen. Mais il y avait, sur son visage au nez cassé, le charme d’un Jean Paul Belmondo.
    Comment ils se tendirent la main pour se présenter ? Cela était inéducable, car la jeune archéologue n’était pas insensible au charme de son voisin.
    Laurence réalisait que ce voyage avait quelque chose d’exceptionnel dans sa vie, il était son premier en solitaire, à l’aventure, non organisée par une institution, son amant d’antan ou une copine. Il était son initiative, son envie à elle seule.
    Sans contrainte de temps ou de résultat, elle était en partance et cela lui procurait un sentiment étrange de liberté.
    — Pierre Palombani je vais à Castelforte
    — C’est amusant, moi aussi !! Pardon, je ne me suis pas présentée : Laurence Rouverolle. Comme ça, vous allez aussi dans ce trou !
    Et la conservation les conduisit tout naturellement aux motivations de leur voyage.
    Elle sentit un certain embarras dans les explications de Pierre informaticien qui se rendait là sur les traces de son père décédé récemment et qui avait vécu une partie de son enfance dans ce village.
 
    Laurence parla évasivement de son métier et du parchemin qu’elle transportait.
 
    La gare de Rome s’annonçait, ils allaient donc prendre le bus en correspondance, direction  mont Cassin et  Castelforte.
    Dehors le brouhaha était insensé, probablement amplifié par les cris et les interpellations d'une langue méditerranéenne qu'ils ne maîtrisaient pas très bien, voire pas du tout comme Laurence. Le trépas du pape avait bondé les trains. Les panneaux étaient de peu de secours et le personnel disponible et bilingue, rare.
    Pierre n'était pas en reste de gestes pour accompagner un charabia franco-italo-espagnol censé lui donner la direction de la gare routière. Un cheminot plus patient semblait comprendre et joignant le geste à la parole :
    — AH ! autostazione!!! siiiiiiiii!!!di là !!!
    — Grazie!!!! C’était à peu près le seul mot italien qu'ils prononçaient bien.
    Enfin, l'essentiel était acquis dans le dédale des couloirs, ils pourraient trouver le chemin des bus.
    C'est dans le grand hall de la gare bourrée de monde que Laurence laissa , soudain , tomber ses bagages, hébétée, les yeux fixés vers un lieu qu’elle seule pouvait identifier.
    Là, devant, à quelque vingt mètres : son père ! Léon Rouverolle , député du Gard, la soixantaine triomphale au bras de sa récente, merveilleuse et sophistiquée secrétaire brune au teint mat qui devait avoir l'age de sa fille !
 
    Laurence l’avait entrevue quelquefois dans le bureau de son père, sa première rencontre l’avait d’abord surprise plus habituée qu’elle était, à des collaboratrices plus âgées, plus austères et plus pâles de peau, auprès de son papa ! Elle l’avait trouvée sympathique et avait échangé quelques mots amicaux ; mais là, son estime envers celle qui était devenue la maîtresse de son père s’effritait.
    Elle voulut, un instant, se glisser dans la foule, jusqu’à eux, mais les jambes lui manquaient. Elle resta figée une minute, sans voix, sans réaction. C'est Pierre qui la sortit de son atonie subite.

    — Vous ne vous sentez pas bien ?

    Laurence, au bord des larmes, se retourna vers son compagnon de voyage puis se ressaisit.

    Quand elle voulut retrouver le couple, il avait disparu dans la multitude, comme un mirage.

    — Non ça ira ! Le bruit, le stress sans doute. 

    Elle reprit ses bagages machinalement pour suivre son guide du hasard.

    Dans le car qui les conduisait à Castelforte, Laurence feignit de dormir. De nouveaux souvenirs d’enfance l’assaillaient, souvenirs jusqu’alors sans importance, ils devenaient, soudain, l’essentiel de sa vie.

    Les messes du dimanche, dont on ne pouvait se soustraire, sous aucun prétexte, où elle était souvent la seule enfant.

    À quinze ans, un samedi soir, elle devait dormir chez une amie de classe. Elle se faisait une fête de cette sortie initiatique du giron familial, elle avait l’accord de maman, mais son père s’y opposa au nom de la cérémonie dominicale.

    La morale omniprésente pesait sur la maison. Elle vivait dans un bastion de foi et d’éthique puritaine que dirigeait son père. C’était, là, sa seule fonction ; pour l’essentiel, il était absent, physiquement quand il partait pour une réunion ou un voyage d’affaires, absent de la maison, sans gestes de sympathie pour personne, ni pour elle, ni pour sa mère.
 
    Rigide, froid, terriblement culpabilisant quand il posait son regard sur sa fille pour y déceler, pensait-elle, un péché caché. Mais en vain, car Laurence était sage et ne mentait jamais sans rougir horriblement.
    Par bonheur, c’est sa mère qui frappa une fois sur la table quand Laurence décida de poursuivre ses études après le BAC, alors que son père lui préférait une voie de garage dans une formation de secrétariat. Pouvait-il admettre que sa fille unique (car sa mère n’avait su lui faire un frère) soit plus diplômée que lui ?
    Comment cet homme d’une telle rigidité chrétienne pouvait-il ainsi tromper sa mère ? Et à Rome !
    Ainsi défilaient les images de sa jeunesse, faussement rassurantes. Cet environnement de la bourgeoisie nîmoise catholique, faussement protecteur, n’était en fait qu’une prison dorée avec des geôliers qui s’appelait papa, maman, ou surtout grand-mère ; car ce fut elle la directrice de la maison jusqu’à sa mort il y a 10 ans.
    Élisabeth Boisset la malheureuse victime du soudard athée Louis Gomez !
    — Tu parles, une conne coincée du cul ! Cette pensée ordurière sortie Laurence de sa léthargie.
 
    Quand elle ouvrit les yeux, le monde était soudain plus grand. Pierre était à ses côtés, elle lui prit la main puis la relâcha avec des excuses sans convictions. Sa bouche disait pardon, ses yeux et tout son corps disait à tout à l’heure.

Chapitre suivant : Le commissaire