Cassino
Le rythme des traverses du rail accompagnait le défilement des paysages. Laurence regardait de la vitre du train la succession des mondes qu’elle traversait ; un détail l’attirait, puis un autre, là une route et un embouteillage, là un morceau de bleu de la méditerranée, plus loin encore les panneaux publicitaires qui changeaient de langue.
Elle était enfin en Italie, son wagon la conduirait près de Rome, puis elle rejoindrait en car Castelforte, prés du monastère du mont Cassin.
Les voyages en train favorisent la méditation, l’introspection. Les paysages défilent, sa vie aussi. Ce temps de transit, même plongé dans une lecture, captait, par moments, son préconscient.
Que faisait-elle ? Pourquoi ce voyage avec, dans son sac, la photocopie d’un manuscrit vieux de peut-être quinze siècles.
Son grand-père l’avait averti :
— Tu ne trouveras rien, le mont Cassin et les villes alentour ont été rasées sous d’effroyables bombardements. Tu ne trouveras que du neuf et des plaques commémoratives.
Mais, c’était là, précisément à Castelforte au pied du mont Cassin, au milieu d’une bataille effroyable de la Deuxième Guerre mondiale, que le manuscrit avait été découvert.
En bonne archéologue de terrain, elle devait se rendre sur les lieux, essayer de comprendre ce qu’il faisait là.
Le codex n’était qu’un tas de peaux sèches sans âme qui témoignait de quelques milliers d’années.
Le professeur romain , découvert sur Internet, était à même de donner à Laurence quelques lumières. Elle avait rendez-vous avec lui à Cassino au pied du monastère reconstruit.
Deux facettes de l’histoire se côtoyaient : celle qui est encore dans la mémoire des hommes comme Louis Gomez, témoin de la dernière grande guerre du siècle dernier, et dont le récit se transmettra, pendant quelques générations, chaque fois un peu plus déformée, se mêlant aux écrits historiques contemporains plus ou moins approximatifs ou partiaux.
Et celle qui ne repose que sur les écrits millénaires de quelques scribes copieurs, relatant, avec une précision suspecte, les actes et la vie d’un personnage nommé Jésus, Jésus-Christ, Christ.
Il faut être terriblement croyant ou plutôt crédule pour penser que l’Esprit Saint a pu animer la plume des moines forçats. Ils ne comprenaient souvent pas ce qu’ils recopiaient, transformant le texte à leur guise ou, sous les indications d’un père de l’Église, omettaient une partie peu conciliante avec le dogme ou la tradition du moment.
Les textes au fil des siècles se complétaient de gloses, qui finissaient par se fondre au contenu de l’ouvrage.
Ils se relayaient nuits et jours pour transcrire ainsi les textes sacrés. Faut-il être aveugle pour ne pas constater que tous les originaux de la littérature antique ont disparu sous le règne de Constantin, ne laissant que des miettes interpolées des antiquités juives de Flavius Josephe et de quelques rares auteurs laïcs .
Ce village fut le lieu de la découverte de son grand-père, et le théâtre d’une bataille horrible de la Deuxième Guerre mondiale.
Les mots de Louis Gomez résonnaient encore dans la tête de Laurence, un affrontement des plus effroyables, à quelques heures à peine en train, à moins d’un demi-siècle de sa naissance. Elle pouvait, par les mots de son aïeul, palper, sentir l’horreur et la désolation que peut laisser une bataille qui a fait, en quelques semaines, plusieurs milliers de morts.
Le capitaine Louis Gomez s’est retrouvé devant Castelforte le 13 mai 1944 à la tête d’une compagnie composée pour l’essentiel d’Algériens. Le bourg avait été transformé en une vaste forteresse où chaque maison, aux allures de blockhaus, était reliée aux autres par un réseau de souterrains. En surface ce n’était que mines et barbelés. Le combat dura plus de 24 heures, chaque bâtiment, chaque rue, fut enlevé souvent au prix de dizaines de blessés et de morts, parfois au corps à corps. En quelques heures, la compagnie de Louis fut décimée.
La nuit tombait, et il s’était réfugié près du mur de l’église du village (Saint Giovanni). Autour de lui, gisaient des cadavres aux uniformes allemands, mais aussi, quelques jeunes Algériens de sa compagnie. Il serrait les dents, pour ne pas crier, ne pas pleurer à leur vue ; ça sentait la poudre , le sang et la mort.
Isolé, il ne pouvait qu’attendre les renforts. Un tir de mortier, soudain, finit sa course à quelques pas de lui. Il sentit sa jambe se tétaniser, puis une douleur atroce accompagna une onde rouge et chaude qui imbiba très vite son treillis.
Des cris germaniques approchaient de sa cache. Il ne sut jamais comment, malgré la douleur et la peur, il put ramper presque à tâtons dans l’obscurité et trouver un trou dans le mur pour pénétrer dans une cavité sous l’église. Le noir qui y régnait ne lui permettait pas d’apprécier les dimensions, et une présence humaine qu’il pressentait. Des sueurs froides l’envahissaient, la douleur lui déchirait la cuisse.
Le faisceau d’une torche balaya l’entrée de la cavité, puis une rafale de mitraillette souleva la poussière, suivi du cri d’un corps qui gisait à deux pas de lui. La torche éclaira à nouveau la cavité, le cri semblait avoir satisfait les agresseurs qui poursuivirent leur chemin. Quelques râles rythmèrent le silence soudain, puis plus rien.
Dire les pensées de Louis à cet instant serait vain, la douleur, la mort l’entourait.
Jésus, à quelques mètres au-dessus de lui, était le seul corps indemne en ce lieu. Un corps de plâtre cloué à une croix et qui avait échappé au bombardement. Demain, certains prendraient cela pour un miracle. Louis souffrait le martyre, son voisin était sans doute sans vie et le crucifix étalait ses bras et penchait sa tête sur les deux suppliciés du moment. Si Louis avait pu penser et se redresser, c’ eut été pour cracher sur ce pantin de plâtre. De ce jour, les desseins des dieux lui parurent plus qu’ insondables.
Le jour laissa passer un rayon pâle dans l’obscurité de la crypte. Le jeune officier gisait à demi conscient près du corps inerte et froid d’une femme qui serrait encore dans ses bras un vieux grimoire. Le lieu en était rempli pêle-mêle. Quelques feuilles de parchemin jonchaient un sol fait de gravats et de restes de poutres ébranlées par les bombardements. Il s’approcha du corps de sa voisine d’infortune dont le visage tuméfié lui révélait à peine son jeune age, peut-être vingt ans.
Que faisait-elle là ? Alors que toute la région avait été vidée de ses civils.
Au dehors quelques mots familiers aux intonations arabes le sortirent soudain de sa torpeur. Il concentra toute son énergie pour sortir le seul cri de détresse qui pouvait encore sourdre de ses cordes vocales usées par une nuit de râles de douleur, et de sa cage thoracique meurtrie. Des pas prudents se rapprochèrent de son refuge.
— Au secours pitié !!! murmura-t-il exténué
L’uniforme d’un spahi marocain apparu enfin. Deux brancardiers purent l’extraire de sa cache. Avant de sortir, Louis retira le parchemin des bras de son infortunée voisine. Il le serra à son tour contre lui comme un talisman précieux avant de perdre connaissance.
Ainsi, Laurence avait entendu le récit épique de la découverte du manuscrit dans la chambre de son singulier grand-père.
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