Chrestos
L’agencement policier alentour semblait un peu démesuré. Un nouveau fourgon bleu se garait à l’entrée du chemin menant à l’église. Plus loin, dans le village, un policier en civil conversait au téléphone :
— Oui ! Le dispositif est en place, mais il y a une merde patron !
— Voilà, l’arrestation discrète risque d’être difficile !!
Une volée d’injures nasilla du portable, obligeant le flic en civil à écarter l’oreille.
— Il y a des journalistes dans la chapelle et le vieux Gomez a pris la parole.
— Débrouillez-vous mon vieux, trop de problèmes se mêlent. Il faut régler ça au plus doux !
— Voilà des mots de divisionnaire. Se disait le commissaire Paul Simoneau.
Soixante ans, mais en paraissant cinquante, un vieux beau à quelques semaines de sa retraite et dont la sveltesse témoignait de ses heures de musculation et de gym dans les salles d’entraînement de la police.
Il était encore sur le terrain ce qui donnait la preuve d’un avancement professionnel, pour son âge, pour le moins que l’on puisse dire, assez lent. Il est vrai que sa pensée atypique, ses quelques copinages en 1968 avec certains cocos, lui avaient valu quelques blâmes ou mises à pied sévères. Ce passé n’avait, bien sûr, que peu contribué à sa carrière et il s’estimait heureux de ne pas être à un carrefour avec un képi.
Laurence avait disparu voilà 8 jours, et l’enquête se faufilait dans des sphères où l’on se doit de marcher sur des œufs sans faire de casse. La mère Rouverolle avait naturellement orienté le flic vers son père et grand-père de Laurence. Il ne ne pouvait être, à ses yeux, que le responsable de cette disparition inexplicable.
Pas un coup de fil depuis 3 jours, elle qui téléphonait plusieurs fois par jour à sa mère. Qu’il fut long le vieux Gomez pour en venir aux faits dans le commissariat du boulevard Victor Hugo.
Tout avait commencé il y a six mois, quand Laurence était venue inspecter le chantier de fouille de la chapelle Saint-Nazaire que son grand-père fouillait depuis quelques années.
Le préambule de la rencontre ne fut pas vraiment cordial. Ce grand-père indigne qui aurait abandonné sa grand-mère ne bénéficiait pas, en apparence, d’un jugement favorable.
— Comment dois-je vous appeler ? Dit-elle assez sèchement
— Papi si tu veux ! Fit-il en riant aux éclats .
— Franchement, ça n’a pas vraiment d’importance, je pense que tu as beaucoup de questions à me poser, et autant de reproches.
Ainsi, débutèrent de longues palabres très loin des gravures et de la datation du baptistère antique.
Quarante ans de la vie de Louis Gomez défilèrent sous le flot des interrogations d’une petite-fille élevée dans les mensonges de ses parents.
Mais à 35 ans Laurence s’était déjà fait sa propre idée sur ce personnage inconnu et pourtant terriblement présent dans ses phantasmes. Au point que sa passion pour l’archéologie n’était peut-être pas étrangère aux sentiments ambivalents (haine et admiration) qu’elle nourrissait envers lui.
Les réponses du vieil homme étaient celles qu’elle attendait, qu’elle connaissait depuis longtemps.
Son visage s’illumina et elle l’embrassa de tout son cœur, tout à son bonheur de se réconcilier avec ce grand-père inconnu, mais qu’elle admirait en secret..
Alors Papi si on allait voir ces vieilles pierres!!!!
Les vieilles pierres, les vieux papyrus, une passion commune que chacun d’eux avait suivis de son côté, avec la même ardeur .
Louis s’était d’abord plongé dans l’étude de la bible, des origines de l’Ancien Testament au nouveau.
Cet intérêt pour les vieux textes « sacrés » avait aiguillé l’érudit autodidacte Louis Gomez vers l’archéologie romaine et gallo-romaine.
Jeune retraité de l’armée, il avait pu s’adonner à cette passion.
Laurence en était venue là après un brillant cursus universitaire, la conduisant de l’étude du grec ancien, à un doctorat en histoire, pour finir sur les chantiers de fouilles de la région. Elle avait un besoin viscéral de toucher le passé qu’elle étudiait.
Que cachait cette pierre mystérieuse au fond d'une crypte non moins mystérieuse ?
L'entrée souterraine se trouvait à l'extérieur de la chapelle. La descente, dans l’obscure excavation, nécessitait deux marches difficiles et peu compatibles avec l'arthrose du vieux Gomez. Au prix de quelques grimaces et de contorsions antalgiques, le vieil homme put accompagner sa petite-fille dans l'antre millénaire.
Dans le faisceau de la torche, une formation circulaire en pierre de taille occupait l'espace. La crypte était basse et nos deux explorateurs furent bientôt épaule contre épaule pour diriger la lumière sur une inscription énigmatique : CHRESTOS.
Les yeux de Laurence et de Louis se croisèrent un instant, leurs mains essuyant avec une parfaite coordination les encoches profondes qui révélaient le mot magique.
Leurs doigts glissaient sur la roche le long des rainures mystérieuses comme pour aider le cerveau à dénouer l’énigme, à décrypter ses vieilles lettres.
Il était bien écrit Chrestos et non Christos.
Ils mirent longtemps à s'extraire de l'obscurité humide, baignée d’effluves de moisissures. Il y avait en ce lieu une atmosphère étrange, comme si les générations successives qui s'étaient réunies ici en des temps bien reculés, les observaient, les touchaient presque.
Le soir venu à la terrasse d'un café, un couple singulier et néanmoins proche, malgré les années d'écart et les malentendus décennaux, s'observait, s'interrogeait sur l'autre aussi bien que sur l'inscription sans réponse.
— Ma petite Laurence, je pense que je peux te dévoiler un secret. J'ai chez moi quelque chose qui t’intéressera.
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