Guy MASAVI - CHRESTOS - texte intégral

In Libro Veritas

CHRESTOS

Par Guy MASAVI

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Table des matières
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Les ouailles du seigneur

    L’atmosphère devenait douloureuse, dans l’église Saint Nazaire. Le vieil homme n’avait pas encore parlé. Il observait son auditoire  qu’il connaissait si bien.

    Surtout les premiers rangs. Il y avait là les ouailles du Seigneur, mélangées, dispersées. Des visages et autant d’histoires.

    Là : Bertrand, un tremblant nonagénaire, qui ne ratait pas une messe. Sa retraite venue c’est lui qui entretenait les lieux de culte de la localité. Il n’était pas méchant, à jeun, savait compter jusqu’à dix, c’est à dire le nombre de verres de vin par repas ou le nombre de coups sur Marguerite quand il était saoul.

    Célestine encore belle malgré ses soixante-dix ans, une vie au service de la commune laïque comme secrétaire de mairie et maîtresse attitrée de Monsieur le maire Frioul pendant trente ans . Frioul n’était plus de ce monde, son épouse non plus.

    HA ! Raoul ! Il ne vieillit pas le gredin, la messe, ça conserve, les amitiés scélérates aussi, copinage coupable avec la milice pendant la guerre . C’est Louis Gomez qui le sortit des griffes des résistants à la libération. L’avait-il oublié ? Son fils à ses côtés ne le savait sûrement pas : ancien de l’OAS et militant assidu du front national ; ses enfants ne rataient pas une messe de minuit ni le catéchisme que leur mère professait.

    Angélique trente-cinq ans jeune maman d’une adorable Maria. Le papa n’était plus là depuis cinq ans, suicidé dans son atelier. Leur fils s’en alla à six ans d’une leucémie foudroyante. Ils ne manquaient pas un culte quand ils étaient tous les quatre réunis.

    Et Roger le boulanger du village, qui avait accompagné sa jeune épouse dans une lutte, qu’il savait vaine, et pendant dix ans, contre une tumeur cérébrale.
    Et Yannick, à peine 30 ans, tétraplégique dans un fauteuil roulant pour un malheureux tonneau sur la route.

    Et Marion livide, 20 ans, qui cachait mal sa calvitie chimiothérapique.

    Et Yann, sa petite Lyvia dans les bras, 3 ans et myopathe .

    Il y avait quelques amies de la défunte aussi jeunes et jolies qu’elle, aussi indifférentes aux liturgies.

    Enfin Madame Rouverolle, née Mathilde Gomez, fille du mécréant Louis Gomez , mère de Laurence ; elle le regardait avec les mêmes yeux que sa maman, aussi grave, aussi sévère, mais aussi beaux que les siens. Elle ne savait pas où mettre sa douleur de mère : dans la rage contre la vie ou la haine contre ce père qu’elle avait appris à détester sans savoir pourquoi.

    Il était là le peuple du seigneur avec ses peines et ses turpitudes, soumis à la logique d’un dieu aux desseins haïssables qui se voulaient impénétrables.

    Madame Rouverolle se leva soudain :

    — Tu n’as pas honte de troubler le dernier voyage de ta petite-fille !

    — De quoi aurai-je honte, la honte est sur toi qui la traîne contre sa philosophie devant cet autel qu’elle ne vénérait pas !

    — C’est faux ! Elle était catholique et baptisée ! Et elle a fait sa première communion dans cette l’église où tu ne t’es même pas déplacé !

    — Je sais, c’était le 10 mai 1985 et la date de son baptême : le 15 mai 1975. 
    Il sortit de sa poche un papier qu’il remit à l’évêque.

    — C’est la photocopie du registre de baptême de ta fille, ma petite fille, et où est inscris : Apostasie déclarée le 10 février 2005 signé de l’évêque ici présent. Ta fille s’est débaptisée, il y a plus de deux mois. Je suis donc là avec autant de droits que toi et tous les prélats ici présents.

    La mère éclata en sanglot, son mari s’enfonça dans son banc, et les hommes de Dieu regardaient leur soutane.

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