Le palais de justice
Le palais de justice de Nîmes a quelque chose de plus que les autres : il loge face aux arènes romaines. Cette localisation, devant un monument antique, lui confère une solennité particulière.
Avant de passer devant le juge et les jurés, le criminel passe sous les vieilles pierres. Presque sous les arches qu’il frôle dans son fourgon. Il y a déjà, à cet instant, un jugement muet, séculaire.
Elles ont tout vu ces pierres calcaires : des massacres, des meurtres, des viols, des vols. Elles ont tout vu, mais ne peuvent témoigner. Le temps passe sur les turpitudes des hommes. Il efface involontairement les manifestations de la vérité. Mais les pierres : la vérité elles connaissent ! Bon dieu ! Elles pourraient rendre une justice aussi froide qu’elles, y aurait-il meilleur juge ? Non.
Aux hommes de dénouer le mensonge de la vérité.
Le palais de justice est là pour ça, en face, moderne, bien de son temps, on refait même ses façades.
Pourtant, dans la salle des pas perdus devant le prétoire, il y a encore des colonnades antiques. Veillent-elles ?
La chambre de cour d’assises est récente, plaquée de bois, ce qui donne un peu de chaleur face aux néons implacables qui l’arrosent de leur lumière glaciale.
Les travées sont bondées, la rumeur plane sur les têtes des curieux du jour. Il y a les pour et les contre. Les familles de l’accusé et leur comité de soutien, celles de la victime qui se dévisagent sous la vigilance d’un gardien en uniforme .
Devant ce ramassis de bonnes et de mauvaises fois, la cour pénètre, en robe d’apparat ; après les arènes et les colonnades : les robes !
La justice laïque porte des robes, comme les serviteurs de la justice divine. Ils sont souvent face à face ces derniers temps !
Tout ce petit monde en costume se met en place. Ils installent leurs dossiers sur les pupitres, conversent décontractés, sous les chuchotements de la salle . Même, les jurés sont détendus en ce septième jour de procès. Il est vrai que l’on devrait arriver à la fin.
L’accusé entre, non moins décontracté et souriant .
Il ne ressemble à rien ce prévenu, vieux, chauve, lunettes sur le nez. Il est bonhomme, il se croise partout ce type là, dans la rue, dans une cour d’école, peut-être même sur un autel célébrant l’eucharistie. Il échange trois mots avec son avocat, et s’assoit. Il est chez lui à l’aise un rien arrogant.
À 75 ans l’arrogance c’est suspect.
L’avocat de la victime est le seul à garder une mine sévère. Le procès n’est pas allé dans son sens, il le prend comme un échec personnel.
Il n’a plus de témoins à charge et attend un miracle ! Qui ne viendra probablement pas.
Borel sera acquitté, cette pensée le torture. Le procès est verrouillé depuis le début, peu de preuves, le seul témoignage de la victime, des témoins à charge qui se défilent au dernier moment, des associations qui s’offusquent et manifestent. Et pourtant, Borel, il le sait, est coupable.