Chapelle Saint Nazaire
Devant l’église, un petit monde attendait silencieux ou indifférent à la cérémonie qui s’y déroulait. Il y avait les retardataires qui n’avaient pu entrer, ceux plus nombreux, présents par convenance, mais qui ne connaissaient pas la défunte ; des journalistes qui couvraient le triste évènement de la mort de la fille d’un notable ; et puis celui qui était dehors par choix, par défi :Louis Gomez, 90 ans, debout, raide et fier malgré l'âge. Personne n’osait l’approcher. Il y avait du respect et de la pudeur à son égard pour les gens présents sur le petit parvis.
Le vieil homme accompagnait sa petite fille Laurence qui, à 35 ans abandonnait le monde des vivants. C'est une mort violente sur une route menant à Nîmes qui avait eu raison de cette vie si bien débutée. D’abord, un CAPES d’histoire puis une carrière d’archéologue comme responsable en chef des chantiers de fouilles de la région.
Le vieux Gomez entendait de loin et par bribes, l’homélie du curé de village .
Un discours, comme toujours sur le même ton monocorde, récitant sans âme des mots sacrés incompréhensibles pour le commun des croyants, mais que le grand-père, lui, comprenait dans toutes leurs allusions et constructions dialectiques. Des mots qui, parfois, faisaient bondir son cœur quand il discernait un écho sinistre répétant sans cesse ce : "Je te remercie Seigneur !" que martelait le prêtre en compagnie d’un autre prélat : l’évêque de Nîmes, monseigneur Barrot.
— Je te remercie de quoi ! Pensait-il .
— Merci mon dieu ! D’accueillir Laurence auprès de toi.
Cela en était trop :
Le vieil homme s’avança lentement et pénétra dans l’église sous le regard stupéfait du curé et de son acolyte. Un silence puis un murmure accompagnèrent ses pas asymétriques de boiteux qui résonnaient sous la voûte.
Le petit monde des vitraux, des cierges bénits, et des saints pour chaque ciel, regardait celui qui ne devait pas être là. Que faisait-il, que se permettait-il ?
Un frisson de haine traversa, Madame Rouverolle, sa fille, épouse du très conservateur député-maire de la cité voisine.
— J’imaginais que vous alliez me convier à lire un extrait de quelques épîtres ?
Sa voix portait sur les têtes ahuries de l’assistance dévote.
— C’est à dire que Monsieur Rouverolle….Osa la voix timide du prélat.
Le vieux Lopez enchaina gravement, un rien menaçant .
Le vieux Lopez enchaina gravement, un rien menaçant .
— Monsieur Rouverolle a-t-il lu la Bible ?
Il s’installa tranquillement devant le micro et sortit de sa poche quelques feuilles et une bible..
Léon Rouverolle eut un sourire crispé alors que quelques Flashes de photographes, réjouis par la tournure des évènements, scintillaient sur les colonnes patinées de la chapelle.
En ce jour inhabituel, le grand-père pouvait parler, peut-être pour la première fois dans une église.
Cette messe en l’hommage de sa petite fille avait libéré mille rancœurs muettes envers le peuple de la piété qui occupait l’espace et le temps depuis plus de deux millénaires.
Il n’avait rien à faire là, comme Laurence ; pourtant, c’était ici, dans et autour de cette chapelle perdue dans les garrigues, qu’un grand-père et sa petite-fille s’étaient découverts.
Peu savaient l’histoire de ce lieu de culte avant la campagne de fouilles que le vieil homme avait impulsée par son enthousiasme.
Les recherches avaient lieu tous les étés depuis quelques années. C’est ainsi que Louis Gomez finissait sa carrière de retraité. C’est ainsi qu’il avait appris à connaître sa petite-fille Laurence, agrégée d’histoire et spécialiste de grec ancien.
Le lieu de foi s’ouvrait une ou deux fois l’an, pour une messe, ou la fête du saint protecteur (Saint-Nazaire), parfois un baptême .
Perdue dans la garrigue à quelques centaines de mètres du village, la chapelle dessinait une silhouette massive, presque austère. Les ouvertures n’occupaient que peu de surface, laissant passer l’essentiel de la lumière par la porte en façade.
Les fouilles avaient d’abord révélé une voûte romane cachée par un mur rustique, témoignant des multiples remaniements qui avaient façonné peu à peu l’aspect actuel de l’église.
La grande trouvaille des recherches fut les vestiges d’un cimetière du haut moyen age, tout autour de l’église avec ses travées organisées en rangées, marquées par de grandes dalles de calcaire. L’une d’elles portait une épitaphe révélant le nom du défunt. Le style de la graphie évoquait un âge inférieur au VIIIe siècle.
Au-dessous, les sépultures avaient des aspects rupestres, c'est-à-dire creusées dans la roche calcaire suivant les contours du corps. Étroites aux pieds, plus larges aux épaules avec une encoche pour la tête, appelée alvéole céphalique. Au fil des siècles, les nouvelles tombes recouvrirent les anciennes dont les vieux ossements furent regroupés au pied. L’un de ces os, daté au carbone 14, remontait à 300 ou 400 après l’ ère chrétienne. Enfin, une crypte sous la chapelle était en cours de fouille et devait représenter l’un des premiers lieux de culte.
Il se revoyait avec Laurence lorsqu’ils découvrirent ensemble la pierre centrale d’un probable baptistère.
En quelques mois, le grand-père et sa petite-fille, mus par la même passion, firent vraiment connaissance. Mais cette découverte au fond d’une crypte antique changea la vie de Laurence.
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