Krys TOFF - Un aller simple vers le futur - texte intégral

In Libro Veritas

Un aller simple vers le futur

Par Krys TOFF

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Table des matières
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Cela fait trois mois maintenant, trois mois que le professeur Nakamura a disparu.
Et en trois mois, il s'en est passé des choses.

Il voulait que le jour de son expérience devienne son jour de gloire, il ne saura jamais à quel point il y a réussi. Ses assistants, ses collègues, ses confrères. Tous perpétuent son rêve, et ils sont en train de faire de lui une icône. Un peu plus chaque jour, des milliers, des millions de gens attendent son retour, sa réapparition, tel un Messie du troisième millénaire.

Une gigantesque secte se créé autour de son retour, sur le fait que lorsqu'il reviendra, il permettra aux gens de partir de ce gourbi qu'est notre monde actuel. Qu'ils s'en iront, loin, dans le futur, là où les hommes auront enfin résolu les problèmes de chômage, de pollution, de misère, de guerre - pour le pétrole ou pour une religion- et de faim dans le monde... Les "Futuriens", voilà le nom qu'ils se sont donnés.

Et le mythe est alimenté par quelques illuminés prétendant l'avoir vu réapparaître deci-delà, puis re-disparaître. Comme s'il avait vu qu'il était réapparu au mauvais endroit et qu'il repartait pour un petit tour dans le futur histoire de voir si cette fois il retournait bien dans le parc du centre de recherches.

Mais moi je sais, oui je sais ce qui est vraiment arrivé au professeur.
Ah oui, c'est vrai, vous ne savez pas, vous, le début de cette histoire. Laissez moi vous expliquer. Tout a commencé il y a un peu plus d'un an…

- "J'ai trouvé ! Bon sang, c'est pas possible, j'y suis arrivé ! J'ai trouvé !" Tel un ouragan, le professeur Nakamura hurlait en courant dans les couloirs du labo, faisant se retourner tout le monde sur son passage.

C'était un génie de la science appliquée, il était capable de trouver des applications pratiques à toute théorie fondamentale. Et là, il venait de découvrir le moyen de voyager dans le temps à partir des dernières études faites sur les trous noirs par l'équipe des professeurs Linderman et Petrelli.

Une fois calmé de l'excitation de sa découverte, il nous expliqua :
- "H.G. Wells était un visionnaire avec son histoire de la machine à voyager dans le temps, mais il a fait une erreur : on ne peut voyager dans les deux sens du flux temporel. Seul le voyage vers le futur est possible, par la courbure du temps provoquée par les trous noirs."

Nous étions un peu perplexes, alors il continua :
- "Près d'un trou noir, la matière est aspirée, mais le temps aussi est aspiré. En restant suffisamment près d'un trou noir, le temps passera moins vite pour vous que pour le reste de l'univers situé hors du champs d'action du trou noir. Et là, mes chers amis, je viens de trouver le moyen de créer un microscopique trou noir, permettant de ce fait à un individu de se projeter dans le futur !"
Il continua, parlant d'ergosphère, de rayon de Schwarzschild… Moi, mon domaine, c'est la biologie moléculaire. Alors les détails techniques qu'il nous donna ensuite; honnêtement, j'avoue ne plus m'en souvenir et même, j'ose dire que je n'en ai pas compris le quart…
Néanmoins, il fut convaincant. Pas seulement auprès de nous qui partagions ce bâtiment de recherche appliquée, mais aussi auprès des plus grandes sommités du monde scientifique lorsqu'il publia son rapport.
En quelques semaine, sa découverte fût saluée et il débloqua le budget nécessaire à la création de sa "machine à voyager vers le futur".

Les mois qui suivirent, je ne fit que l'apercevoir. Il travaillait jour et nuit à son prototype. Et moi, j'avais mes propres recherches à mener, moins médiatisées et surtout avec beaucoup moins de moyens à ma disposition.

Et puis enfin, il y a trois mois, il nous présenta son invention. Une superbe combinaison noire, prévue pour une personne. Bien loin de la machine imaginée par H.G. Wells dans son roman. Toute la presse internationale était présente, ainsi que de nombreux chefs d'état.
Nous étions tous réunis dans le parc qui entourait notre centre de recherches. Le professeur Nakamura était sur une estrade, seul, dans sa combinaison. Il ne l'avait pas testé, c'était la "grande première". Jusqu'à ce jour, il ne s'était jamais trompé et en était venu à considérer les tests expérimentaux comme inutile. Il était sûr de lui, sûr du résultat. Tellement sûr qu'il décida de tester l'invention lui-même.

Avant de démarrer l'expérience, il fit son discours, indiquant qu'il avait "réglé" son invention sur le plus court voyage possible, mais qu'il ne saurait pas quand exactement il réapparaîtrait : une minute, une heure… Ou un siècle. Peu lui importait. Il était à cet instant celui vers qui les yeux du monde entier étaient tournés, c'était son moment de gloire. Secrètement, je suis persuadé qu'il croyait que son voyage serait de l'ordre de quelques minutes, pas plus. Et je le connaissais assez bien pour savoir qu'il avait sans aucun doute raison.

Mais il avait omis un facteur. Un paramètre important, essentiel même. Mais cela je ne l'ai compris que trop tard. Lors de cette expérience, il y a trois mois, je ne le savais pas...
Son discours prit fin, l'assemblée applaudit à tout rompre le héros du jour. Le professeur mit son casque, assura l'étanchéité de sa combinaison et nous salua de la main. Puis il appuya sur le bouton de commande situé sur l'avant-bras gauche de sa combinaison et disparut.

L'image de sa disparition fit l'effet d'une bombe, d'un cataclysme interplanétaire. Toutes les télévisions du monde entier, sur internet, … Partout on ne voyait que cela, les radios ne parlaient que de cela, les journaux n'écrivaient que sur cela. Un instant, un trop bref instant, l'humanité cessa de se quereller et ne pensa qu'à une seule chose. Nous étions tous immobiles, liés ensembles telles les cellules d'un organisme, nos cœurs battants à l'unisson.

La suite, vous la connaissez, je vous en ai déjà parlé. Il n'est pas reparu depuis ce jour, il y a trois mois. Mais il est attendu comme le Messie.

Je semble être le seul à avoir compris qu'il ne reviendra jamais. Cependant, je n'ose le dire, tant j'ai peur d'être lapidé si j'ose ne serait-ce que dire qu'il a pu se tromper. Et pourtant… Il s'est trompé. Le problème, c'est qu'il travaillait énormément avec sa mémoire, et se méfiait d'un peu tout le monde. Même ses assistants ne savent pas exactement comment la combinaison temporelle fonctionne, et ils ne peuvent en construire une autre.
Le professeur Nakamura nous disait "H.G. Wells a fait une erreur : on ne peut voyager dans les deux sens du flux temporel. Seul le voyage vers le futur est possible", mais en fait H.G. Wells avait fait une autre erreur : le voyage dans le temps doit être accompagné d'un voyage dans l'espace. Son invention a fonctionné, j'en suis certain. Mais comme elle ne concernait que la combinaison et ce qui s'y trouvait, le professeur a voyagé dans le futur, mais uniquement dans le futur…
Pendant ce temps, la Terre s'est déplacée, tournant autour du soleil. Le système solaire entier lui-même s'est déplacé, emporté par le mouvement de rotation de notre galaxie. Et du coup, le pauvre professeur est réapparu dans le futur à l'endroit exact où se trouvait le Terre quand il est parti. C'est-à-dire en plein milieu du vide intersidéral au moment de sa réapparition…

Combien de temps a t'il survécu, je ne saurais le dire. Il n'avait guère plus de quelques minutes d'oxygène dans sa combinaison. J'espère, oui vraiment j'espère, que son voyage dans le futur a été court et qu'il a pût voir la Terre d'où il est réapparu. Grosse bille bleue étincelante au milieu du vide, si belle, et pour lui désormais inaccessible...