Guy MASAVI - La précarité ordinaire - texte intégral

In Libro Veritas

La précarité ordinaire

Par Guy MASAVI

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Table des matières
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La précarité ordinaire

   




  Jacqueline force le pas, pourtant chaque foulée déclenche une douleur le long de sa jambe droite et dans le dos . Mais il lui faut marcher plus vite, l'heure tourne et elle est en retard. La place de la maison carrée est bondée de gens bien portants en apparence et peu pressés, ce samedi après-midi. De jeunes adolescents sautent, avec leur skate, les bancs de pierre avec une adresse étonnante. Jacqueline boitille et fait la grimace . Les planches à roulettes s'envolent et retombent dans un fracas que les murs de l'édifice antique, fierté de la ville de Nîmes, renvoient en échos assourdissants . Un SDF est couché sur un carton à un angle de la médiathèque, de coutume elle met une pièce, de cinquante centimes parfois un euro, c'est peu ! Enfin c'était peu il y a peu, en gros trois mois. Aujourd'hui mieux vaut compter.
    Les serveurs des cafés s'affairent, entre les tables pleines. Le soleil est encore haut, et l'air est chaud étouffant, mais il faut entrer avant que...
    — je suis en retard ! Se dit-elle , mais en vain, elle ne peut pas aller plus vite. Il est vrai qu'elle a croisé Ghislaine, une copine d'enfance, d'école primaire plus exactement, elles ne se sont jamais perdues de vue . Alors on papote, ça fait passer le temps, on se raconte ses petits malheurs .
    — Moi aussi j'ai été malade l'été dernier, une déprime, tu sais ce que c'est, tu es passée par là. Moi, c'était la pression au boulot . Depuis les restructurations,  on en demande de plus en plus et le personnel se met en maladie pour rien. Alors tu vois le stress pour faire tourner le service quand tu es cadre . J'ai été arrêtée trois mois. Mais avec le jardin et la piscine je ne me suis pas ennuyée, pour moi les trois heures de sortie limitée ne m'ont pas gênée.
Ils m'ont même contrôlée, tu te rends compte !
 
    Jacqueline acquiesce, elle s'imagine très bien. Une dépression vautrée sur un fauteuil de piscine . Elle connaît bien la villa de Ghislaine, sur les hauts de Nîmes pour y avoir été invitée pour ses cinquante ans, cent invités ! Une fiesta mémorable .
    — A bientôt remets-toi vite ! lui dit Ghislaine
    C’est cela, à bientôt !
    Voilà trois mois qu’une sciatique a contraint Jacqueline à s’arrêter, trois mois de souffrances, de nuits d’insomnie à chercher une position dans le lit, à se gaver d’antalgique et d’anti-inflammatoires. Un mois qu’elle ne peut plus manger tant son estomac lui fait mal, quinze jours qu’elle désespère d’être toujours en maladie, alors qu’elle devait enfin avoir un CDI  à temps plein après deux ans d’un 20 heures en CDD . Une chance d’espérer d’avoir enfin un emploi stable. Un emploi qui la mettrait un peu à l’abri des caprices de patrons plus soucieux de leurs exonérations de charge que de la dignité de leurs salariés temporaires. Il est vrai qu’être patron, c’est un train de vie à préserver, une villa en Espagne, et la piscine à entretenir, sans parler du prochain voyage aux caraïbes pendant les maigres vacances que lui accorde la survie de sa sacro-sainte entreprise. On n’a pas tant investi en risques financiers et en heures de travaux illimités derrière un bureau, pour vivre  au SMIC !
    Alors Jacqueline pendant ses vingt heures s’est donnée à fond soulevant toujours plus vite et plus mal des marmites et des sacs . Elle avait de plus en plus mal au dos, mais pas question de s’arrêter, à  cinquante ans si proche du but , pour gagner son autonomie après la séparation douloureuse d’avec son mari.
 
    Elle presse un peu plus le pas au prix de quelques grimaces. Elle arrive enfin devant son immeuble. En mettant la clef dans la porte de son appartement au cinquième étage, elle se remémore sa consultation d’hier chez le Docteur Lajoie son médecin traitant. Elle l’a choisi pour le nom, c’est joli Lajoie. Il faut dire qu’elle a peu consulté avant cette satanée sciatique.
 
    Elle ne voyait que le sommet de son crâne chauve derrière l’écran de l’ordinateur.
    — J’ai toujours mal docteur !
    Son portable a sonné, il parle avec un collègue tout en pianotant sur son clavier. Il lui montre du doigt la table d’examen où elle doit s’allonger. La conversation terminée, il soulève la jambe droite de sa patiente. Une douleur traçante court dans le membre de Jacqueline et l’a fait crier.
    — En effet , il y a peu de mieux. Il faudra consulter un chirurgien.
    Jacqueline s’effondre en pleurs ! Mais je dois reprendre, si vous me prolongez et si on m’opère j’en ai pour des mois d’arrêt.
    — Nous n’avons pas le choix Madame, vous voyez bien que vous ne pouvez pas reprendre.
    — Mais je n’en peux plus de rester enfermée dans mon appartement de vingt-cinq mètres carrés, ne pourrait-t-on pas élargir les horaires de sortie. Jacqueline pleure toujours
    —  Je n’en peux plus martèle-t-elle.
    — Je vous comprends Madame, mais c’est la loi, vous n’avez droit qu’à trois heures de sortie consécutives. Le téléphone du médecin sonne à nouveau, il le coince sur son épaule tout en sortant l’imprimé d’arrêt de travail et commence à le rédiger.
 
    Jacqueline regarde le sol en sanglotant.
 
    Le médecin repose son portable.
    — Je vais vous prescrire un antalgique plus fort, attention, il a un effet sédatif, ne prenez pas la voiture.
    — Allons donc ! pense Jacqueline, et la voiture interdite aussi ! Et quoi encore. Baiser ? Ça ne risque pas. Depuis son divorce, elle bosse, dort, regarde la télé et repart faire quelques ménages au noir pour payer son loyer et ses charges. Elle a peu de temps pour la bagatelle. Que ferait un homme d’une femme de cinquante ans handicapée, pauvre et ronde.
    — Je vous prolonge d’un mois. La sentence tombe comme un couperet, un mois de plus en prison dans vingt-cinq mètres carrés surchauffés, bruyants et vétustes.
    Le médecin prend la carte vitale, la met dans son appareil et encaisse vingt et un euros puis il se lève, lui tend la main, la regarde à peine dans les yeux, ouvre la porte précipitamment, il parait pressé, il est vrai que la salle d’attente est pleine. La consultation a duré dix minutes.
    Sur l’arrêt de travail est inscrit, en première page, sciatique l4l5 droite. Les sanglots, la détresse, la peur de perdre son emploi, la peur de la claustration dans un appartement trop petit, tout cela n’intéresse pas le médecin-conseil.
    Jacqueline rentre dans le studio . L’air est à peine respirable tant la chaleur s’est accumulée malgré les persiennes fermées. Il est vrai, qu’elle est juste sous les toits. L’appartement est mal isolé, il y fait froid l’hiver et chaud l’été, atrocement chaud. Elle se demande comment vit cela le vieillard d’à côté.
 
    Quelque chose lui serre la gorge. De coutume, elle pleure quand elle ressent cela, cette fois, non. Elle ferme la porte derrière elle, comme un automate ouvre les persiennes. La rue dessous semble l’appeler. Mais il est cinq heures, elle devait rentrer. Ses trois heures consécutives sont achevées. Elle n’entend pas la sonnette. Elle enjambe la fenêtre et saute.
 
    Le médecin contrôleur mandaté par  l’entreprise a entendu un bruit bizarre derrière lui pendant qu’il préparait son billet pour notifier son passage à Jacqueline et la constatation de son absence hors des heures de sorties autorisées. 
                 

        Depuis 1 an les médecins ne peuvent plus adapter les heures de sorties à la maladie du patient. On impose 3 heures de sorties consécutives. Il y a peu de dérogations et les contrôles de plus en plus fréquents. Même les pathologies à risques comme les états dépressifs sont soumises à cette claustration non thérapeutique.