Du changement d'existence.
C’était là un sujet qui nous préoccupait beaucoup, nous autres les enfants : pourquoi mourraient les gens ? Cette question, apparemment banale, semblait embarrasser nos adultes si bien que nous n’osions leur quémander un minimum d’explications. De la même façon que l’on discutait de la récolte des pommes de terre, de la tuerie du cochon, des barriques à soufrer, du lin que l’on ne moissonnerait pas cette année, du scorbut, les morts eux-mêmes encombraient le débat de notre seul repas quotidien comme une même fatalité. Alors, nous aussi, finissions d’être convaincus qu’il n’y avait pas plus d’urgence à en parler. La réponse viendrait bien d’elle-même. Un jour. Une nuit. Sait-on ?
Les morts n’étaient pourtant guère différents des vivants. Il ne leur suffisait pour cela que de trépasser. C’était un choix auquel plus d’un se résignait. D’autres nommeraient cela maintenant une alternative. Une opportunité. Une chance ? Personne ne nous répondait. Du moins pas en entier. Car chacun gardait par-devers soi sa façon particulière de se l’expliquer : son propre élément de réponse. Nous comprenions pourtant des choses, à demi-mots dans les comportements de nos familiers. Ma grand’mère qui était pleureuse comme toutes les femmes du village de même âge, les hommes qui depuis le café de la mère Bihan blaguaient sur les corbillards passant sur la place, les colporteurs vantant parfois de leurs mystérieux almanachs les prédictions post mortem, le jeune recteur lui-même éprouvant chez nous le savoir que le grand séminaire lui avait inculqué, les copains qui pour se rassurer échafaudaient des théories, les morts eux-mêmes, compatissants, car rapportant d’outre-tombe les quelques éléments de réflexions qui, la nuit venue, nous hantaient.
La mort ne se choisit guère plus que la naissance. Tour à tour vous échouez dans l’un ou l’autre état. Voyez tous nos petits frères qui ronronnent dans la chaleur du lit-clos. Ils viennent au monde à leur corps défendant. Un jour, ils sont là. Ils gémissent. Maman aussi qui souffre. Pourquoi vivre alors ? Pourquoi se servir de cette opportunité ? Les âmes sont des bêtes curieuses. Tout à coup, l’une d’elles affectionne un corps. Pourquoi celui-ci plus qu’un autre ? Elle l’habite. Une mère répond à ce nouveau ménage. C’est écrit d’avance. Ils vont s’aimer désormais tous trois. Juste pour vivre. Survivre. Cela dépend de cette première séduction. C’est cela leur première origine. L’âme entre dans le corps par la bouche. Les commissures des lèvres se plissent. Un rictus aussitôt décrypté en sourire. Une tétée. Plus tard l’âme fuira cette même béance à l’occasion d’un dernier souffle, d’une dernière oraison : c’est selon.
Ainsi, Grand’mère ne supportait-elle pas durant la veillée d’un mort que quelqu’un fermât la fenêtre sous prétexte d’empêcher un courant d’air. Pour elle, les âmes étaient libres. Rien ne devait contrecarrer leur envol. Du moins pas le modeste carreau qui éclairait notre piteux logis. Sa maison ne se pouvait être une prison, pas plus que son corps. Les âmes devaient pouvoir y circuler à leur guise. Sortir. Entrer. Selon le cycle immuable et des enfantements puis des enterrements. Car alors, le jour dit, toutes ces sages-femmes qui étaient sa compagnie déroulaient de leurs chapelets les prières comme on déploie de l’armoire les bandelettes de linge en vue du prochain accouchement. Il faut pour que l’une et l’autre chose se passent, une communauté féminine qui veille tout aussi bien la parturiente que le mourant.
C’est généralement la nuit. Mieux, le petit matin. On écarte les hommes. Ils sont à l’atelier pour choisir les planches. Les voisines sont venues, on ne sait trop comment. Elles se regroupent près du lit. S’agglomèrent. Elles disent les mots à l’unisson. Le mourant agonise. Il faut le temps pour que le travail s’effectue. On apporte des chaises. Du café. De l’eau bénite. Le recteur est prévenu.
Parfois passe le docteur avec son beau cheval. Au chevet, il maugrée. Nous l’aurions appelé trop tard. A défaut de médecines, il aurait encore prescrit son hôpital. Mais, nous ne sommes pas des pauvres : la charité habite notre maison. Il repart. Nous n’avons pas plus d’argent pour lui que pour un vagabond.
Enfin comme pour un baptême, tout le monde se retrouve à l’église après l’extrême-onction. Les travées chuchotent durant le sermon. Paraîtrait que le mort avait des biens cachés. A ce qu’on dit.
On dit beaucoup de choses. La mort restait un mystère pour nous autres les enfants. Pourquoi celui-ci ou celle-la mourraient-ils un jour ? Personne ne serait jamais vraiment dans la confidence ? Les dernières volontés concernent l’héritage. Les choses matérielles. Mais de la volonté même de mourir, il est rarement question. C’est pour cela d’ailleurs, qu’au fil du temps, une idée avait germé dans nos caboches de cancres. Et si, les mourants ne le savaient pas eux-mêmes ! Je veux dire : et si les principaux intéressés ignoraient le tenant et les aboutissants d’un tel acte. Les morts eux-même ignorant ce pourquoi ils meurent ! Des gens qui seraient capables de ne donner à leur mort guère plus de sens qu’ils n’en avaient prêté jusque là à leur propre vie.
Bien sûr, ce n’était là qu’une hypothèse, une supposition qui ne reposait sur rien de scientifique, juste une intuition qui avait poussé sous nos chevelures blondes et qui témoignait ainsi de notre naïveté.Cette idée ne devait surtout pas être dévoilée aux adultes. Imaginer que pour ses propres parents, pour le maître d’école, pour le maire et tous les notables qui lui faisaient la cour, pour Monsieur notre Recteur voire pour Monsieur le Vicomte lui-même, toutes ces honorables existences n’auraient pas plus d’importance que nos parties de foot, (celles pour lesquelles nous autres, nous vivions). Cela tenait du sacrilège. Non ! Il ne fallait rien dire. La logique aurait voulu que nous nous rendions à sa raison : les humains vivaient pour quelque chose, mourraient de même. Durant le catéchisme la sœur Brigitte nous le rappelait : il s’agissait d’être sages durant notre court passage terrestre afin de gagner pour l’éternité le paradis où nos âmes loueraient enfin la gloire du Seigneur durant des éternités. Ce message était aussi clair que l’eau de la fontaine de saint Guénolé pour nous pauvres mécréants. Seule, par le rappel de son existence passée la sorcière Morgane et la disparition de son neveu Fabien, notre goal, en troublaient la limpidité.
Revenait sans cesse nous torturer la question : et s’ils étaient partis exprès ?
Depuis longtemps déjà, de par chez nous, les gens étaient astreints à leur existence. Plus d’un pensait qu’il n’en avait qu’une. On était garçon de ferme, maître laboureur, laquais chez Monsieur le Vicomte, bedeau, ou simple journalier.
Chez les filles, c’étaient de même. Elles avaient leur costume au nombre de boutons choisis qui les plaçaient illico, elles et leur trousseau dans l’organigramme social. Tout un chacun s’asseyant ou non autour de la table commune selon son rang. Au haut bout, celui qui possédait le tiroir renfermant le pain : mon grand’père chef de la maisonnée.Lui faisait face en bas bout, la place sacrée du vagabond dont chacun lui faisait chaque jour l’aumône. Puis, en vis à vis, sur les bancs et dans l’ordre immuable que conférait le droit d’aînesse: nous. Cette savante hiérarchie régentait la maison, chacun devant manger selon son travail tout comme à l’étable la jument possédait meilleur râtelier que ses trois compagnes les vaches. Tout cela se mesurant au poids de votre joug. Vous baissiez la tête dans votre écuelle. Ne s’entendaient que les cuillères. Imaginer dans cette mélodie pouvoir changer d’existence !
Il aurait fallu n’être qu’un enfant !
Il aurait fallu n’être qu’un enfant !