In Libro Veritas

Six: un chiffre porte-bonheur ?

Par François SCHNEBELEN

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Table des matières
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Six: un chiffre porte-bonheur ?

 

    Bastallone est une de ces planètes minières comme l’espace en recèle sûrement un grand nombre. Son sol est riche en métaux rares et en minerais qui servent à la construction spatiale. Actuellement, cette boule semblable à Terre I, tournant autour d’un soleil aux caractéristiques proches du nôtre, attire toutes les convoitises. Toutefois, le jour où ses attraits se seront taris, elle cessera d’intéresser les investisseurs qui chercheront alors un autre coin de la galaxie à épuiser.

    Son spatioport est le théâtre d’un véritable ballet de vaisseaux qui décollent, patientent, se posent, avant de dégorger leurs marchandises et leurs équipages de leurs entrailles. Cette fourmilière libère un flot d'êtres, avides de profiter de l’escale, avant le rembarquement dans les carlingues exiguës.

    Du Foudroyant, un ancien modèle de fusée qui n’en possède que le nom, débarque un petit groupe : Solon, le pilote, Gasper, le mécano et Fedor, l’aide mécano, première mission. Dès son plus jeune âge, Fedor caressait le projet de devenir pilote, mais ses capacités limitées ne lui offrirent pas cette opportunité. Désireux de quitter à tout prix la terre ferme, il abaissa ses prétentions et réussit à dégotter ce job d’aide, ce qui représente déjà en soi un exploit, car le pauvre n’est guère doué, peu aidé en cela par la nature. Seule la bienveillance du capitaine d’un vieux cargo au rabais lui autorise de sillonner les vastes étendues entre les étoiles. Maintenant que Fedor, vingt-cinq ans, mais plus toutes ses dents, maigrelet de taille moyenne au faciès boutonneux, vit son rêve, il compte bien le faire jusqu’au bout.

    La ville champignon, à quelques encablures de l’aire d’atterrissage, recèle une multitude de bars qui soulagent avec joie les nautes de leurs payes. Celui de Zepi, où Solon et Gasper avalent à chaque fois verre sur verre, figure du nombre. Fedor les suit comme un chien fou, ne sachant où porter le regard, posant sans cesse des questions toutes plus agaçantes les unes que les autres  pour les vétérans: « on verra des Galopodiens ? », «  Il y aura de la bagarre ? » ... et surtout, une qui revient telle une litanie : « Dîtes, j’espère qu’il y a de la femme, ici ? Tout bon marin se doit d’en avoir une dans chaque port. » Ses deux compagnons qui regrettent déjà sa présence à leurs côtés se regardent et hochent la tête.

    Enfin, le trio parvient aux portes saloon ouvrant sur la salle enfumée du tripot. Gasper entre le premier, Fedor sur les talons. Un brouhaha de voix les accueille, l’atmosphère empesée les frappe de plein fouet. Par chance, une table se libère. Pas plus tôt assis, une serveuse, guère avenante, vient prendre leurs commandes. Fedor imite ses deux camarades et choisit le mélange maison, la spécialité de Zepi qui conserve la recette secrète.

    —    Tu verras, que des bonnes choses dedans, lui dit Solon.

    —    Mais attention, mon gars, l’avertit Gasper, le cocktail en a déjà rendu aveugle plus d’un.

    —    Tu parles ! J’en ai connu d’autres, lui répond Fedor. En tout cas, la serveuse, elle en a des parsecs au compteur. Je m’attendais à mieux que ce boudin, j’y tremperai même pas mon biscuit.

    —    Grande gueule, va, lui dit Solon qui accompagne ses paroles d’un geste du bras, révélateur de ce qu’il pense de ce jeune blanc bec qui croit que le monde lui appartient.

    Les boissons arrivent sur un plateau à la propreté douteuse, mais l’assemblage d’alcools divers ne craint pas les microbes, un vrai désinfectant. Les verres sont levés, entrechoqués, avant d’être portés aux bouches des trois membres d’équipage du Foudroyant. A partir de ce moment, la destinée des contenus diverge : dans un hoquet, Fedor crache la gorgée qu’il a prise, puis tousse à en expectorer les poumons. Les larmes aux yeux, il lutte pour respirer, faire fi de la brûlure du breuvage.

    Ses collègues qui ont déjà vidé leurs verres rient à gorge déployée et commentent la performance de Fedor :

    —    Qu’est-ce qui t’arrive, mon grand. On a fait dans le froc ?

    —    On peut demander à la serveuse si elle n’aurait pas du lait pour toi.

    —    Et puis, si t’es gentil, tu pourras peut-être même le prendre à la source.

    —    Veinard, va ! Je suis sûr que tu lui plais. T’aurais un ticket avec elle que ça ne m’étonnerait pas.

    —    Vous êtes trop cons, les interrompt Fedor, à la gorge irritée un peu plus à la prononciation de chaque mot.

    Les sarcasmes cessent, mais pas les rires qui redoublent.

    De son mouchoir crasseux, Fedor s’essuie les yeux, enlève le voile brumeux qui déforme sa vision. Satisfait du résultat, il range le morceau de tissu dans sa poche et relève la tête. Maintenant qu’elle est plus présentable, il peut à nouveau affronter Gasper et Solon. Comment arrivent-ils à avaler cette merde? Cette question le turlupine. L’habitude, se dit-il.

    Le bruit de la porte qui s’ouvre le tire de ses réflexions peu avenantes à l’encontre de son chef  et du pilote. Par réflexe, il se tourne et son regard tombe sur un ange. Du moins, sur une femme dont la présence détonne dans un tel lieu de perdition. Le cœur de Fedor tambourine dans sa poitrine, la bouche ouverte, il bave devant cette apparition : un visage au tiers caché par l’ombre d’un large chapeau, de fines jambes interminables, une taille qui démange les mains de tous mâles normalement constitués, un corps de rêve vêtu de trois pièces d’étoffe qui laissent libre une arrogante poitrine.

    Image illustrativeFedor n’est pas le seul à avoir remarqué l’entrée. Les conversations meurent, on observe la belle puis, comme par enchantement, les discussions reprennent, on se désintéresse de la déesse descendue parmi les hommes.

    Pieds nus, elle avance d’une démarche chaloupée, slalome entre les tables. Fedor n’en perd pas une miette. Dans son dos, il entend Gasper dire : « Tiens, fidèle au rendez-vous, notre Sept. »

    Une voix inconnue lui répond : « A présent, c’est Six. »

    —    Elle m’étonnera toujours, prononce un Solon rêveur.

    —    Et oui, la belle n’est pas sans ressources. Ses arguments tiennent la route, ajoute Gasper.

    —    Putain ! le canon, les coupe Fedor.

    —    Reste poli, mon gars, objecte Solon, tu n’y es pas du tout, c’est loin d’en être une.

    —    M’en fous, je la veux.

    —    T’es vraiment un pauvre type, Six n’est pas pour toi.

    —    Arrêtez maintenant de me traiter de débile ! Et puis, au cas où vous ne sauriez pas lire, je vous signale que c’est quatorze qui est tatoué en haut de sa cuisse droite.

    —    C’est justement là tout le problème. Pour l'instant, elle n'est qu'un numéro.

    Mais Fedor n’écoute plus, tout à la contemplation de l’icône qui se pavane au milieu d’un troupeau de mâles. A la surprise de l’aide mécano, aucun sifflet, aucune parole grivoise n’accompagnent son passage. Il surprend bien quelques œillades discrètes, mais pas d’invite. Tous des eunuques, pense-t-il. Lui songe à séduire la belle, à connaître l’expérience de sa vie aux côtés d’un ange incarné. Pour cela, il n’hésiterait pas à se damner, à vendre son âme au plus offrant, du moment que ce dernier assouvisse ses instincts.

    Rien qu’à la regarder, Fedor ne tient pas sur sa chaise. Ses globes oculaires aimeraient déserter leurs orbites pour contempler au plus près, sous tous les angles, la plastique parfaite. Les doigts d'une main décrivent la courbe d’une hanche, l'autre main épouse la forme d’un sein, cueille le fruit généreux, pendant que sa langue virevolte dans la bouche. L’étroitesse de son pantalon le fait souffrir, mais il espère bientôt soulager son irrépressible désir.

    Si personne ne saisit sa chance, lui n’y manquera pas. Ce désintérêt général lui prouve que Six est pour lui, que cette nuit sera la sienne. Un succès, et il pourrait s’en vanter durant toute sa carrière, attirer ainsi la jalousie de tout homme qui entendrait son récit.

    Son esprit se projette dans l’avenir, imagine le plaisir qu’il éprouvera en lui arrachant cette  jupe minuscule qu’elle porte si bien. D'abord, le chapeau sera retiré pour admirer le visage aux traits délicats et voir l’extase y naître…

    Le corps de Fedor n’est plus qu’émotions, ses hormones le guident et le poussent à se lever sans qu’il s’en rende seulement compte. Un bras le retient, tente de le rasseoir. D’un revers, il défait l’étreinte et s’avance vers Six. Celle-ci remarque de suite l’impudent qui ose l’aborder. Contre toute attente, Six ne lui tourne pas le dos, se dirige même vers lui pour accélérer la rencontre.

    Quelques enjambées suffisent à les amener face-à-face. Même sans talons aiguilles qui la rendraient encore plus sexy, elle domine Fedor d’une bonne tête, ce qui ne dérange en rien l’aide mécano, dont la tête culmine à hauteur de poitrine. La plus belle vue de ses vingt-cinq printemps.

    Hypnotisé, subjugué par la beauté, son rêve devient réalité, lorsque Six l’attrape par la main et le conduit vers l’extérieur. La belle et la bête quittent l’antre de Zepi.

     

    Dès leur sortie, les commentaires fusent : « encore un qui ne connaît rien », « pour sûr qu’il va passer du bon temps »… ainsi qu’un laconique : « Six a vécu, place à Cinq ! ».

    Gasper et Solon se demandent comment ils annonceront au capitaine la perte d’un membre d’équipage qui aura cédé aux mirages de l’espace. Solon penche pour la vérité, le capitaine comprendra, il en a vu d’autres durant sa longue carrière.  

     

    Un peu plus tard, dans une ruelle proche du bar, un corps desséché traîne dans le caniveau. La vie l’a déserté, au rythme du sang aspiré par la femme qui s’éloigne à présent. Elle se lèche les lèvres, plus grande, plus belle qu’auparavant. Encore cinq cycles à accomplir sur les quatorze initiaux, et la métamorphose sera achevée. Alors, elle pourra retourner sur Aquilonia, la planète des amazones, où elle recevra son nom.