Eugène Chavette - La Conquête d'une Cuisinière I - texte intégral

In Libro Veritas

La Conquête d'une Cuisinière I

Par Eugène Chavette

Oeuvre du domaine public.

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Table des matières
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XXI

Le docteur Cabillaud père était vraiment inquiet. La veille en sortant du dîner de M. Grandvivier, il était rentré seul chez lui. A la porte du juge, il s'était séparé de son fils qui avait allégué le besoin, avant d'aller se mettre au lit, de prendre un peu l'air en faisant un bout de conduite à MM. Ducanif, Camuflet et de Walhofer.
Ce matin, Gustave n'était pas rentré.
Alors le père, pris de peur, s'était mis en quête.
Tout cela, Cabillaud l'avait débité d'une voix alarmée en suivant Gontran qui l'introduisait dans la salle à manger d'où La Godaille avait disparu. Ce dernier, craignant d'être indiscret, avait laissé la place vide en allant rejoindre Henriette dans la cuisine où elle préparait ce déjeuner dont la visite du docteur allait retarder la mise sur table.
-J'ai eu l'honneur de voir hier M. Gustave pour la première fois.
En venant ici, vous n'aviez pas grande chance de l'y rencontrer, dit Gontran, après avoir fait asseoir l'homme à la verrue.
-Oui, je le sais. Aussi suis-je venu chez vous en désespoir de cause, après avoir d'abord fait ma visite chez ces messieurs.
-Que vous ont-ils appris ?
-Le premier que j'ai visité, le baron de Walhofer, m'a répondu qu'à moitié du chemin il s'était séparé du groupe pour aller passer deux heures à son cercle. Le fait m'a été attesté, quand je leur ai fait visite, par MM. Ducanif et Camuflet qui m'ont dit que Gustave avait continué de les accompagner après le départ du baron.
-Et ensuite ?
-Restés à trois, on s'est d'abord rendu au domicile de Ducanif qui, avant de rentrer chez lui, a assisté à un débat entre mon fils, qui insistait pour l'accompagner, et M. Camuflet qui ne voulait pas abuser de la bonne volonté de Gustave. Enfin ils son partis ensemble et M. Camuflet, que je viens d'interroger, m'a affirmé que mon fils, en le laissant à sa porte, était reparti après avoir annoncé que cette petite promenade lui avait fait grand bien et qu'il allait gagner son lit au plus vite.
-Et il n'est pas rentré ?
-Non. Aussi, la frayeur dans l'âme, suis-je parti à sa recherche.
Loin de partager l'inquiétude du docteur, Gontran se mit à sourire en demandant :
-Voulez-vous me permettre une question, monsieur Cabillaud ?
-Certainement.
-Quel âge a M. votre fils ?
-Trente ans.
-Et, à trente ans, c'est la première fois qu'il vous cause la surprise de voir, en entrant dans sa chambre, qu'il n'a pas couché dans son lit.
-Oh ! non ; le gaillard m'a bronzé depuis longtemps sur ce genre de surprise.
-Eh bien, alors, pourquoi vous effrayer aujourd'hui plutôt que les autres fois ?
-C'est que j'ai une raison, prononça le docteur en hochant la tête avec tristesse.
-Quelle raison ?
-Depuis trois semaines, Gustave s'était rangé.
Un pigeon ne rentrait pas plus régulièrement au colombier. Hier, comme je le complimentais sur ce changement d'habitudes, il m'a répondu très sérieusement : «Si un matin tu ne me trouvais pas dans mon lit, c'est qu'il me serait arrivé un malheur.»
-Avait-il le pressentiment d'un danger ? Se savait-il un ennemi dont il eût à se méfier ?
-Là-dessus, j'ai eu beau l'interroger, je n'ai pu lui arracher un mot de plus. Vous comprenez donc quelle a été mon angoisse quand, ce matin, devant son lit vide, je me suis rappelé sa phrase d'hier. Alors, j'ai pris ma course, et, successivement, j'ai couru aux nouvelles chez tous les convives de notre dîner d'hier. J'arrive chez vous après avoir été visiter aussi MM. Grandvivier et Fraimoulu.
-Ah ! vous avez été voir mon oncle Fraimoulu ?
Si grandement inquiet que fût le docteur, il ne put, au nom du propriétaire, retenir un sourire.
-A propos de votre oncle, dit-il, je dois vous apprendre que je suis arrivé à temps pour lui faire appliquer cinq cataplasmes et trois emplâtres... «Ah ! vous tombez à propos ! » s'est-il écrié quand il m'a vu approcher de son lit... car ma visite le surprenait au lit... Alors il m'a montré son buste. Un tigre ! un vrai tigre ! Il avait tout le torse moucheté de taches noires.
-Que me contez-vous là ? fit Gontran ébahi. Comment mon oncle a-t-il passé à l'état de tigre ?
-A cause de l'affaire d'hier soir.
-Quoi ! le tour que lui a joué sa cuisinière Nadèje lui a produit un tel effet ?
-Non, ce n'est pas à Nadèje que votre oncle doit d'être en pareille capilotade.
-A qui donc ?
-A son valet de chambre.
-L'Auvergnat Pietro ?

-Un domestique qu'il a eu le tort d'accepter d'un fournisseur, sans prendre d'autres informations.
-Un ancien paveur ?
-Ah ! on peut lui confier un pavé à ce garçon-là. S'il tape dessus aussi fort qu'il a cogné sur votre oncle, le pavé doit être solidement enfoncé.
Comme Gontran restait tout ahuri en attendant de plus amples renseignements, le docteur continua :
-Hier la plaisanterie de Nadèje nous laissait sans vivres... mais non pas sans liquides, car votre oncle qui, paraît-il, possède une cave de choix, avait, à l'avance, monté les vins, vins de derrière les fagots, que nous devions déguster à sa table.
-Oui. Il me l'a dit. Seize bouteilles pour huit convives.
-Quand il nous a fallu accepter le dîner que, dans notre détresse, nous offrait M. Grandvivier, votre oncle nous a suivis chez le juge sans plus songer à ses bouteilles disposées sur une étagère.
-Alors Pietro, resté seul, s'est rafraîchi la langue ?
-Si bien rafraîchi que les seize bouteilles y ont passé. Après ce bel exploit, notre Auvergnat, qui se sentait la tête un peu lourde, a éprouvé le besoin de se coucher dans le lit de M. Fraimoulu qui, en descendant de chez le magistrat, a découvert l'ivrogne allongé sous ses draps... Vous devinez le reste de la scène ?
-Mon oncle a jeté le pochard à bas du lit ?
-Lequel pochard, ayant le réveil et surtout le vin mauvais, s'est mis à rosser M. Fraimoulu avec cette conscience du bien faire qu'on est heureux, pour tout ce qu'ils entreprennent, de constater chez tous les Auvergnats.
Après quoi, il a pris son congé. Comme on était en pleine nuit, il est parti en emportant deux couverts d'argent pour s'éclairer dans l'escalier.
-Vous devez, alors, avoir trouvé mon pauvre oncle furibond.
-Dites plutôt étonné.
-Étonné ? répéta Gontran ; étonné de quoi ?
-De ce que son ivrogne, en lui allongeant ses coups de poing, n'avait cessé de l'appeler Camuflet, en faisant suivre ce nom d'injures et de phrases incompréhensibles. C'était des : «Tiens ! chaligaud ! ... Attrape, Fêche-Mathieu ! A toi, chal chinge ! ...» Et plus il cognait, plus il s'animait en croyant tambouriner le cuir de M. Camuflet qu'il accusait d'avarice.
-Pietro connaissait donc M. Camuflet ?
-Il devait l'avoir vu hier pour la première fois, quand ce convive de votre oncle est arrivé pour savourer le fameux dîner de Nadèje...
Probablement qu'il l'a entendu nommer. Alors ce nom, resté dans sa mémoire, sera revenu dans les divagations de son ivresse... Toujours est-il qu'en daubant sur M. Fraimoulu, l'ivrogne Pietro croyait assommer M. Camuflet.
Gontran ne connaissait Cabillaud et son fils que de la veille.
Il était, en conséquence, bien excusable de chercher à se débarrasser de l'importun dont la visite retardait son déjeuner et tenait Henriette et La Godaille prisonniers dans la cuisine.
Il regarda la pendule en disant :
-Je vais me hâter de déjeuner pour aller, ensuite, rendre visite à mon oncle.
-Mieux serait peut-être de ne pas vous déranger.
Qui sait si M. Fraimoulu souhaite que vous connaissiez sa mésaventure ? Conseilla Cabillaud père.
La pendule tintant ses onze coups ramena le médecin à ses alarmes.
-Onze heures, dit-il, le moment où Gustave et moi nous devrions nous mettre à table.
La faim rendait Gontran féroce. Il sentit que le docteur allait s'attendrir. Il ne lui en laissa pas le temps.
-Je vous fais un pari, monsieur Cabillaud, proposa-t-il. Je vous gage que, pendant que vous êtes à vous mettre martel en tête à propos de ce qu'un homme de trente ans n'a pas couché dans son lit, monsieur votre fils, rentré chez vous, doit regarder aussi l'heure et se dire avec la faim au ventre : «Pourquoi mon père ne rentre-t-il pas, lui si ponctuel à l'heure des repas ? »
-Croyez-vous ? dit le médecin se laissant aller à l'espérance devant cette supposition.
-Allez-y voir et, dans vingt minutes, vous serez à rire de vos angoisses de la matinée.
Ce disant, le jeune homme poussait doucement vers la porte le médecin qui répétait :
-Je le souhaite ! je le souhaite !
Ses talons n'avaient pas dépassé le seuil d'un millimètre que la porte était refermée sur le médecin par Gontran qui poussa un énorme «Ouf ! » de satisfaction.
Sans s'être aperçu de l'empressement qu'on avait mis à se débarrasser de lui, l'homme à la verrue regagna son domicile à pas pressés.
-Gustave doit s'impatienter de mon retard. Servez-nous vite, Clarisse, dit-il à sa cuisinière qui avait ouvert à son coup de sonnette.
-M. Gustave n'est pas arrivé pour déjeuner, dit la servante.
-Et il n'a pas reparu de la matinée ?
-Non.
Un souvenir arrêta l'inquiétude qui allait reprendre le père. Quand il s'était présenté, en quête de Gustave chez Ducanif, ce dernier lui avait dit en riant :
-Je l'attends aujourd'hui même à déjeuner. Je vais le voir m'arriver avec des dents aiguisées par cette même nuit, passée dehors, dont vous vous alarmez tant à tort, mon cher ami... Votre garçon a trente ans, que diable ! ... et il n'est pas séminariste.
Le souvenir de cette phrase qui, en somme, n'était qu'une variante de ce que lui avait répété Gontran, fit donc que le docteur, en ne trouvant pas Gustave à son retour au logis, offrit ce leurre à ses craintes en disant à Clarisse :
-Il doit être à déjeuner chez Ducanif.
-Non, répéta encore la cuisinière.
-Qu'en savez-vous ?
-Chez M. Ducanif, où, d'habitude, on déjeune à dix heures et demie, on s'est étonné de ne pas voir arriver M. Gustave. Alors M. Ducanif a envoyé sa domestique Héloïse s'informer si la disparition de votre fils, que vous lui aviez annoncée ce matin à votre visite, s'était prolongée... Vous seriez arrivé cinq minutes plus tôt que vous vous seriez rencontré avec Héloïse... Elle sort d'ici.
Et Clarisse qui, pas plus que Cabillaud père, n'ignorait certaines particularités de la vie de Gustave, ajouta en secouant la tête :
-Et Héloïse, tout comme nous, ne sait pas où M. Gustave peut bien avoir passé la nuit.

FIN DE «SEUL CONTRE TROIS BELLES-MÈRES.»

L'épisode qui suit et termine : Seul contre Trois Belles-Mères a pour titre : Le Tombeur des Crânes.