Eugène Chavette - La Conquête d'une Cuisinière I - texte intégral

In Libro Veritas

La Conquête d'une Cuisinière I

Par Eugène Chavette

Oeuvre du domaine public.

Vous êtes en mode de lecture plein écran. Cliquez sur le lien suivant si vous souhaitez afficher la version classique de cette oeuvre

Table des matières
Que pensez vous de cette oeuvre ?

XIX

-Gontran, on sonne.
-Crois-tu, chérie ?
-Oui, j'ai entendu un petit coup. Ce doit être ce jeune homme venu hier et qui nous a glissé sous la porte le mot d'écrit annonçant qu'il reviendrait aujourd'hui ; ce monsieur Frédéric Bazart qui, m'as-tu dit, a, dernièrement, été accusé de deux assassinats.
-Allons voir par le trou.
Ces phrases, il est inutile de le dire, étaient échangées entre Gontran et sa maîtresse le lendemain du dîner offert par M. Grandvivier à Fraimoulu et à ses invités après le bel exploit de la fameuse Nadèje.
-Oui, c'est le visiteur d'hier, souffla Gontran à Henriette, après avoir mis l'oeil au trou qui permettait de voir quiconque stationnait sur le carré.
-Alors je vais m'enfermer dans la chambre à coucher pendant que tu le recevras dans la salle à manger, annonça tout bas la jolie blonde avant de se retirer sur la pointe du pied.
Gontran ouvrit la porte à Frédéric Bazart.
Dès qu'il fut assis dans la salle à manger où Gontran venait de l'introduire, Frédéric débuta de sa voix chaude et franche :
-Avant d'entrer en relations, monsieur, il faut d'abord bien se connaître. Il est donc bon que vous sachiez qu'il y a dix jours à peine j'étais en prison, accusé d'un double assassinat.
Avec un particulier qui procédait aussi carrément, il n'y avait qu'à l'imiter. Gontran répondit donc :
-Les journaux, en racontant l'affaire, m'avaient appris votre nom que j'ai retrouvé, hier, au bas du billet que vous aviez glissé sous ma porte...
Ils m'ont aussi appris qu'une ordonnance de non-lieu avait été rendue en votre faveur.
L'ex-bateleur approcha son visage de Gontran.
-Regardez-moi dans les yeux, dit-il, et, bien sincèrement, je vous en conjure, avouez-moi si, malgré l'ordonnance de non-lieu, vous me croyez capable d'assassinat.
Le visage de l'ancien saltimbanque dénotait tant de loyauté et de franchise que Gontran n'hésita pas.
-Non, fit-il.
-Alors, dit en riant Frédéric, nous ne tarderons pas à nous entendre quand je vous aurai fait ma confession.
L'unique souci de Gontran était que l'entrevue s'abrégeât pour qu'il pût aller délivrer Henriette, prisonnière dans la pièce voisine.
-A quoi bon une confession ? fit-il. Veuillez seulement me dire à quel motif je dois votre visite.
-Motif et confession ne vont pas l'un sans l'autre. Écoutez-moi, je vous prie.
Sans attendre un acquiescement à l'attention qu'il réclamait, Frédéric poursuivit :
-Avant mon arrestation, j'étais un vilain pierrot... Pas vicieux pour quatre sous, je m'en vante ; mais noceur en diable, un tantinet paresseux et tout ce qu'il y a de plus loupeur... Quant à l'instruction, lire, écrire et compter, voilà tout mon bagage.
La voix du bateleur se fit grave pour continuer :
-La prison m'a changé. J'en suis sorti un tout autre homme. Avec ma liberté m'est arrivé un héritage ; les soixante mille livres de rente du pauvre oncle qu'on m'accusait d'avoir tué...
Une telle fortune... devinez-vous mon embarras ? ... à moi qui ne sais qu'en faire !
Gontran se mit à rire.
-Bien des gens, moi tout le premier, voudraient être à votre place, dit-il.
-Comprenez-moi, reprit sérieusement Frédéric. Avec mon instruction incomplète, je n'ai pas en moi assez de ressources pour combattre l'ennui qui m'attend inévitablement dans l'oisiveté que me permet ma fortune... Mes distractions d'autrefois m'inspirent aujourd'hui un profond dégoût... De plus, je n'ai que vingt-cinq ans, l'âge où l'homme a besoin d'agir, de se remuer... et moi, je vous le jure, je suis d'une nature qui aime grandement à se remuer... Alors, savez-vous ce que je me suis dit ?
-Non, dit Gontran qui se laissait aller au charme de cette franchise un peu triviale.
-Je me suis dit : L'oisiveté est mauvaise conseillère, mon bonhomme ; en conséquence il s'agit de mettre la charrue devant les boeufs. Quand tant d'autres demandent la fortune au travail, toi, puisque tu as la fortune, fais l'inverse, demande-lui du travail.
-Bonne idée ! approuva Gontran.
-Oui, mais, en fait de travail, il faut un état. Le seul que je sache... et encore bien médiocrement... c'est celui que j'ai appris pendant l'année que j'ai passée avec mon oncle Bazart, l'entrepreneur, l'associé de la maison Camuflet et Bazart... Va donc pour la bâtisse ! me suis-je écrié... Alors je suis venu vous trouver... pour vous dire :
«Vous êtes jeune aussi. Vos études en architecture vous font un aide précieux pour moi. Associons-nous.
Vous apporterez la science, moi je fournirai mes capitaux et je conduirai le travail.»
Cela dit, Frédéric tendit la main à Gontran en demandant de sa voix redevenue gaie :
-Hein ! c'est dit ? Vous acceptez ? Topez là, mon associé !
Gontran hésita.
-Une question d'abord, dit-il avec étonnement.
-Je vous écoute.
-Comment se fait-il que vous soyez venu directement vous adresser à moi ?
-Ah ! voici la chose ! On a bien raison de dire qu'à quelque chose malheur est bon... Le malheur de mon arrestation m'a valu un ami, ou, pour mieux dire, un protecteur, un Mentor qui s'est intéressé à moi. Ce protecteur est M. Grandvivier, le juge d'instruction qui était chargé d'instruire mon affaire. Quand je lui ai parlé de mon embarras devant mes écus, c'est lui qui m'a conseillé le travail et, comme j'optais pour la bâtisse, il m'a présenté à un de ses amis qui a été du bâtiment, M. Camuflet, l'ex-associé de mon oncle. C'est de ce dernier qu'est venue l'idée de mon association avec un architecte. A son tour, M. Camuflet m'a renvoyé à un M. Lebrun.
-Mon patron ? fit Gontran.
-Précisément.
-Qui a refusé ?
-Qui m'a répondu : «Je suis assez riche et assez vieux pour prendre mon repos. Adressez-vous à mon meilleur élève, Gontran Lambert, un garçon auquel il ne manque que des capitaux pour réussir.» Alors je suis accouru pour vous crier : Voici les capitaux ! Prenez le capitaliste par-dessus le marché !
Son explication donnée, l'ancien saltimbanque tendit encore sa main à Gontran en répétant :
-Hein ! c'est dit, monsieur Lambert ? Vous acceptez ? Topez là, mon associé !

Sans hésiter cette fois, Gontran mit sa main dans celle qui lui était offerte.
-J'accepte, dit-il.
-Et nous débuterons par une affaire que votre patron vous cède... Il s'agit de constructions à élever, rue de Turenne, sur l'emplacement d'un jardin que le propriétaire veut utiliser plus productivement... un arrière-bâtiment destiné à masquer un vilain voisinage... Tenez, M. Grandvivier, précisément, était encore, il y a deux semaines, le locataire de ce jardin qui va disparaître.
Sur ce, pris de joie, l'ex-bateleur se mit presque à danser en s'écriant :
-Bravi ! bravo ! me voilà sauvé de l'ennui ! Je vais donc enfin m'amuser en m'éreintant à travailler... Vous pourrez donner vos plans, monsieur Lambert, vous aurez en moi un rude contremaître pour les faire exécuter.
Et éclatant de rire :
-Ah ! fit-il, je le jure, il est bien mort, le La Godaille ! ... Non, personne n'aura plus le droit de m'appeler La Godaille !
Au nom de la Godaille, un cri de joie avait retenti dans la pièce voisine et soudain, sur le seuil de la salle à manger, apparut Henriette émue, le sourire aux lèvres, fixant sur le bateleur un regard tout étincelant de reconnaissance.
A la vue de la jolie blonde, la surprise fit reculer d'un pas Frédéric, et, la voix chaude d'affection, il s'écria :
-Ma bonne petite Henriette !
La jeune femme marcha vers lui.
-Oui, dit-elle avec attendrissement, votre petite Henriette qui n'a pas oublié son protecteur et qui, elle, vous nommera toujours La Godaille, parce que ce nom, depuis bien longtemps gravé dans son coeur, lui rappelle le compagnon dévoué qui, jadis, veilla sur elle au risque de sa vie.

Ensuite, elle lui tendit le front en demandant :
-Est-ce que vous refusez de m'embrasser, mon bon La Godaille ?
Et après avoir regardé Gontran, tout stupéfait de la scène, elle ajouta en souriant :
-Gontran n'est pas jaloux. Vous pouvez vous risquer sans craindre, cette fois, un coup de couteau.
A ces mots, La Godaille pâlit.
-Oui, fit-il d'une voix devenue subitement rauque, le coup de couteau du Tombeur-des Crânes... un compte qui me reste encore à régler.
Mais cette impression haineuse fut de courte durée. La joie reparut sur le visage de La Godaille qui, appliquant ses lèvres sur le front charmant qui lui était offert, y déposa un bon gros baiser.
Certes, Gontran ne pouvait être jaloux de ce baiser tout fraternellement affectueux. Aussi fut-ce d'un ton à la fois surpris et gai qu'il s'écria :
-M'expliquerez-vous où vous vous êtes connus ?
-Henriette ne vous a-t-elle donc jamais conté notre histoire ? Demanda La Godaille.
-Chaque fois que j'ai tenté de lui révéler tous les détails de mon passé, Gontran m'en a empêchée, dit la gentille blonde en rougissant un peu.
-Je voulais t'éviter des souvenirs trop pénibles, mignonne, dit Gontran qui se retourna vers Frédéric pour ajouter : Mais, de vous, monsieur Bazart, j'accepterai le récit tout entier.
Puis revenant à Henriette :
-Si tu nous préparais un bon petit déjeuner pour fêter M. Bazart, ton ancien ami et mon tout frais associé ? proposa-t-il.
-Je vais déployer tous mes talents culinaires, dit joyeusement la jolie blonde qui comprit que son amant voulait l'éloigner.
-A présent, monsieur Bazart, je vous écoute, reprit Gontran après le départ de sa maîtresse.
* * * * *

-A dix-huit ans, je ne promettais guère, commença La Godaille.
Vagabond, paresseux, j'avais déserté les sept ou huit métiers que ma mère, restée veuve, avait tenté de me faire apprendre. La maraude, le braconnage, les parties de bouchon étaient mon fort. Mais ce qui m'attirait surtout, c'était la société des chanteurs ambulants, des faiseurs de tours, des montreurs de curiosités, des saltimbanques. On ne me voyait qu'avec eux ; je me faisais leur compère, presque leur domestique, tant j'étais curieux d'apprendre leurs tours et de deviner leurs trucs.
Ma pauvre mère crut que le déplacement était le seul moyen de m'arracher à cette vie de fainéantise qui l'effrayait pour l'avenir. Elle résolut donc de me faire quitter Lille. Mais où m'envoyer et, surtout, à qui m'adresser qui pourrait me surveiller ?
J'avais deux oncles. L'un, frère de feu mon père, était entrepreneur à Paris où il était allé tenter la fortune qui lui avait souri, car, fréquemment, il envoyait des secours à ma mère. L'autre oncle, frère de ma mère, était gros cultivateur. Son mariage l'avait fixé dans le pays de sa femme, à la frontière du Nord, où il exploitait une ferme importante. En une seule enjambée, il pouvait passer d'un de ses champs en Belgique.
Entre celui de ces deux oncles auquel elle m'adresserait, ma mère opta pour le fermier.
M'envoyer à Paris lui faisait trop peur. Mes instincts de vagabondage y auraient trouvé, cent fois plus nombreuses, ces tentations auxquelles il fallait me soustraire.
Un beau matin de printemps, je débarquai donc chez mon oncle le fermier, le plus gros bonnet du village de Montrel, où on le désignait sous le surnom du Père aux écus. Sa maison d'habitation, un peu distante des bâtiments d'exploitation, était la dernière du pays. Elle s'élevait au bord de la route, pour ainsi dire sur la frontière. Vingt pas plus loin, on était en Belgique, dont le premier village se nomme Reiseck.
Mon oncle put me loger à l'aise, car sa maison était dix fois trop grande pour lui. C'était une immense construction qui, avant la grande Révolution, avait fait partie d'un couvent. Vers 1825, on avait démoli le couvent pour n'en garder que ce bâtiment encore en bon état de solidité. Après être restés plus de vingt ans sans trouver un acquéreur, le bâtiment et le terrain sur lequel s'était, autrefois, étendu tout le couvent, avaient été vendus à bas prix à mon oncle.
On m'installa donc dans une des dix vastes chambres qui restaient inoccupées.
Ma première journée se passa à suivre mon oncle qui tint à me faire visiter sa ferme, ses écuries et, la nuit venue, jusqu'au lendemain, je ne fis qu'un somme.
Quand je me réveillai, il était grand jour. Le bruit de plusieurs voix qui causaient sur la route me fit aller à ma fenêtre.
En face de la maison de mon oncle, sur l'autre revers de la route, m'apparut une vaste bâtisse, dont la porte principale était surmontée d'un tableau à grotesque peinture, représentant un douanier joufflu et coloré, sanglé dans son uniforme de grande tenue et portant à la main un énorme bouquet de roses.
Plus bas se lisaient ces mots : AU DOUANIER GALANT. Ici on loge à pied et à cheval. TRUDENT, aubergiste.
Les voix que j'avais entendues étaient celles de six douaniers qui causaient avec l'aubergiste, un grand sec, debout sur le seuil de sa porte.
Quand j'ouvris ma fenêtre, j'entendis une voix, dominant les autres, qui disait :
-J'en suis certain. Ils ont fait le coup cette nuit. Mais, je vous le jure, Trudent, je les pincerai ou j'y perdrai mes galons et mon nom de Vernot !
-Oui, vous les pincerez, je n'en doute pas, brigadier... Mais, pour y arriver, il faudrait d'abord une chose, répondit l'aubergiste.
-Laquelle ?
-Savoir où ils ont leur chenil.
-Oh ! je le découvrirai avant peu ; j'ai mon moyen, dit le brigadier avec un sourire de malice.
Il se retourna vers ses hommes.
-En route ! commanda-t-il.
Les douaniers allaient se mettre en route quand, d'une fenêtre voisine de la mienne, partit la voix de mon oncle qui demandait :
-Qu'est-ce donc ? Avez-vous encore fait buisson creux cette nuit, mon pauvre Vernot ?
* * * * *

A ce nom de Vernot qu'il entendait pour la seconde fois, Gontran interrompit le conteur.
-Mais, fit-il, Vernot est le nom de famille d'Henriette. Ce brigadier était-il son parent ?
-C'était son père, dit La Godaille. Ancien sergent-major dans la ligne, Vernot à la fin de son congé, avait obtenu de passer dans les douanes de la frontière.
Intelligent, actif et des plus braves, il n'avait pas tardé à se signaler en taillant de fortes croupières aux contrebandiers.
Ses premiers coups avaient été heureux et, partant, les primes qui lui étaient revenues sur ses prises avaient été grosses. Peut-être aurait-on pu mettre son activité infatigable sur le compte de son avidité. Le soldat ne se défendait pas trop sur ce point et donnait pour excuse son vif désir de pouvoir amasser une petite dot à sa fille Henriette, alors âgée de seize ans, dont la naissance avait coûté la vie à sa mère.
A l'époque dont je parle, Vernot était un homme de quarante ans. Son ardeur à pourchasser les contrebandiers, loin de s'affaiblir, avait, au contraire, été aiguisée par la persistance de la déveine qui, depuis quelques années, avait remplacé ses succès du début. Il avait beau faire, la contrebande lui passait devant le nez, sans qu'il pût étendre assez vite la main pour l'arrêter au saut de la frontière... Voilà quel était Vernot.
-Bien, continuez votre histoire, dit Gontran.
* * * * *

A la voix de mon oncle lui demandant s'il avait fait buisson creux, le brigadier tourna la tête de son côté :
-Malheureusement, oui, Père aux écus, répondit-il en donnant à mon parent son sobriquet.
-Si vous n'êtes pas trop pressé, venez donc me conter cela en vidant un cruchon de bière, proposa mon oncle.
Cette offre fit tressauter l'aubergiste Trudent, qui s'écria d'une voix hargneuse :
-Un cruchon de bière ! Le voilà bien, ce sac à écus, qui ne se soucie pas de faire du tort au commerce des autres.
Est-ce que je n'en vends pas, de la bière, moi ! Ai-je besoin qu'on la donne pour rien à ma porte... Oh ! que je trouve jamais l'occasion de lui faire du tort, à ce Crésus, je ne la raterai pas !
Les douaniers s'étaient mis à rire à cette sortie de l'aubergiste lésé dans ses intérêts.
-Oh ! oh ! fit en riant le brigadier, je vois, Trudent, que vous êtes toujours à couteaux tirés avec le Père aux écus.
-Qu'il m'offre l'occasion d'une revanche, je ne vous dis que ça ! Gronda l'aubergiste.
Ces paroles avaient dû être entendues par mon oncle. Il dédaigna d'y répondre et cria au brigadier :
-Amenez vos hommes, Vernot ; il y a de la bière pour tout le monde.
Si je voulais satisfaire ma curiosité, il fallait me hâter de descendre dans la salle où allaient arriver le brigadier et ses camarades.
J'avançai donc les mains pour refermer la fenêtre que je n'avais fait qu'entr'ouvrir, ce qui, par l'étroite fente des vantaux, m'avait laissé entendre sans être vu par l'aubergiste qui, tout franchement, venait de se déclarer comme ennemi de mon oncle.
Au moment où j'allais pousser la fenêtre, je fus surpris par un fait étrange. Les douaniers qui se dirigeaient vers la porte de mon oncle, tournaient le dos à Trudent. Alors je vis l'aubergiste détendre vivement les doigts de ses mains comme s'il voulait indiquer un nombre, puis passer une de ses mains sur la tête en tenant l'index en l'air.
A coup sûr, c'était un signal, mais à qui s'adressait-il ? Bien certainement, ce n'était pas à mon oncle.
Quand j'arrivai dans la salle basse, les douaniers étaient assis devant la table, sur laquelle une servante était en train de déposer des cruchons de bière.
A mon entrée, je fus accueilli par le regard méfiant de Vernot qui, dans tout étranger au pays, soupçonnait un contrebandier.
Ce regard se fit aimable quand mon oncle m'eut présenté.
Sitôt la première rasade bue, mon oncle débuta :
-Comme ça, Vernot, vous n'avez pas eu de chance cette nuit ?
-Ah ! ne m'en parlez pas, Père aux écus. Figurez-vous un coup superbe dont j'avais eu vent et que je guettais depuis une semaine.
-Un gros passage, alors ?
-Rien que de la dentelle !
-Par chiens ?
-Oui, par chiens.
-Vous avez raison. C'est triste de n'avoir pas pu mettre la main sur un pareil lopin. Votre part de prime eût été bonne, dit mon oncle en s'apitoyant sur la mauvaise chance du brigadier.
-Cette aubaine-là eût grandement avancé la dot de ma petite Henriette ! soupira Vernot.
-Mais, appuya mon oncle, comment vous, brigadier, un vrai malin, avez-vous été refait ?
-C'est à n'y rien comprendre ! gronda le brigadier. Je m'étais mis à l'affût à l'angle du bois Monsion, et j'avais embusqué mes hommes trois cents mètres plus loin, à la sente du Bas-Ternois, où les chiens passeraient après s'être engagés dans les Coudreaux. Au passage de la meute, je devais prévenir mes hommes par un coup de fusil tiré sur le chien de tête. Sur les deux heures du matin, l'animal m'apparut sur la gauche et je fis feu. Aussitôt je vis arriver la meute, trente chiens environ et, comme je m'y attendais, ils s'engagèrent dans les Coudreaux.
-Bon, me dis-je, les camarades, prévenus par un coup de feu, vont les saluer au passage.
J'attends.
J'écoute. Rien ! Alors je m'impatiente et je cours à mes hommes que je trouve toujours n'ayant pas encore vu apparaître un seul museau de chien.
La meute entière avait disparu, comme engloutie dans une trappe.
Nous fouillons les Coudreaux. Pas seulement la queue d'un chien ! Les auxiliaires que j'avais éparpillés sur trois lieues carrées pour guetter où se réfugieraient les chiens échappés à la fusillade n'avaient vu rien passer.
Et, avec rage, le brigadier s'écria :
-Que peut bien être devenue cette satanée meute ?
Après un petit temps, pendant lequel il avait vidé son verre, mon oncle lui demanda :
-Que concluez-vous de cela, brigadier ?
-Que le chenil où se réfugient les chiens, que nous supposions se trouver à deux ou trois lieues dans le pays, doit exister plus près de la frontière, par ici même, dans les plus près environs.
Mon oncle se mit à rire.
-Heu ! heu ! fit-il, je ne vois alors que Trudent ou moi qui puissions donner asile à ces chiens. Vous savez, Vernot, que vous n'avez qu'un mot à dire pour que je vous fasse visiter ma ferme de fond en comble.
-Oh ! oh ! Père aux écus, pouvez-vous me croire capable de vous soupçonner ? protesta le brigadier qui, à son tour, vida son verre.
-Mais, reprit mon oncle, qu'est devenu le chien sur lequel vous avez fait feu ? Habile tireur comme vous l'êtes, vous ne pouvez l'avoir manqué.
-Non, et je suis certain de l'avoir vu tomber.
Mais j'étais alors pressé de rejoindre les camarades. Quand je suis retourné plus tard sur mes pas, j'ai bien trouvé une mare de sang, mais de chien, néant.
Quelqu'un était venu qui avait dû emporter le mort ou le blessé, car nulle piste de sang n'indiquait que la bête eût cherché à continuer sa marche... Encore un mystère que j'aurai à éclaircir.
Vernot achevait de parler quand un vacarme de trompettes et pistons se fit entendre sur la route. Nous courûmes tous à la porte pour nous rendre compte de ce charivari.
-Tiens ! annonça un douanier, c'est une voiture de saltimbanques qui revient de quelque kermesse belge.
C'était en effet une voiture de bateleurs. Deux hommes qui marchaient à côté des maigres biques d'attelage, avaient jugé bon de faire, dans le village, une entrée bruyante et soufflaient à pleins poumons dans leurs instruments.
Sur la banquette du cabriolet, qui formait le devant de cette voiture, se prélassait une femme d'une quarantaine d'années, aux formes massives, dont le visage gardait quelques traces d'une beauté qui, en son temps, devait avoir séduit ceux qui ne tiennent pas absolument à la mignardise.
-C'est, ma foi ! la Belle Flamande, nous annonça encore le même douanier.
La Belle Flamande, paraissait-il, était fort en réputation sur tous les champs de foire de Belgique et du nord de la France. Sa spécialité était d'avaler des étoupes enflammées, des cailloux et des lapins vivants.
Elle venait, disait-on, de perdre son mari, un hercule mort de la rupture d'un vaisseau dans la poitrine pour avoir voulu soulever une charrette trop chargée de spectateurs.

Cette mort, toute récente, n'avait pas fort secoué la tendresse conjugale de la Belle Flamande, car, à l'entrée de la voiture dans notre village, elle riait de tout coeur avec un jeune blond qui, assis à côté d'elle, sur la banquette de devant, tenait les guides des deux rossinantes.
Le brigadier Vernot, je vous l'ai dit, soupçonnait, par état, un contrebandier dans tout nouvel arrivant au village. A la vue de la voiture qui allait entrer dans Montrel, il fronça le sourcil en disant :
-Pourquoi ces cocos-là reviennent-ils par la traverse au lieu de rentrer en France par la route ? Ont-ils voulu éviter le poste de visite ?
Allons voir ça, les enfants.
Suivi de ses hommes, il marcha vers la voiture qui venait de s'arrêter devant l'auberge de Trudent. Je leur emboîtai le pas. Les saltimbanques, vous le savez, m'attiraient.
Quand nous arrivâmes, la Belle Flamande et le jeune blond avaient déjà mis pied à terre et, de l'arrière-voiture, étaient sortis un homme et une femme. Avec les deux qui jouaient de la trompette, la troupe comprenait six personnes.
S'avançant en tête, le jeune blond se dirigeait, suivi de la Belle Flamande, vers la porte de l'auberge, quand il fut arrêté par Vernot qui lui posa la main sur le bras en disant :
-Pas si vite, mon garçon ! La visite d'abord.
Au contact de la main du brigadier, le blondin eut une lueur de colère dans l'oeil et il recula d'un pas comme pour se mettre en position de résistance. Il était joli garçon, ce gars-là, mais, à ce moment, tout le charme de son visage disparut pour faire place à une expression farouche. Il devait avoir le sang qui lui arrivait facilement sous les ongles.
Mais Vernot n'était pas homme à s'effaroucher pour si peu.
-De quoi ! de quoi ! lâcha-t-il railleusement ; tu fais donc le gros dos, mon cadet ?

Mais, lui aussi, avait la moutarde prompte à lui monter au nez, et son échec de la nuit était loin d'avoir calmé sa bile. Il reprit d'un ton sec :
-Allons ! Plus de manières ! Approche.
Immédiatement le blond poussa une sorte de rugissement de colère et tomba, bien campé sur sa jambe droite, à la garde de la savate en grinçant :
-Viens-y donc, mauvais gabelou !
Quand je dis «bien campé sur sa jambe droite», je me trompe... Car, voyez-vous, la savate, c'était et c'est encore mon fort. De la mauvaise société que j'avais fréquentée, je n'avais retiré que ce talent-là, mais j'y étais passé maître... Elle avait trop de raideur, sa jambe !
Le jarret lourd, empâté, pas de détente. Moi, j'aurais eu affaire au blondin, que je lui aurais mouché le nez avec le talon de ma botte avant que sa jambe droite se fût remuée... J'ai su, depuis, que ça lui provenait d'une ruade de cheval qu'il avait reçue.
En voyant le jeune homme vouloir résister à leur chef, les douaniers s'avancèrent à l'aide, mais Vernot les fit reculer en disant :
-Tenez-vous tranquilles, vous autres. Croyez-vous que je ne suffirai pas seul à rogner ses ergots à ce jeune coq ?
Et il marcha sur le blondin.
Je ne sais ce qui serait arrivé si, à ce moment, la Belle Flamande ne fût intervenue en disant :
-Laisse-toi faire, Alfred. M. le brigadier est dans son droit. Il exécute son devoir.
A ces mots, le garçon quitta sa pose de défense et, sans mot dire, mais sombre et l'oeil mauvais, il laissa la main de Vernot tâter ses poches.
Puis ce fut au tour de la Belle Flamande de se soumettre à la visite que le brigadier fit très sommaire.
Cependant les douaniers de Vernot fouillaient les autres saltimbanques.
Puis vint le tour de la voiture dans laquelle le brigadier monta.
A ce moment, la Belle Flamande s'était rapprochée du blondin qui, la figure refrognée, se tenait à l'écart.
-Que t'es bête, fiston ! Faut jamais résister à l'autorité. Il vous en cuit toujours ! lui dit-elle à mi-voix.
-Oh ! ton brigadier, je le repigerai ! gronda le jeune homme en tordant sa moustache d'une main nerveuse.
-Eh ! eh ! fit vivement la femme alarmée, tu sais ? pas de bêtises ! Crois en ta mère, Alfred !
Le dialogue fut coupé par la seconde femme de la troupe, une fort gentille brune, qui accourut pour dire à la Belle Flamande :
-Méfiez-vous pour la caisse : le gabelou va mettre la main dessus.
En effet, du fond de la voiture, retentit la voix de Vernot qui criait :
-Qu'est-ce que c'est que cette caisse en bois, percée de trous et fermée au cadenas ? ... Il y a, là dedans, quelque chose qui grouille.
En trois bonds, la Flamande fut à la portière du fond de la voiture pour répondre à Vernot :
-C'est la caisse où j'enferme les lapins que je dévore tout vivants dans les foires, monsieur le brigadier.
-Il paraît que si vous les dévorez, la maman, vous ne les digérez pas, puisque vous les remettez sous clé après la représentation, goguenarda Vernot qui avait retrouvé sa bonne humeur.
-Oh ! dit la Flamande qui se faisait aimable et rieuse, le «sous-clé» est une précaution contre mes artistes qui, plusieurs fois, m'ont chipé des lapins qu'ils ont fricotés sans ma permission.
Et, souriante, la voix douce, en tendant la clé :
-Voulez-vous ouvrir la caisse, monsieur le brigadier ? demanda-t-elle.
-Non, pas la peine, dit Vernot se déclarant satisfait par l'explication et, surtout, par l'offre de la clé.
Il finissait de parler quand il me sembla entendre la seconde femme, la belle brune, qui soufflait à Alfred :
-Enfoncé, le gabelou !
La caisse à trous ne renfermait donc pas le contenu annoncé. Quel était donc, à défaut de lapins, l'être qui, suivant l'expression du brigadier, «grouillait» entre ces planches ?
Descendu de la voiture, le brigadier procéda à un interrogatoire :
-D'où venez-vous ? demanda-t-il à la Flamande.
-De la kermesse de Namur, en Belgique.
-Et vous allez ?
-Pas plus loin, pour le moment, que l'auberge de Trudent, où nous comptons nous reposer pendant trois ou quatre jours, attendu que la plus prochaine foire, en France, n'arrive que la semaine prochaine.
-Très bien ! prononça le brigadier qui fit à ses hommes signe de le suivre.
Quand il passa devant Alfred, ce dernier se tenait si raide, la mine tant provocante, l'oeil si menaçant, que le brigadier, agacé par cet air furibond, lui dit d'un ton gouailleur :
-Toi, un conseil, mon cadet ! Mange ta colère et charrie droit, ou tu t'en trouverais mal.
Un frisson de rage contenue secoua le jeune homme, mais il ne souffla mot. Seulement, lorsque le brigadier fut à quelques pas, il répéta avec un sourire féroce :
-Toi, je te repigerai.
Tous, les saltimbanques et moi, nous étions restés à regarder s'éloigner la petite troupe.
A cent pas plus loin, nous vîmes le brigadier se séparer de ses hommes, qui continuèrent leur route, tandis que lui se retournait vers nous.
-Est-ce qu'il va encore nous retomber sur le dos ? demanda la Belle Flamande à l'aubergiste Trudent, qui, depuis le commencement de la scène, s'était tenu sur le pas de sa porte.
-Non, dit Trudent ; le brigadier va entrer, sur sa gauche, dans le sentier qui conduit à la petite maison qu'il habite.
-Qu'il habite seul ? demanda Alfred d'un ton qui me fit presque peur.
Tudieu ! Il avait la rancune solide et la colère facile, ce beau blond !
Il ne faisait pas bon qu'il vous en voulût.
-Non, pas seul, répondit l'aubergiste ; il demeure avec sa fille et un vieux douanier estropié, du nom de Carambol, qu'il a recueilli.
-Ah ! il a une fille ? dit Alfred.
-Une jolie demoiselle à marier.
-Bon ! fit le blondin qui suivit sa mère entrant dans l'auberge.
Ce n'était rien que ce «bon ! » et, pourtant il m'émut. A l'intonation du particulier quand il le prononça, je ne sais quel pressentiment m'avertit qu'un danger menaçait la fille du brigadier.
Après être encore resté quelques minutes à regarder les saltimbanques qui déchargeaient leur voiture, je retournai près de mon oncle que je retrouvai toujours attablé devant son cruchon de bière et fumant sa pipe.
-Eh bien ! garçon, me dit-il en souriant, il paraît que tu as employé là un bon quart d'heure à te distraire.
Je lui fis, de ce qui s'était passé, un récit qu'il écouta sans paraître y porter grande attention.
Mais il en fut autrement lorsque j'arrivai à parler de la caisse à trous et qui était censée renfermer des lapins.
-Tu crois qu'elle ne contenait pas de lapins ? me demanda-t-il avec une curiosité subitement éveillée.
-C'est à supposer. La déclaration faite par la Belle Flamande, que cette caisse renfermait des lapins, devait être fausse, puisque, quand Vernot, y ajoutant foi, a refusé la clé, j'ai entendu la seconde femme qui disait : «Enfoncé, le gabelou ! »
-Et tu es d'avis que, pourtant, la caisse devait contenir un être vivant ?
-Dame ! oui ! Le brigadier a dit que ça grouillait.
Un souvenir me revint alors.
-Oui, oui, appuyai-je, ce devait être un animal... blessé ou malade.
Mon oncle releva brusquement la tête.
-Qu'est-ce qui te fait dire cela ? me demanda-t-il avec un très visible intérêt.
-C'est que, tout à l'heure, comme ils déchargeaient la voiture, j'ai vu deux saltimbanques en tirer la caisse. Comme l'un y mettait de la brusquerie, j'ai entendu l'autre lui dire : «Doucement ; il se mettrait à geindre ! » Et, là-dessus, ils s'y sont pris comme s'ils portaient de la porcelaine fine.
Mon oncle posa sa pipe sur la table, but lentement sa chope, l'air tout recueilli, puis finit par me dire :
-Garçon, il faut me rendre un service.
-Lequel ?
-Je veux savoir quel animal contient cette caisse.
Avant que je pusse m'étonner sur son étrange curiosité, il tira de sa poche une poignée de monnaie qu'il me tendit en ajoutant :
-Voici de quoi régaler les saltimbanques et te faire leur camarade.

Et, d'un ton qui m'imposait une leçon :
-Tu sais, appuya-t-il, garde-toi bien de les interroger... Il faut que tu retrouves la caisse et que, tout seul, bien adroitement, tu arrives à savoir l'animal qu'elle garde prisonnier.
-Compris ! dis-je.
Je marchais vers la porte quand il me rappela.
-Ah ! dis donc, fit-il, j'oubliais de bien te recommander de revenir tout de suite m'avertir, dans le cas où l'animal en question serait...
Il s'arrêta comme s'il allait commettre une imprudence, sembla hésiter, puis se consulter, et enfin, se décidant pour la confiance, il acheva :
-... Serait un chien.
-Un chien ? répétai-je étonné.
-Oui, un chien blanc, tacheté de jaune... qui, s'il est blessé, doit l'avoir été par un coup de feu... A présent, pars, mon garçon, en te disant que service et discrétion absolue te vaudront un joli billet de cent francs.
Je m'éloignai en riant de l'idée de ma mère qui m'avait expédié à mon oncle pour me soustraire aux saltimbanques dont je faisais ma société de prédilection.
En s'installant à l'auberge de Trudent, le premier souci de la troupe de la Belle Flamande, qui mourait de faim, avait été de s'attabler pour déjeuner. Ils étaient dans une pièce à gauche de la salle d'entrée.
J'entendais le bruit des voix, des assiettes, des verres.
Le billet de cent francs que m'avait promis mon oncle allait m'être bien facile à gagner, car le premier objet qui frappa ma vue, en pénétrant dans la salle d'entrée, fut la caisse à trous.
Pressés qu'ils étaient de manger, les saltimbanques avaient déposé là tout ce qu'ils avaient tiré de la voiture.

Au milieu des nombreux accessoires de la troupe se trouvait donc la caisse qui, par bonheur, ce qui prouvait qu'elle avait dû être récemment ouverte,-était débarrassée de son cadenas, que je voyais posé sur le parquet.
Personne n'était là. Deux secondes me suffisaient pour lancer mon coup d'oeil. Je soulevai donc vite le couvercle.
C'était bien un chien... un chien blanc tacheté de jaune... un chien au flanc troué par une arme à feu.
Il ne me restait plus qu'à rejoindre mon oncle pour lui porter la nouvelle et toucher mes cent francs.
Je refermais le couvercle quand, tout à coup, une main se posa sur mon épaule en même temps que, derrière moi, une voix prononça ces mots :
-La curiosité est un défaut dangereux... très dangereux !
Je me retournai brusquement.
C'était le saltimbanque Alfred.
Il arrivait sans doute pour panser l'animal, car il tenait à la main un bol d'eau fraîche et des linges.
Ses yeux, fixés sur moi, avaient ce même regard mauvais dont, une heure auparavant, il avait suivi le brigadier Vernot à son départ.
En somme, je savais à quoi m'en tenir et j'avais hâte d'aller apprendre à mon oncle que la caisse renfermait un chien tel qu'il me l'avait désigné. Inutile était de laisser maître Alfred le temps de me chercher la querelle que m'annonçaient ses yeux menaçants.
Je prenais donc mon élan pour déguerpir sans avoir soufflé mot quand, soudain, je vis Alfred refermer vivement la caisse, s'asseoir sur le couvercle et me sourire après m'avoir soufflé à voix basse :
-Pas un mot du chien !

La cause de ce changement à vue devait être un homme qui allait entrer dans l'auberge et que le fils de la Belle Flamande avait aperçu avant moi.
L'arrivant était un invalide à jambe de bois, d'une soixantaine d'années, vêtu d'un vieil uniforme de douanier des plus délabrés. Il était porteur d'un panier de cave rempli de bouteilles vides.
-Eh ! la maison ! cria-t-il en mettant le pied sur le seuil du vestibule.
En nous voyant, il souleva son képi d'uniforme et nous demanda :
-Vous êtes de la troupe arrivée ce matin ?
Nous n'eûmes pas le temps de répondre. Son appel avait été entendu par l'aubergiste qui déboucha dans le vestibule par la porte de la salle où il surveillait le repas des saltimbanques.
-Eh ! c'est ce brave Carambol ! s'écria-t-il.
-Oui, monsieur Trudent. Je viens pour renouveler notre provision.
Au moment de nous mettre à table, nous nous sommes aperçus que nous n'avions plus que de l'eau à boire ; alors mademoiselle Henriette m'a envoyé au ravitaillement chez vous, répondit l'invalide en montrant les bouteilles vides de son panier.
L'aubergiste lui prit le panier et cria :
-Craquefer !
A cet appel apparut le valet d'auberge, lourd et vilain bonhomme à qui Trudent passa le panier en disant :
-Va emplir ces bouteilles à la cave... Et, tu sais ? ne confonds pas ton bec avec le goulot des bouteilles.
-Ah ! mochieu Trudent, pouva-vous dire chela de ma chobriéta ! Protesta ledit Craquefer avec un accent plus auvergnat que sincère.
J'étais arrivé à Montrel de la veille.
Trudent ne me connaissait pas pour le neveu du Père aux écus. En me voyant avec Alfred, toujours assis sur sa caisse, il me prit pour un saltimbanque de la troupe. J'aurais pu profiter de l'occasion pour décamper, mais je ne sais quelle curiosité me fit rester.
En attendant le retour de son garçon, Trudent s'était rapproché de l'invalide.
-Elle va bien, mademoiselle Henriette ? demanda-t-il. Toujours jolie ?
Toujours excellente ménagère ?
-Oui. Mon brigadier peut se vanter d'avoir la perle des filles.
-Vous vous plaisez toujours chez le brigadier, Carambol ?
-En pourrait-il être autrement ? Si vous saviez comme M. Vernot et sa fille sont bons pour le pauvre estropié qu'ils ont recueilli ! Prononça Carambol d'une voix émue.
Alfred et moi nous pouvions écouter tout à l'aise Trudent et l'invalide, car ils causaient en nous tournant le dos. Quand il avait été question du brigadier Vernot, il m'avait semblé voir s'allumer l'oeil du beau blondin. L'expression que j'en ressentis fut vite effacée par l'intérêt que m'inspira la suite du dialogue.
-Dites donc, Carambol, reprit l'aubergiste, Vernot a dû rentrer chez lui, ce matin, avec le nez long d'une aune. Il paraît, à ce qu'il m'a dit lui-même, qu'il a raté cette nuit une belle prime sur un coup de contrebande qui l'a laissé bredouille.
L'invalide secoua la tête en disant :
-Ce n'est pas tant la prime perdue qui met mon brigadier en colère.
-Quoi donc alors ?
-C'est le chien.
-Quel chien ?
-Le chien de tête de meute qu'il a tiré, qu'il est sûr d'avoir atteint et dont il n'a pu retrouver ni traces ni cadavre.
-Oh ! pour un chien mort, voilà-t-il pas de quoi se désespérer ! Fit l'aubergiste moqueur.
-D'abord, rien ne dit qu'il fût mort, prononça lentement l'ex-douanier à la jambe de bois.
Dès qu'il avait été question de chien, mon regard, bien involontairement, avait été chercher celui d'Alfred, toujours assis sur la caisse. Alors ses yeux, durs et menaçants, semblèrent me répéter l'injonction qu'il m'avait adressée à l'apparition de l'invalide :
-Pas un mot du chien !
Le meilleur moyen pour moi de savoir quel prix le blondin attachait à l'animal blessé était d'écouter la suite de la conversation.
-Soit ! fit Trudent ; admettons que le chien ne soit pas mort. De quelle utilité, je vous le demande, pourrait-il être pour Vernot ? Qu'en ferait le brigadier ?
-D'abord, il le soignerait.
-Admettons encore qu'il le remette sur ses quatre pattes... Et après ?
-Après ? répéta Carambol en riant. Vous devez vous en douter, monsieur Trudent, si vous savez comment se fait la contrebande de dentelles sur notre frontière.
-Comment voulez-vous que je le sache ? s'écria Trudent.
Il avait eu beau mettre dans sa phrase l'intonation d'une surprise un peu indignée, la voix de l'aubergiste sonna faux à mon oreille.
L'invalide ne s'aperçut de rien. Tout naïvement, il continua :
-Alors, si vous l'ignorez, je vais vous l'apprendre... Dans le pays qui veut frauder la douane, et pour le cas des dentelles, c'est, ici, la France, le contrebandier possède bien caché un chenil où sont enfermés trente, cinquante ou soixante chiens bien nourris, bien choyés, bien caressés.
Ils vivent là heureux comme des rois... Une belle nuit, enfermés dans des voitures, on leur fait passer la frontière. Une fois en Belgique, la vie change pour eux. On les enferme dans un autre chenil où l'on oublie de leur donner à manger et où la pâtée est remplacée par de grandissimes schlagues que leur administrent des gens costumés en douaniers.
-Diable ! lâcha l'aubergiste, les pauvres bêtes doivent alors regretter le chenil français où la vie leur était si douce.
-Justement, monsieur Trudent, justement ! ... Et, en même temps qu'elles regrettent ce chenil, les corrections reçues des faux douaniers leur inspirent une profonde horreur de l'uniforme.
-Bon ! je comprends ! De sorte que si un vrai douanier tentait de les amadouer, les chiens s'enfuiraient au bout du monde.
-Vous y êtes. Une belle nuit, on leur passe au cou un collier rempli de dentelles... Quelquefois la meute entière en emporte pour deux cent mille francs... Alors on ouvre le chenil et, à grands coups de fouet, on les fait détaler. Un seul de ces animaux n'a pas de collier, c'est le chien de tête. Généralement, c'est un chien de chasse que, sous le nez des douaniers, en ayant l'air de lui faire quêter le gibier, on a dressé à bien connaître le pays et les sentiers entre les deux chenils. C'est lui qui montre la voie aux bêtes qui pourraient s'égarer.
-Le chef de file alors ?
-Oui. Vous comprenez que là où ne passeraient pas des hommes passent des chiens... et vite, je vous en réponds... En quarante minutes, ils vous avalent le chemin qu'un contrebandier à pied aurait mis deux heures à franchir...
Ils courent dans l'ombre, muets, insaisissables, d'une vitesse qui s'accroît toujours, car vous devinez qu'ils n'ont pas d'autre but, d'autre désir que de regagner le chenil français, le bon chenil où ils vont bientôt se goberger... Prévenu à l'avance, le propriétaire de ce chenil en a laissé la porte ouverte. La meute arrive, elle s'y engouffre ; on referme la porte et le coup est déjà fait que les douaniers, en admettant qu'ils aient vu passer les chiens, sont encore à plus d'une lieue à la poursuite de la meute qui leur a filé sous le nez
comme une trombe.
L'aubergiste avait écouté, bouche béante, yeux ouverts et surpris, en homme qui entend choses inconnues.
-Le fait est qu'il est bien impossible de pincer cette contrebande-là, avança-t-il en hochant la tête.
-Il y a un moyen, appuya Carambol.
-Lequel ?
-C'est de connaître l'endroit du chenil. On va s'embusquer dans son voisinage, la meute arrive et, v'lan ! on fait main basse sur les marchandises, les chiens et le propriétaire du chenil.
-Oui, mais découvrir le chenil, c'est là le difficile ! avança Trudent qui, en somme, ne me semblait pas être aussi ignorant qu'il voulait le paraître.
-Voilà pourquoi le brigadier Vernot est si mécontent de n'avoir pu retrouver, mort ou vivant encore, le chien de tête qu'il est certain d'avoir blessé, prononça l'invalide d'un ton prouvant qu'il partageait le déboire de celui dont il recevait l'hospitalité.
-Bah ! fit l'aubergiste. En admettant qu'il eût trouvé le chien encore vivant...
-Alors le brigadier avait grande chance de découvrir le chenil.
Il aurait soigné et guéri l'animal, puis, un beau matin, il aurait mis le chien en laisse et il y a cent à parier que la bête, qu'il aurait laissée deux jours à jeun, l'aurait conduit tout droit au chenil, où elle savait trouver une bonne pâtée.
-Voyez-vous ça ! lâcha Trudent d'une voix qui semblait émerveillée, mais dans laquelle, suivant moi, se trahissait un petit tremblement.
Et il me parut que son tremblement s'accentuait davantage quand il demanda à Carambol :
-Vrai de vrai ! Mort ou vivant, le brigadier n'a pas retrouvé son chien ?
-Puisque je vous le dis, monsieur Trudent ! affirma l'invalide.
-Je vous crois ! je vous crois ! répéta vivement l'aubergiste dont le ton, maintenant, sonnait si joyeux que la certitude m'arriva que ce gaillard-là était le contrebandier inconnu à la découverte duquel s'acharnait le brigadier Vernot.
Cependant Carambol avait repris :
-Si le chien n'est pas mort et qu'il ait été trouvé par quelqu'un, ce quelqu'un-là, pour un peu qu'il soit malin, aura une belle balle à jouer.
-En quoi faisant ? s'informa Trudent repris par son petit tremblement de voix.
-Il aura deux cordes à son arc... Ou il ira trouver Vernot qui de grand coeur-car il est enragé après son contrebandier-partagera la prime de la saisie que le chien aura facilitée.
-Et la seconde corde de son arc ? dit Trudent.
-Ou bien, alors, il exécutera l'idée du brigadier pour découvrir le chenil à l'aide du chien... et il fera chanter le propriétaire du chenil. Ça vaut bien une dizaine de mille francs, ce secret-là.
Tout en écoutant, mes yeux s'étaient attachés sur les deux causeurs qui, sur le pas de la porte, et nous tournant toujours le dos, devaient avoir oublié que nous étions là pour les entendre. Aux derniers mots de Carambol, je me retournai vivement vers Alfred pour lire sur son visage l'impression produite par les paroles de l'invalide qui lui dictaient la conduite à suivre.
A défaut de sa figure qu'il me fut impossible de voir, car il baissait la tête, l'acte qu'il accomplissait me prouva qu'il reconnaissait le prix de sa trouvaille. Il était en train de repasser le cadenas dans l'anneau de la caisse pour mettre le chien à l'abri d'un nouveau regard indiscret.
A ce moment, l'invalide disait :
-Il me semble, monsieur Trudent, que votre garçon ne se presse pas de me monter mon vin.
-C'est vrai ! fit l'aubergiste rappelé à la mesure du temps écoulé depuis qu'il causait.
Et il se retourna en hurlant :
-Craquefer !
Alfred et moi, je le répète, Trudent devait, comme pour son garçon, nous avoir oubliés, car, en nous retrouvant derrière lui et en songeant que nous n'avions soufflé mot pendant l'entretien, ce qui prouvait que nous l'avions attentivement écouté, ses traits exprimèrent une inquiétude des plus vives.
Mais, avant qu'il pût rien dire, son garçon Craquefer apparut avec le panier de bouteilles remplies.
Le brave charabia titubait, et sa trogne resplendissait plus rouge qu'un coucher de soleil.
Il était ivre comme un cent de grives.
-Ivrogne ! gronda l'aubergiste en lui retirant le panier des mains.
L'Auvergnat avait sans doute un aplomb que le vin n'arrivait pas à noyer, car il répliqua en faisant claquer son ongle sur une de ses dents :
-Que je sois estranguia chi j'ai cheulement bu gros comme cha !
En s'avançant vers son valet, Trudent avait dégagé l'entrée. Comme je ne me souciais nullement de me retrouver, avant peu, en tête à tête avec Alfred, je profitai de l'occasion. En deux bonds, je fus sur la route, me dirigeant vers la demeure de mon oncle.
Mais, si prompte qu'avait été ma retraite, j'avais eu le temps de voir s'ouvrir la porte de la salle où mangeaient les saltimbanques et d'entendre la Belle Flamande, apparue sur le seuil, dire à son fils :
-Alfred, viens donc faire entendre raison à cette folle de Cydalise !

Chapitre suivant : XX