Eugène Chavette - La Conquête d'une Cuisinière I - texte intégral

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La Conquête d'une Cuisinière I

Par Eugène Chavette

Oeuvre du domaine public.

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Table des matières
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XVIII

M. Grandvivier attendait les arrivants dans son salon où, en quelques mots, il les remercia d'avoir bien voulu accepter son invitation.
Par sa cuisinière Cydalise qui, de longue date, connaissait la prétendue Nadèje, il avait été prévenu qu'il fallait s'attendre à quelque vilain tour de la part de cette drôlesse.
Alors il s'était mis en mesure de venir en aide à son propriétaire, si les pressentiments de Cydalise se trouvaient justifiés. De là ce dîner d'en cas qu'il avait fait préparer.
Après ces explications données, il acquiesça à la demande de Fraimoulu qui tenait à lui présenter les convives de raccroc qu'il amenait.
-M. le baron de Walhofer, annonça Athanase en débutant par le jeune homme.
Le juge s'inclina, faisant à son invité mine autant gracieuse que le permettait son visage sévère.
-J'avais raison, il ne me connaît pas, pensa le baron en cédant la place aux autres présentations de Fraimoulu.
Cinq minutes après, on était à table.
Si improvisé que fût ce dîner, il était excellent. Cydalise s'était surpassée.
-Ouf ! je suis dans la place ! pensait joyeusement le baron de Walhofer en lampant un verre de chambertin de bonne date.
Tout en se promenant autour de la table pour veiller aux besoins des convives, le regard de M. Grandvivier s'était arrêté une seconde sur le baron.
-De lui-même, le misérable est venu se mettre sous ma main ! pensa le juge dont personne n'eût pu soupçonner la haine qui grondait en son coeur.
On n'était pas encore à moitié du repas et déjà la société était de si joyeuse humeur, que Gontran se permit de dire :

-Je crois que c'est le vrai moment pour M. Ducanif de placer son histoire sur Adèle... la fausse Nadèje.
-Oui, oui, Ducanif, contez-nous votre histoire d'un des exploits d'Adèle, la fausse Nadèje ! cria-t-on en choeur.
Ducanif ne se fit pas tirer l'oreille.
-Je commence, dit-il.
Mais il en fut empêché par Cabillaud père qui, le menton luisant de graisse, s'écriait en savourant un plat de crêtes de coq :
-Quelle sauce ! quelle sauce ! Je ferais le pari de manger mes bottes à cette sauce-là !
-Oh ! vous seriez bien attrapé si le pari était tenu ! ricana Camuflet.
-Bah ! bah ! fit le gourmand docteur. Après tout, je tiendrais de famille. Mon grand-père a bien mangé un soulier... C'est une histoire de table. Voulez-vous que je vous la conte ?
-L'aventure d'Adèle viendra plus tard. Je cède mon tour de parole, dit Ducanif.
-En 1802, commença Cabillaud père, le théâtre de Bordeaux possédait une actrice du nom de Lanlaire qui était au mieux avec la plus haute autorité militaire de la ville. Aussi la donzelle, se sachant protégée, s'en donnait-elle à son aise avec le parterre qui un beau jour se fâcha tout rouge et siffla à outrance. L'autorité militaire fit expulser les siffleurs.
Le lendemain, tout le public était enrhumé. Dès que l'actrice voulait parler, on éternuait en masse. L'autorité militaire envoya une trentaine des enrhumés passer la nuit en prison.
Vous jugez si le parterre était furieux ! Tant furieux que, le surlendemain, quand Lanlaire entra en scène, le nez lui fut écrasé par un soulier que lui décocha un spectateur qui l'avait retiré de son pied.

L'autorité militaire fit cerner le théâtre et ne laissa qu'une seule issue par laquelle les spectateurs, un à un, durent défiler devant ladite autorité. Le premier spectateur qui sortit n'avait qu'un soulier ; le deuxième aussi ; le troisième pareillement ; enfin tout le public n'avait plus qu'un pied chaussé. Lanlaire avait de l'esprit. L'aventure la fit rire et le lendemain, elle adressa ses excuses au public. Dès ce jour, tout alla bien.
* * * * *

Sauf Ducanif et Gontran, personne n'avait entendu un mot de l'histoire de l'homme à la verrue.
Tous avaient l'air d'écouter, mais leur attention était ailleurs.
Fraimoulu songeait à prendre une éclatante revanche de son dîner manqué.
Il remuerait ciel et terre, mais il trouverait le cordon bleu qui réparerait son échec.
Camuflet, placé en face du baron, par conséquent à même de bien le dévisager, ne cessait de se répéter :
-C'est à croire que le Tombeur-des-Crânes et le baron ne font qu'un.
Si son attention n'eût été concentrée sur M. de Walhofer, Camuflet se serait aperçu du regard dont le couvait Gustave Cabillaud qui, lui, se disait :
-Est-ce cet imbécile, que j'avais enfermé chez le baron, qui possède la lettre perdue par moi après l'avoir volée ? Est-ce le baron qui cache son jeu ? L'a-t-il lui-même trouvée ?
Car Gustave vivait dans une double angoisse résultant de deux problèmes qui se présentaient sans cesse à son esprit : le baron, qui aurait dû s'apercevoir du vol depuis longtemps, n'en soufflait mot et rien, dans sa conversation que Gustave avait adroitement dirigée sur ce point, n'indiquait qu'à sa rentrée chez lui il eût trouvé le prisonnier que l'amant d'Héloïse avait enfermé à double tour.

-Pour avoir voulu nous délivrer du baron qui nous tient, Héloïse et moi, par cette lettre, nous avons rendu notre situation pire. Au premier jour, il nous enverra quelque coup de Jarnac.
Alors un revirement de sa pensée le ramenait à Camuflet.
-Oui, se disait-il, mais si c'est ce polichinelle-là qui a ramassé la lettre... l'a-t-il comprise ? ... Que veut-il en faire ?
Et, pour la centième fois, il se posait cette question :
-Comment a-t-il pu sortir de chez le baron où je l'avais mis sous clé ?
De son côté, M. Grandvivier était-il plus attentif que les autres au récit du docteur Cabillaud ? On aurait pu le croire à voir son regard fixé sur le conteur pendant que sa main droite roulait machinalement entre ses doigts agiles une boulette de pain de la grosseur d'une noix.
Oui, telle était la direction du regard du juge, mais parfois, et cela n'avait que la durée de l'éclair, ce regard s'abaissait sur le voisin de Ducanif, c'est-à-dire sur M. de Walhofer. Alors l'oeil du magistrat brillait aigu, dur, sinistre, et ses doigts roulaient plus précipitamment la boulette.
Quant au baron, il paraissait écouter, à juger par son maintien. Un peu renversé sur son siège, l'avant-bras droit allongé sur la table, jouant avec son couteau à la pointe duquel il ramassait une à une les miettes de pain qu'il posait ensuite sur le bord de son assiette, il avait les yeux baissés et semblait suivre son passe-temps. Par moments, un léger sourire apparaissait sur ses lèvres. Souriait-il au récit de Cabillaud Père ? Non. En son cerveau vivait une pensée qui lui faisait se répéter avec un imperceptible frémissement de joie :
-Je suis dans la place ! Il ne me connaît pas ! ...
Tout va bien.
* * * * *

Cependant Cabillaud père continuait son histoire sur Lanlaire :
Mais l'actrice, une fois en paix avec son public, n'eut plus en tête que de retrouver le coupable propriétaire du soulier qu'elle avait emporté chez elle. Elle fit si bien que ce coupable arriva un jour se rouler d'amour à ses genoux.
C'était mon grand-père.
Lanlaire promit de se rendre, mais à la condition que son soupirant, avant son triomphe, aurait mangé sinon tout, du moins partie du soulier.
L'actrice avait un chef de cuisine qui promit de faire une sauce telle que le soulier deviendrait une gourmandise. Mon grand-père, amoureux au possible, accepta la condition.
* * * * *

L'apparition du café, que le domestique apportait, coupa la parole à Cabillaud, fort amateur de moka.
D'un geste, M. Grandvivier arrêta son domestique.
-Non, Augustin, commanda-t-il, servez-nous le café au salon... Puis vous préparerez les tables de jeu.
Et en regardant ses convives :
-Ces messieurs désireront sans doute jouer un peu.
-Je ne déteste pas une partie de whist en digérant, avoua Cabillaud père.
Sur ce, on se leva de table pour passer prendre le café au salon.
Sa tasse prestement vidée, Gontran se rapprocha de l'homme à la verrue, qui, debout dans un coin, humait son café à petites gorgées.
-Si vous m'acheviez votre histoire ? demanda-t-il.
Vous disiez que votre grand-père avait consenti à manger son soulier...
Sans se faire plus prier, Cabillaud continua :
-Il le mangea, sauf le talon dont Lanlaire lui fit grâce.
-Et la suite ? demanda Gontran curieux.
-La suite n'est pas drôle. Quand il voulut toucher la récompense promise, comme il approchait ses lèvres du visage de Lanlaire, celle-ci le repoussa en s'écriant :
-Pouah ! vous sentez le vieux cuir ! Vous me dégoûtez, vilain malpropre !
Et elle le fit mettre à la porte.
Depuis cette aventure, mon grand-père avait pris les souliers en telle aversion, qu'il ne mit plus jamais que des chaussons.
* * * * *

Cabillaud père avait à peine achevé son récit que Ducanif venait l'entraîner vers une table de jeu où, avec Gustave et Camuflet, ils allaient faire un whist à quatre.
-Je te fais un piquet, proposa, à son neveu, Fraimoulu, qui ne connaissait que ce jeu.
M. Grandvivier et le baron de Walhofer restaient donc seuls en présence.
-Vous n'aimez pas à jouer, monsieur le baron ? demanda M. Grandvivier.
Pour toute réponse, Walhofer, en souriant, montra les joueurs d'un signe de tête donnant à entendre que, s'il ne tenait pas les cartes, c'était faute d'avoir trouvé à se caser dans les parties formées.
-Je m'offrirais bien, mais je suis un piètre joueur. C'est tout au plus si j'entends un peu l'écarté, dit le magistrat.
Puis, en indiquant une troisième table de jeu :
-Si je ne craignais d'abuser de votre complaisance, reprit-il, je vous demanderais une leçon.

Le baron crut être agréable au juge.
-Une partie d'écarté ? dit-il ; je suis à vos ordres.
Le magistrat avait dit vrai en se traitant de piètre joueur. C'était à peine s'il savait battre et donner les cartes et, pendant la partie, il fit faute sur faute.
-Un pigeon qui se ferait facilement plumer ! pensa le baron en constatant cette maladresse et cette ignorance.
Il gagna haut la main.
-Vous le voyez, dit le juge, je suis des plus mazettes !
-A ce point que je n'ose vous offrir une revanche, avoua franchement Walhofer.
-Baste ! baste ! fit gaiement le magistrat, c'est en forgeant qu'on devient forgeron.
Et il offrit le jeu à couper à son adversaire pour une nouvelle partie.
A ce moment s'éleva la voix de Cabillaud père qui disait à la table de whist :
-Nous avons le trick et les honneurs.
Ensuite, profitant du répit laissé par la donne des cartes, il ajouta :
-Savez-vous, messieurs, que nous sommes des parfaits ingrats à l'égard de M. Grandvivier venu si généreusement à notre secours quand nos appétits dévorants n'avaient à se partager qu'un tablier de cuisine ?
Nous avons oublié de le remercier de son délicieux dîner... d'autant plus remarquable qu'il a été improvisé.
-Oh ! oh ! dit, en riant, le juge qui arrangeait ses cartes en main, je refuse un triomphe que je n'ai pas mérité. Si donc, messieurs, vous êtes en veine de félicitations, il faut les adresser à qui de droit ; en un mot, rendre à César ce qui appartient à César.
Alors s'adressant à son domestique :

-Augustin, fit-il, dites à Cydalise de venir recevoir les compliments de ces messieurs.
Si, après cet ordre, M. Grandvivier n'eût ramené son attention sur ses cartes, il aurait pu voir le tressaillement qui, de la tête aux pieds, avait secoué le baron, devenu livide. En même temps, son oeil, plein d'une méfiance craintive, s'était fixé sur le juge, semblant redouter un piège sous ce qui venait d'être dit.
Alors M. Grandvivier s'était remis tout à sa partie et, en fixant son jeu, était en train de se consulter sur la carte qu'il avait à jouer.
En une seconde, le baron eut dompté son trouble et, pour ajouter son mot à l'éloge de Cydalise :
-La vérité, dit-il, est que vous possédez, monsieur, un cordon bleu remarquable.
-Oui, fit le juge ; malheureusement, je vais être forcé de m'en séparer.
L'attente de l'arrivée de la cuisinière avait suspendu le jeu à la table de whist. En entendant ces paroles, Camuflet demanda :
-Cydalise est donc toujours malade ?
-Oui. Je ne voulais pas d'abord le croire. Mais j'ai dû reconnaître qu'elle souffre d'une sorte de maladie nerveuse.
-Deux ou trois mois de calme et de repos suffisent quelquefois pour faire disparaître ce genre d'affection, avança Cabillaud père.
-Aussi, reprit le magistrat, suis-je décidé à accorder à ma domestique la permission qu'elle me demande d'aller passer quelques semaines à la campagne.
-Puis vous la reprendrez, n'est-ce pas ? demanda Fraimoulu, saisi par l'espoir d'accaparer plus tard Cydalise.
A cette demande, un nuage d'inquiétude avait paru sur le front de Walhofer.
Il se dissipa quand le juge répondit :
-Si je la reprendrai ? Vous n'en pouvez douter... Quand ce ne serait, messieurs, que pour avoir le plaisir de vous faire apprécier une seconde fois sa cuisine.
Il finissait quand apparut Cydalise.
Fort occupée par la préparation de son dîner, la cuisinière n'avait pensé qu'à ses fourneaux. L'idée ne lui était pas venue de demander au domestique Augustin, peu causeur du reste, des détails sur les convives.
Elle arrivait donc parfaitement ignorante des personnes que son maître avait reçues à sa table.
-Cydalise, dit le magistrat, je vous ai fait venir parce que ces messieurs ont tenu à vous complimenter sur le repas excellent que vous nous avez improvisé.
-Ces messieurs sont trop bons, prononça Cydalise.
Puis, lentement, elle s'inclina, tournant sur elle-même, pour répéter son salut à chaque table de jeu.
Lorsqu'elle se trouva en face de M. de Walhofer elle éprouva un violent soubresaut, fit un pas en arrière et, d'une seule pièce, tomba évanouie sur le parquet.
Cabillaud père fut aussitôt sur pied pour donner ses soins à la cuisinière.
-Rien de grave, annonça-t-il. Rien qu'une surexcitation résultant du zèle qu'elle a probablement mis à vouloir se surpasser en improvisant notre dîner... Il faudrait la porter sur son lit.
Comme le valet Augustin se baissait pour soulever Cydalise, Fraimoulu, qui en sa qualité de propriétaire, savait que l'appartement comportait deux chambres de domestiques sous les combles, dit à son neveu :
-Gontran, aide donc Augustin à la porter au sixième étage.

-Mais non, mais non ! fit vivement M. Grandvivier, il n'y a pas à monter au sixième. Ayant fait exécuter une nouvelle office sur une partie de la cuisine, j'ai converti l'ancienne en une chambre de domestique sous même clé que l'appartement. C'est Cydalise qui l'occupe. Augustin n'a pas besoin d'aide pour porter la malade sur son lit.
Puis, s'adressant à Cabillaud père qui s'apprêtait à suivre le valet tenant Cydalise en ses bras :
-Mon cher docteur, dit-il, je la recommande à vos bons soins.
-Soyez sans crainte. C'est peu grave du reste. Une potion calmante des plus anodines et une bonne nuit suffiront pour que, demain, votre cuisinière soit rétablie.
Ensuite, écartant son fils Gustave qui faisait mine de l'accompagner :
-Non, reste là. J'y suffirai seul.
Et il suivit Augustin emportant l'évanouie.
Rien dans le maintien du baron de Walhofer n'avait indiqué qu'il se crût la cause de l'évanouissement de la cuisinière. Son visage n'avait exprimé qu'un sentiment de compassion.
Seulement, à la chute de Cydalise sur le parquet, une colère froide lui avait mordu le coeur.
-Maladroite maudite ! avait-il pensé.
Cette fureur secrète s'était troublée en entendant le juge annoncer que Cydalise, au lieu de loger au sixième étage, avait sa chambre dans l'appartement.
-Comment pourrai-je, à présent, faire la leçon à cette poule mouillée qui n'a pas su commander à son émotion en me voyant ? ... Ce n'est plus facile comme là-bas, rue de Turenne...
Maintenant que me voici introduit chez Grandvivier par un heureux hasard, la sotte et peureuse créature va-t-elle me trahir ?
Et la rage lui incendiant, plus ardente, le cerveau, il serra les poings en se disant :
-S'il en était ainsi, malheur à elle !
Ce transport de fureur, que nul des assistants n'aurait pu deviner sous son attitude calme, s'apaisa chez le baron en entendant M. Grandvivier dire après le départ de Cabillaud :
-Voilà qui me décide à accorder à Cydalise cette clé des champs qu'elle m'a plusieurs fois demandée. J'hésitais à me séparer de cette femme qui est à la fois bonne cuisinière et domestique dévouée.
Cela dit d'un ton affectueux, le juge secoua la tête et ajouta d'un ton contrarié :
-Cela tombe mal.
L'incident avait fait abandonner les parties de jeu. Chacun se tenait autour du maître de la maison qui répéta en appuyant sur ses mots :
-Oui, cela tombe très mal.
-Vous aviez sans doute le projet de donner quelques dîners pour lesquels le talent de Cydalise va vous faire défaut ? avança Fraimoulu, interprétant à sa façon le regret du magistrat.
-Non, fit le juge. Ma contrariété vient de ce que, au lieu de cette servante sur laquelle je pouvais compter, j'aurai une nouvelle figure ici, pour le moment prochain du retour de ma fille.
-Votre enfant va donc revenir ? demanda Camuflet.
-Oui, dans une quinzaine de jours.
-Parfaitement guérie ?
-Ayant recouvré toute sa santé, prononça gaiement M. Grandvivier.
Et, revenant à ses moutons :
-Voilà pourquoi, mon cher Camuflet, par cette cloison que je vous ai fait élever, j'ai dû rétrécir la cuisine afin d'avoir une nouvelle office, ce qui me permettait d'utiliser l'ancienne en la transformant en une chambre de bonne qui n'existait pas, sous clé, dans l'appartement...
Il est nécessaire que ma fille ait, la nuit, une domestique couchée à proximité. C'est là ce qui fait que je n'ai pas envoyé Cydalise loger au sixième étage.
Cependant Fraimoulu s'était penché à l'oreille de son neveu pour lui souffler tout bas :
-Mademoiselle Grandvivier ferait joliment ton affaire ! Une belle dot ! ... Brise donc ta stupide liaison !
Bien décidé à la résistance, Gontran, pour en finir une bonne fois, répondit sur le même ton à son oncle :
-Savez-vous la différence qui existe entre la Dame Blanche et mon mariage ?
-Non, lâcha l'oncle ahuri.
-C'est que la «Dame Blanche vous regarde», et que mon mariage ne vous regarde pas du tout.
A ce moment reparut Cabillaud père, pour donner des nouvelles de la malade.
-En revenant à elle, annonça-t-il, Cydalise a eu une crise de larmes qui l'a soulagée, mieux que la potion calmante. Quand je l'ai quittée, elle s'endormait... C'est tout un paquet de nerfs que cette fille !
Cinq minutes après, tous partaient, reconduits jusqu'à la porte par M. Grandvivier.
En saluant le baron qui fermait la marche, le juge prit congé de lui par cette banalité dite d'une voix aimable :
-Enchanté de l'occasion qui m'a permis d'apprendre un peu le jeu de l'écarté.

-Oh ! vous avez encore besoin de recevoir bien des leçons ! répliqua en riant Walhofer.
-Aussi ai-je l'espoir que vous n'abandonnerez pas votre élève, prononça le juge.
En même temps qu'il invitait le baron à revenir, le magistrat lui tendait la main.
-Pour sûr, il ne me connaît pas ! se répéta le baron en serrant la main qui lui était offerte.
Derrière la porte qu'il venait de refermer sur les partants, M. Grandvivier essuya avec dégoût sur son vêtement la main qu'avait touchée le baron.
-Gare à toi, misérable ! gronda-t-il.
Puis, d'un pas lent, il se dirigea vers la chambre de Cydalise.
Le sommeil dont avait parlé Cabillaud n'était pas venu ou avait dû être de fort courte durée, car la cuisinière, à l'entrée de son maître, s'était dressée sur son séant, pâle, la figure convulsée, frissonnante de terreur. Elle tendit vers lui ses mains suppliantes en disant d'une voix brisée :
-Grâce ! Pitié !
-Grâce ! répéta le juge. Grâce pour qui ? Pour vous ou pour lui ?
M'avez-vous fait grâce à moi dont vous avez brisé le coeur par la plus épouvantable torture ? Avez-vous eu pitié de ma pauvre enfant que vous avez perdue, vous et votre ignoble complice ?
Un instant le juge regarda cette fille anéantie par une immense épouvante, puis il reprit :
-Si c'est pour vous, Cydalise, que vous demandez grâce, à quoi bon ?
Vous savez que, si vous tenez votre promesse, vous n'avez rien à craindre de ma vengeance.
J'ai juré et je tiendrai mon serment de m'en remettre au ciel du soin de vous punir... et, j'en ai la certitude, il vous punira... Sans qu'il vous vienne de moi, le châtiment ne saurait tarder à vous atteindre.
Après un rire qui se pouvait comparer à une sorte de rugissement rauque et féroce, M. Grandvivier poursuivit :
-Mais, pour lui, il n'en est pas de même. Je ne confierai à personne le soin de me venger... De lui-même, il est venu se mettre sous ma main...
et ma main va s'abattre sur lui terrible et impitoyable !
Comme s'il croyait déjà tenir sa proie, M. Grandvivier étendit un bras menaçant en répétant son rire tout vibrant d'une haine farouche.
Il retrouva son calme pour dire d'un ton bref :
-Demain, devant témoins, je vous offrirai de vous laisser partir et vous refuserez votre liberté.
Pantelante de la terreur immense que lui inspirait son maître, Cydalise bégaya d'une voix convulsive :
-Oui, monsieur, je refuserai de quitter votre service.
Le juge fit une pause, comme si ce qu'il avait à demander lui coûtait à dire ; puis avec effort :
-Depuis combien de temps n'avez-vous parlé à votre misérable complice ?
A cette question, la cuisinière se mit à trembler, et elle finit par balbutier :
-Dans la dernière semaine que nous avons habité rue de Turenne, il est venu au milieu de la nuit.
Et vivement, avec le ton d'une sincérité indéniable, elle ajouta :
-Mais je vous jure, monsieur, que ce n'est pas volontairement que je l'avais attiré.
-Je le sais, dit froidement le juge.
C'est moi qui, en vous ordonnant d'ouvrir la fenêtre du salon, vous ai fait lui donner le signal qui, jadis, était celui de vos rendez-vous nocturnes. Aussi l'ai-je vu franchir le mur et traverser le jardin pour aller vous rejoindre... Un moment, le désir m'est venu de l'abattre d'un coup de fusil, mais, la réflexion aidant, je l'ai laissé passer, car ma vengeance n'eût pas été ce que je la veux... Il me faut la mort de cet homme sans que rien puisse m'en accuser... et, surtout, sans que la réputation de ma fille soit effleurée par l'ombre même d'un soupçon.
Cydalise avait écouté, frémissante, les yeux agrandis par l'épouvante.
Tant de haine implacable avait accentué les paroles du juge, qu'elle s'écria effarée :
-Non, vous ne m'avez pas pardonné !
-Vous avoir pardonné ? répéta le magistrat en secouant la tête lentement. Vous dites vrai, non. Mais j'ai juré, devant les aveux de votre repentir, de laisser au ciel, je vous le répète, le soin de vous punir... Et mon serment, je le tiendrai si vous ne faites rien qui laisse ce misérable échapper à ma vengeance.
-Aujourd'hui, je le hais ! C'est lui qui m'a perdue ! prononça Cydalise avec une rage farouche.
Après un court silence, M. Grandvivier reprit :
-A votre dernière entrevue, que vous a demandé cet homme ?
-Il tenait surtout à savoir si votre fille allait bientôt revenir.
Un sourire cruel passa sur les lèvres du juge.
-A cette heure, il en est assuré, dit-il, car, ce soir même, devant mes invités, j'ai pris soin d'annoncer le prochain retour d'Angèle.
Ensuite, d'une voix qui ordonnait :

-Demain, reprit-il, le chenapan rôdera autour de la maison, guettant votre première sortie, d'abord pour vous imposer de rester chez moi où vous devez servir ses intérêts... Sur ce point, vous lui laisserez croire que c'est à lui que vous cédez... Puis, pour étudier les moyens de vous revoir à sa guise dans ce nouveau domicile... Vous m'avertirez de ce qui aura été convenu à ce sujet.
Et d'un ton bref et dur :
-Vous m'avez compris ? ajouta le juge.
-J'obéirai, articula péniblement la servante, secouée par un nouveau frisson et suivant d'un regard plein de terreur M. Grandvivier qui se retirait lentement.
Pourquoi Cydalise ne cherchait-elle pas à se soustraire par la fuite aux ordres de son maître ? Il fallait qu'un terrible secret la mît sous la puissance du juge, car, quand elle fut seule, elle répéta entre ses dents, qui claquaient d'épouvante :
-Oui, oui, j'obéirai !

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