XIII
Le lendemain matin de la soirée passée chez son ami Ducanif, le brave Athanase Fraimoulu se réveilla de méchante humeur. Il avait vu s'en aller à veau-l'eau ce projet de mariage avec mademoiselle Ducanif qu'il avait si longtemps caressé au profit de son neveu Gontran.
Si Ducanif ne lui avait pas déjà annoncé qu'il s'adressait trop tard à lui, car il avait déjà disposé de la main de sa fille, Fraimoulu n'aurait pas manqué de se demander s'il était prudent de faire entrer son neveu dans une famille où la mère et la fille vivaient d'un côté, pendant que, de l'autre, le père était accaparé par un trio de coquins.
Tout en s'habillant, Athanase repassait dans sa mémoire ses observations de la veille.
-Oui, pensait-il, Ducanif, à n'en pas douter, est entre les pattes de ce trio qui s'entend, comme larrons en foire, pour le dépiauter. Les gredins sont déjà parvenus à l'isoler en le séparant de sa femme et de sa fille... La fortune de Ducanif va la danser !
Là-dessus, Athanase Fraimoulu, en se rappelant les détails, résumait la situation. Selon lui, la cuisinière Héloïse et son amant, le docteur Cabillaud fils, le beau Gustave, devaient avoir été seuls d'abord à essayer le coup. Ensuite, soit qu'ils eussent eu besoin de s'adjoindre un auxiliaire en appelant le baron, soit que M. Walhofer fût venu de lui-même, en dogue affamé et menaçant qui a senti une copieuse pâtée, et se fût imposé, le trio s'était complété. Le bon accord régnerait-il toujours entre eux ?
A cette question qu'il s'adressait, Fraimoulu secouait la tête. Heu ! heu ! Walhofer lui avait semblé être un mâtin qui, à l'heure du partage, montrerait de terribles crocs à ses associés Gustave et Héloïse.
Si Ducanif ne lui avait pas déjà annoncé qu'il s'adressait trop tard à lui, car il avait déjà disposé de la main de sa fille, Fraimoulu n'aurait pas manqué de se demander s'il était prudent de faire entrer son neveu dans une famille où la mère et la fille vivaient d'un côté, pendant que, de l'autre, le père était accaparé par un trio de coquins.
Tout en s'habillant, Athanase repassait dans sa mémoire ses observations de la veille.
-Oui, pensait-il, Ducanif, à n'en pas douter, est entre les pattes de ce trio qui s'entend, comme larrons en foire, pour le dépiauter. Les gredins sont déjà parvenus à l'isoler en le séparant de sa femme et de sa fille... La fortune de Ducanif va la danser !
Là-dessus, Athanase Fraimoulu, en se rappelant les détails, résumait la situation. Selon lui, la cuisinière Héloïse et son amant, le docteur Cabillaud fils, le beau Gustave, devaient avoir été seuls d'abord à essayer le coup. Ensuite, soit qu'ils eussent eu besoin de s'adjoindre un auxiliaire en appelant le baron, soit que M. Walhofer fût venu de lui-même, en dogue affamé et menaçant qui a senti une copieuse pâtée, et se fût imposé, le trio s'était complété. Le bon accord régnerait-il toujours entre eux ?
A cette question qu'il s'adressait, Fraimoulu secouait la tête. Heu ! heu ! Walhofer lui avait semblé être un mâtin qui, à l'heure du partage, montrerait de terribles crocs à ses associés Gustave et Héloïse.
Il serait le troisième larron qui volerait l'âne. Quel rôle s'était-il donné dans la comédie, ce baron qui, pour mieux surveiller le pigeon à plumer, était venu se loger dans la maison de Ducanif !
Quand Fraimoulu avait proposé son neveu Gontran pour gendre à Ducanif, ce dernier n'avait-il pas annoncé qu'il avait engagé déjà sa parole ailleurs ? Est-ce que le baron ne serait pas, par hasard, celui qui devait épouser la fille ?
Fraimoulu n'avait pas la prétention de se poser en devin, mais il pouvait prédire que mademoiselle Ducanif n'aurait pas une existence de miel avec ce baron de Walhofer qui, la veille, avait mangé fort, bu sec et très peu parlé. Malgré cette tenue prudente de celui dans lequel il suspectait un aventurier, Athanase n'en avait pas moins éprouvé la plus mauvaise impression.
Quand il eut achevé sa toilette, Fraimoulu avait pris résolument son parti de l'échec subi par son projet de marier son neveu Gontran à mademoiselle Ducanif.
-Baste ! fit-il, le monde ne manque pas d'autres filles à marier...
Un souvenir lui donna sa fin de phrase :
-... Quand ce ne serait que la fille de mon très prochain locataire, M. Grandvivier. L'intention où il est, a-t-il dit, de donner des bals et des dîners dans son nouveau logement laisse à supposer que mademoiselle Grandvivier, complètement guérie, va revenir près de son père... Je n'ai pas compté avec le magistrat, mais j'ai l'idée que Gontran trouverait des écus de ce côté-là.
En pointant ainsi ses visées, Athanase pensa combien un magistrat, sur la décence et les moeurs, devait chercher la petite bête, et il s'applaudit fort d'avoir exigé de Gontran qu'il menât une existence moins irrégulière.
Quand Fraimoulu avait proposé son neveu Gontran pour gendre à Ducanif, ce dernier n'avait-il pas annoncé qu'il avait engagé déjà sa parole ailleurs ? Est-ce que le baron ne serait pas, par hasard, celui qui devait épouser la fille ?
Fraimoulu n'avait pas la prétention de se poser en devin, mais il pouvait prédire que mademoiselle Ducanif n'aurait pas une existence de miel avec ce baron de Walhofer qui, la veille, avait mangé fort, bu sec et très peu parlé. Malgré cette tenue prudente de celui dans lequel il suspectait un aventurier, Athanase n'en avait pas moins éprouvé la plus mauvaise impression.
Quand il eut achevé sa toilette, Fraimoulu avait pris résolument son parti de l'échec subi par son projet de marier son neveu Gontran à mademoiselle Ducanif.
-Baste ! fit-il, le monde ne manque pas d'autres filles à marier...
Un souvenir lui donna sa fin de phrase :
-... Quand ce ne serait que la fille de mon très prochain locataire, M. Grandvivier. L'intention où il est, a-t-il dit, de donner des bals et des dîners dans son nouveau logement laisse à supposer que mademoiselle Grandvivier, complètement guérie, va revenir près de son père... Je n'ai pas compté avec le magistrat, mais j'ai l'idée que Gontran trouverait des écus de ce côté-là.
En pointant ainsi ses visées, Athanase pensa combien un magistrat, sur la décence et les moeurs, devait chercher la petite bête, et il s'applaudit fort d'avoir exigé de Gontran qu'il menât une existence moins irrégulière.
Oui, mais ce dernier s'était-il résigné ? Un doute vint à l'esprit de Fraimoulu en se rappelant cette exclamation de Ducanif, alors qu'il lui proposait Gontran pour gendre : «Eh ! mon cher, pouvais-je supposer que ton neveu voulait de ma fille, lui qui vit maritalement avec une maîtresse ! ...» Et comme il avait répliqué en affirmant que cette liaison était rompue, Ducanif avait ajouté : «Alors, pas depuis longtemps, car il y a tout au plus deux heures que j'ai rencontré Gontran avec sa particulière au bras... Une personne très jolie et fort distinguée».
Du moment que son neveu avait accepté les dix mille francs qui devaient faciliter la rupture, Fraimoulu était convaincu que Gontran avait obéi ; mais comme deux certitudes valent encore mieux qu'une seule, l'oncle, dont la toilette était terminée, mit son chapeau en se disant :
-Je vais aller chez Gontran pour voir si la place est nette.
Fraimoulu, en partant, trouva la cour encombrée de meubles. C'était le déménagement de M. Picador, ce locataire tant pressé de décamper qu'il avait offert l'abandon de ses six mois d'avance si Athanase voulait lui résilier son bail ; ce à quoi le propriétaire avait consenti puisque, contraint par ordre des médecins à modifier sa vie, il lui fallait un appartement plus confortable que l'exigu local de célibataire, ne mangeant jamais chez lui, qui lui avait suffi jusqu'à ce jour.
Cet appartement, situé au-dessous de celui que M. Grandvivier avait loué la veille, était bien vaste pour lui ; mais ne se pouvait-il pas qu'une fois Gontran marié, celui-ci consentît à venir vivre avec sa femme sous le toit de son oncle.
A cette perspective qui promettait une existence moins sombre au vieux diable se faisant ermite, l'oncle secoua la tête en répétant son refrain :
-Mais, pour que Gontran se marie, il faut qu'il ait quitté sa maîtresse.
Du moment que son neveu avait accepté les dix mille francs qui devaient faciliter la rupture, Fraimoulu était convaincu que Gontran avait obéi ; mais comme deux certitudes valent encore mieux qu'une seule, l'oncle, dont la toilette était terminée, mit son chapeau en se disant :
-Je vais aller chez Gontran pour voir si la place est nette.
Fraimoulu, en partant, trouva la cour encombrée de meubles. C'était le déménagement de M. Picador, ce locataire tant pressé de décamper qu'il avait offert l'abandon de ses six mois d'avance si Athanase voulait lui résilier son bail ; ce à quoi le propriétaire avait consenti puisque, contraint par ordre des médecins à modifier sa vie, il lui fallait un appartement plus confortable que l'exigu local de célibataire, ne mangeant jamais chez lui, qui lui avait suffi jusqu'à ce jour.
Cet appartement, situé au-dessous de celui que M. Grandvivier avait loué la veille, était bien vaste pour lui ; mais ne se pouvait-il pas qu'une fois Gontran marié, celui-ci consentît à venir vivre avec sa femme sous le toit de son oncle.
A cette perspective qui promettait une existence moins sombre au vieux diable se faisant ermite, l'oncle secoua la tête en répétant son refrain :
-Mais, pour que Gontran se marie, il faut qu'il ait quitté sa maîtresse.
Il se mit donc en route pour aller au domicile de son neveu, situé sur le boulevard Saint-Martin.
Chemin faisant, il continua ses réflexions. Après tout, si son neveu et sa future femme ne voulaient pas habiter avec lui, il égayerait son existence par la société de quelques bons amis qu'il traiterait de son mieux. Oui, mais pour faire festoyer ses amis il lui fallait cette introuvable bonne cuisinière. Où la dénicherait-il ? La veille, il avait pensé à détourner celle de son prochain, mais son envie était sinon éteinte, du moins fort refroidie. A coup sûr il n'irait pas prendre une des trois cuisinières de M. Camuflet qu'on lui avait dit en posséder trois. En plus qu'il savait maintenant à quel titre elles étaient chez ce monsieur, il croyait sentir encore l'odeur des ragoûts infects qui l'auraient asphyxié, si Camuflet n'avait pas ouvert la fenêtre.
Il avait aussi songé à soudoyer Héloïse, le cordon bleu de Ducanif. Mais à celle-là il croyait prudent de renoncer. La gaillarde n'aurait pas lâché la proie pour l'ombre. Cette proie, elle la tenait en la personne de son maître le placeur, et Fraimoulu prévoyait dans l'avenir de Ducanif une catastrophe où seraient mêlés le baron de Walhofer et le médecin Cabillaud fils.
Des cuisinières émérites qui lui avaient été citées, restait encore Clarisse et Cydalise.
Clarisse au docteur Cabillaud père, le savant à la verrue ? Il serait toujours temps de s'occuper de celle-là quand il aurait échoué près de cette fameuse Cydalise, la cuisinière du juge, que Ducanif lui avait tant prônée lorsqu'il lui avait annoncé en confidence qu'elle allait quitter son maître. Quand M. Grandvivier serait venu habiter sa maison, Fraimoulu aurait cette fille bien à portée pour l'attirer à son service.
Du moment que Cydalise ne voulait plus rester chez le juge, il se dit que ce ne serait pas tâche difficile que de s'attacher l'illustre cordon bleu.
Chemin faisant, il continua ses réflexions. Après tout, si son neveu et sa future femme ne voulaient pas habiter avec lui, il égayerait son existence par la société de quelques bons amis qu'il traiterait de son mieux. Oui, mais pour faire festoyer ses amis il lui fallait cette introuvable bonne cuisinière. Où la dénicherait-il ? La veille, il avait pensé à détourner celle de son prochain, mais son envie était sinon éteinte, du moins fort refroidie. A coup sûr il n'irait pas prendre une des trois cuisinières de M. Camuflet qu'on lui avait dit en posséder trois. En plus qu'il savait maintenant à quel titre elles étaient chez ce monsieur, il croyait sentir encore l'odeur des ragoûts infects qui l'auraient asphyxié, si Camuflet n'avait pas ouvert la fenêtre.
Il avait aussi songé à soudoyer Héloïse, le cordon bleu de Ducanif. Mais à celle-là il croyait prudent de renoncer. La gaillarde n'aurait pas lâché la proie pour l'ombre. Cette proie, elle la tenait en la personne de son maître le placeur, et Fraimoulu prévoyait dans l'avenir de Ducanif une catastrophe où seraient mêlés le baron de Walhofer et le médecin Cabillaud fils.
Des cuisinières émérites qui lui avaient été citées, restait encore Clarisse et Cydalise.
Clarisse au docteur Cabillaud père, le savant à la verrue ? Il serait toujours temps de s'occuper de celle-là quand il aurait échoué près de cette fameuse Cydalise, la cuisinière du juge, que Ducanif lui avait tant prônée lorsqu'il lui avait annoncé en confidence qu'elle allait quitter son maître. Quand M. Grandvivier serait venu habiter sa maison, Fraimoulu aurait cette fille bien à portée pour l'attirer à son service.
Du moment que Cydalise ne voulait plus rester chez le juge, il se dit que ce ne serait pas tâche difficile que de s'attacher l'illustre cordon bleu.
Et, tout certain de son triomphe, Fraimoulu se léchait d'avance les babines à la pensée des plats succulents qui, dans l'avenir, se succéderaient sur sa table.
Tout en réfléchissant, il avait atteint la maison où habitait Gontran Lambert, son neveu.
Il monta, d'un pas alourdi par la cinquantaine, les cinq étages qui conduisaient au logement du jeune homme. D'habitude, il donnait un coup de sonnette brutal, qui produisait un vacarme de sonnerie. Les dix dernières fois qu'il s'était présenté, Fraimoulu s'était si bien cassé le nez devant la porte toujours obstinément fermée, malgré ses coups de sonnette réitérés, qu'il s'était dit :
-Si mon bandit de neveu et sa drôlesse n'ont pas quelque trou par lequel ils puissent apercevoir qui sonne et, par cela, juger s'ils doivent ouvrir, c'est qu'ils me reconnaissent à mon coup de sonnette.
Cette fois, son coup de sonnette fut doux, presque timide. Tout en souriant de sa ruse, il attendit en tendant l'oreille.
-On vient ouvrir. Mazette ! ce n'est nullement un pas d'homme, car il est diantrement léger, pensa-t-il en soufflant comme un phoque, car s'il avait l'oreille fine, il possédait, par contre, une respiration courte, qui s'était mal accordée des cinq raides étages qu'il lui avait fallu grimper.
Donc, soit qu'il se fût trompé en croyant entendre un pas léger, soit que les rauques sifflements de sa respiration eussent annoncé l'ennemi à la personne qui allait ouvrir, la porte demeura fermée.
Après deux autres coups de sonnette, demeurés inutiles, Fraimoulu se résigna au seul parti qu'il avait à prendre, celui de descendre les cinq étages si péniblement montés.
Tout en réfléchissant, il avait atteint la maison où habitait Gontran Lambert, son neveu.
Il monta, d'un pas alourdi par la cinquantaine, les cinq étages qui conduisaient au logement du jeune homme. D'habitude, il donnait un coup de sonnette brutal, qui produisait un vacarme de sonnerie. Les dix dernières fois qu'il s'était présenté, Fraimoulu s'était si bien cassé le nez devant la porte toujours obstinément fermée, malgré ses coups de sonnette réitérés, qu'il s'était dit :
-Si mon bandit de neveu et sa drôlesse n'ont pas quelque trou par lequel ils puissent apercevoir qui sonne et, par cela, juger s'ils doivent ouvrir, c'est qu'ils me reconnaissent à mon coup de sonnette.
Cette fois, son coup de sonnette fut doux, presque timide. Tout en souriant de sa ruse, il attendit en tendant l'oreille.
-On vient ouvrir. Mazette ! ce n'est nullement un pas d'homme, car il est diantrement léger, pensa-t-il en soufflant comme un phoque, car s'il avait l'oreille fine, il possédait, par contre, une respiration courte, qui s'était mal accordée des cinq raides étages qu'il lui avait fallu grimper.
Donc, soit qu'il se fût trompé en croyant entendre un pas léger, soit que les rauques sifflements de sa respiration eussent annoncé l'ennemi à la personne qui allait ouvrir, la porte demeura fermée.
Après deux autres coups de sonnette, demeurés inutiles, Fraimoulu se résigna au seul parti qu'il avait à prendre, celui de descendre les cinq étages si péniblement montés.
Ah ! dame ! il n'était pas précisément à la gaieté, ce pauvre Athanase, et il n'eût pas fallu lui marcher fort sur le pied pour le mettre hors de lui. Quoi ! ce gamin de Gontran le faisait poser !
Quand il passa devant la loge, il crut indigne de faire bavarder le concierge qui, du reste, l'ayant vu déjà plus de vingt fois, le connaissait pour l'oncle de son locataire.
-Vous direz à mon neveu que je suis venu pour le voir, se contenta-t-il de dire.
Quand il fut sur le trottoir, Athanase consulta sa montre, qui lui accusa neuf heures.
-Mon neveu ne va chez son architecte qu'à dix heures... il ne pourra donc pas me prétendre qu'il était déjà parti à son bureau.
Et, en forme de conclusion, il ajouta :
-Le brigand n'a pas congédié sa princesse ! ... Ils vont rire de moi en gobelotant avec les dix mille francs que j'ai donnés comme un vrai serin.
Mais Fraimoulu connaissait son neveu bien à fond ; il se rétracta aussitôt :
-Non, non, pensa-t-il. Gontran est un honnête garçon qui m'eût renvoyé mon argent si sa résolution eût été de ne pas rompre... Or, pas de restitution... donc, rupture.
A sa rentrée dans sa maison, le portier, qui causait avec le facteur sur le pas de la loge, s'écria en l'apercevant :
-Tenez ! voilà justement monsieur ! ... il va vous donner la signature que vous demandez.
-Lettre recommandée ! annonça le facteur à Athanase en lui présentant son livret à signer.
Au pied de l'escalier Fraimoulu ouvrit la lettre.
Quand il passa devant la loge, il crut indigne de faire bavarder le concierge qui, du reste, l'ayant vu déjà plus de vingt fois, le connaissait pour l'oncle de son locataire.
-Vous direz à mon neveu que je suis venu pour le voir, se contenta-t-il de dire.
Quand il fut sur le trottoir, Athanase consulta sa montre, qui lui accusa neuf heures.
-Mon neveu ne va chez son architecte qu'à dix heures... il ne pourra donc pas me prétendre qu'il était déjà parti à son bureau.
Et, en forme de conclusion, il ajouta :
-Le brigand n'a pas congédié sa princesse ! ... Ils vont rire de moi en gobelotant avec les dix mille francs que j'ai donnés comme un vrai serin.
Mais Fraimoulu connaissait son neveu bien à fond ; il se rétracta aussitôt :
-Non, non, pensa-t-il. Gontran est un honnête garçon qui m'eût renvoyé mon argent si sa résolution eût été de ne pas rompre... Or, pas de restitution... donc, rupture.
A sa rentrée dans sa maison, le portier, qui causait avec le facteur sur le pas de la loge, s'écria en l'apercevant :
-Tenez ! voilà justement monsieur ! ... il va vous donner la signature que vous demandez.
-Lettre recommandée ! annonça le facteur à Athanase en lui présentant son livret à signer.
Au pied de l'escalier Fraimoulu ouvrit la lettre.
Elle contenait dix billets de mille francs et la carte de Gontran avec ces mots écrits sous le nom :
«Mon cher oncle,
»Je vous renvoie les billets de banque, oubliés par vous, dans le restaurant où nous déjeunions hier quand vous m'avez quitté si précipitamment pour rejoindre mademoiselle Pistache.»
A cette restitution, qui parlait d'elle-même, Athanase fut pris d'un accès de colère qu'il exhala en ces mots :
-Mon satané polisson a gardé sa poupée ! ... J'irai, moi, la faire décamper ! ! !
Pour un rien, il y serait même allé tout de suite : mais il réfléchit que c'était avoir une prétention niaise que de vouloir surprendre un ennemi sur ses gardes. Cela, en somme, ne le mènerait qu'à venir carillonner sur le carré, comme ce matin. Pour faire déguerpir quelqu'un d'un endroit, il faut soi-même se trouver dans cet endroit. Or il ne pouvait pas regarder son expédition de la matinée comme une entrée dans la place. Il était donc à présumer qu'il en serait de même à tout nouvel assaut.
Fraimoulu était un de ces têtus qui, une fois qu'ils veulent n'importe quoi, le veulent bien et que les obstacles à vaincre rendent ingénieux.
Son ardent désir de se trouver en face de la femme qu'il se promettait d'expulser lui souffla une ruse de guerre.
-Dussé-je me déguiser en charbonnier, j'entrerai la première fois en me présentant par l'escalier de service ! se promit-il.
Il déjeuna chez lui de plats que le concierge avait été lui chercher dans un restaurant voisin.
C'était d'autant plus exécrable que le portier, en passant devant la loge, avait emprunté la sauce de chaque mets pour se corser un certain ragoût de veau qu'il trouvait un peu fade et dont, après ce mélange, il se promettait une fête.
«Mon cher oncle,
»Je vous renvoie les billets de banque, oubliés par vous, dans le restaurant où nous déjeunions hier quand vous m'avez quitté si précipitamment pour rejoindre mademoiselle Pistache.»
A cette restitution, qui parlait d'elle-même, Athanase fut pris d'un accès de colère qu'il exhala en ces mots :
-Mon satané polisson a gardé sa poupée ! ... J'irai, moi, la faire décamper ! ! !
Pour un rien, il y serait même allé tout de suite : mais il réfléchit que c'était avoir une prétention niaise que de vouloir surprendre un ennemi sur ses gardes. Cela, en somme, ne le mènerait qu'à venir carillonner sur le carré, comme ce matin. Pour faire déguerpir quelqu'un d'un endroit, il faut soi-même se trouver dans cet endroit. Or il ne pouvait pas regarder son expédition de la matinée comme une entrée dans la place. Il était donc à présumer qu'il en serait de même à tout nouvel assaut.
Fraimoulu était un de ces têtus qui, une fois qu'ils veulent n'importe quoi, le veulent bien et que les obstacles à vaincre rendent ingénieux.
Son ardent désir de se trouver en face de la femme qu'il se promettait d'expulser lui souffla une ruse de guerre.
-Dussé-je me déguiser en charbonnier, j'entrerai la première fois en me présentant par l'escalier de service ! se promit-il.
Il déjeuna chez lui de plats que le concierge avait été lui chercher dans un restaurant voisin.
C'était d'autant plus exécrable que le portier, en passant devant la loge, avait emprunté la sauce de chaque mets pour se corser un certain ragoût de veau qu'il trouvait un peu fade et dont, après ce mélange, il se promettait une fête.
Ce déjeuner lui fit oublier son neveu pour ressusciter plus vive son ambition de posséder un cordon bleu.
-Quand j'aurai Cydalise ! ! ! pensa-t-il, ne doutant pas de la facilité qu'il trouverait à s'attacher cette fille, qui voulait quitter son maître actuel.
Le portier lui apporta son café.
-Pourquoi les pauvres gens n'auraient-ils pas aussi des douceurs ? s'était dit ce fonctionnaire en passant encore devant sa loge. Il s'était donc mis de côté une demi-tasse à déguster à la suite de son ragoût «corsé», puis, après avoir comblé le vide dans la cafetière du propriétaire par une addition d'eau chaude qu'il avait sur le feu pour sa barbe, il avait monté ce café baptisé, qu'il plaça devant Fraimoulu en annonçant :
-Il y a en bas un monsieur qui demande à vous parler. Dois-je le faire monter ?
Sa mésaventure avec son neveu ne laissait pas à Fraimoulu assez de patience pour écouter le premier venu.
-Un importun, sans doute ? dit-il au portier pour qu'il complétât ses renseignements sur celui qui demandait audience.
-C'est un monsieur qui m'a d'abord demandé à visiter l'appartement qu'a loué hier M. Grandvivier, afin, a-t-il dit, de se rendre compte de petits travaux à exécuter pour le locataire et autorisés par vous. Après cette visite, il s'est informé si vous étiez visible.
-C'est le monsieur Camuflet qui vient pour les cloisons, se dit le propriétaire en pensant au petit homme qui, la veille, quand il lui avait rendu visite, l'avait transformé en commissaire de police afin de pouvoir échapper à ses belles-mères.
-Quand j'aurai Cydalise ! ! ! pensa-t-il, ne doutant pas de la facilité qu'il trouverait à s'attacher cette fille, qui voulait quitter son maître actuel.
Le portier lui apporta son café.
-Pourquoi les pauvres gens n'auraient-ils pas aussi des douceurs ? s'était dit ce fonctionnaire en passant encore devant sa loge. Il s'était donc mis de côté une demi-tasse à déguster à la suite de son ragoût «corsé», puis, après avoir comblé le vide dans la cafetière du propriétaire par une addition d'eau chaude qu'il avait sur le feu pour sa barbe, il avait monté ce café baptisé, qu'il plaça devant Fraimoulu en annonçant :
-Il y a en bas un monsieur qui demande à vous parler. Dois-je le faire monter ?
Sa mésaventure avec son neveu ne laissait pas à Fraimoulu assez de patience pour écouter le premier venu.
-Un importun, sans doute ? dit-il au portier pour qu'il complétât ses renseignements sur celui qui demandait audience.
-C'est un monsieur qui m'a d'abord demandé à visiter l'appartement qu'a loué hier M. Grandvivier, afin, a-t-il dit, de se rendre compte de petits travaux à exécuter pour le locataire et autorisés par vous. Après cette visite, il s'est informé si vous étiez visible.
-C'est le monsieur Camuflet qui vient pour les cloisons, se dit le propriétaire en pensant au petit homme qui, la veille, quand il lui avait rendu visite, l'avait transformé en commissaire de police afin de pouvoir échapper à ses belles-mères.
Le concierge, sur le «oui» répondu par Fraimoulu, n'eut pas besoin de redescendre, car celui qu'il annonçait était monté sur ses talons et, tout aussitôt, du seuil de la chambre, se fit entendre une voix gaie qui demandait :
-Comment se porte mon libérateur ? Hein ! je ne suis pas long à rendre les visites qu'on m'a faites ?
C'était bien Camuflet. Il s'avança en tendant la main à Athanase.
En prenant dans la sienne la main qui lui était offerte, le propriétaire eut un mouvement de surprise.
-Oh ! oh ! fit-il. Que vous est-il donc arrivé ? Avez-vous eu une explication un peu vive avec vos belles-mères ?
-Ah ! oui, dit tranquillement Camuflet, vous dites cela à cause de mon oeil ? Ça se voit, n'est-ce pas ?
-C'est un superbe pochon.
En effet, l'oeil droit du triple veuf était entouré d'un large cercle du plus beau noir qui, s'il provenait d'un coup de poing, attestait chez celui qui l'avait octroyé un biceps de première force.
-Non, reprit Camuflet tout guilleret, ce n'est pas à mes dames que je dois ce pochon. Je l'ai attrapé dans une attaque nocturne.
-Et c'est cela qui vous rend si joyeux ? demanda Fraimoulu qui venait de remarquer sur le visage de son visiteur un air de contentement qui faisait même rayonner son pochon.
-Ah ! c'est que je vais vous dire... commença Camuflet.
Ensuite, après l'immense soupir de satisfaction d'un homme qui sent sa poitrine soulagée du poids de tout un monde, il s'écria :
-Je vais être délivré de mes belles-mères ! !
-Par la police ?
-Non, par l'amour, ou, pour mieux dire, par le mariage !
-Ah ! vous allez encore vous marier ? demanda Fraimoulu au hasard.
-Comment se porte mon libérateur ? Hein ! je ne suis pas long à rendre les visites qu'on m'a faites ?
C'était bien Camuflet. Il s'avança en tendant la main à Athanase.
En prenant dans la sienne la main qui lui était offerte, le propriétaire eut un mouvement de surprise.
-Oh ! oh ! fit-il. Que vous est-il donc arrivé ? Avez-vous eu une explication un peu vive avec vos belles-mères ?
-Ah ! oui, dit tranquillement Camuflet, vous dites cela à cause de mon oeil ? Ça se voit, n'est-ce pas ?
-C'est un superbe pochon.
En effet, l'oeil droit du triple veuf était entouré d'un large cercle du plus beau noir qui, s'il provenait d'un coup de poing, attestait chez celui qui l'avait octroyé un biceps de première force.
-Non, reprit Camuflet tout guilleret, ce n'est pas à mes dames que je dois ce pochon. Je l'ai attrapé dans une attaque nocturne.
-Et c'est cela qui vous rend si joyeux ? demanda Fraimoulu qui venait de remarquer sur le visage de son visiteur un air de contentement qui faisait même rayonner son pochon.
-Ah ! c'est que je vais vous dire... commença Camuflet.
Ensuite, après l'immense soupir de satisfaction d'un homme qui sent sa poitrine soulagée du poids de tout un monde, il s'écria :
-Je vais être délivré de mes belles-mères ! !
-Par la police ?
-Non, par l'amour, ou, pour mieux dire, par le mariage !
-Ah ! vous allez encore vous marier ? demanda Fraimoulu au hasard.
-Du tout ! du tout ! pas moi ! Ce sont mes belles-mères qui vont se marier.
-A leur âge !
Camuflet éclata de rire.
-Oui, à leur âge... C'est aussi ce que je me suis écrié quand M. Grandvivier a fait luire à mes yeux cet espoir de délivrance. Je ne voulais pas y croire ; cela me paraissait n'être qu'un conte de fées... car, du diable si je pouvais m'imaginer que chacune de mes trois vieilles folles avait son amoureux !
Et, en frappant sur un côté de sa redingote, Camuflet ajouta :
-Là, dans ma poche, j'ai une lettre de chacun des soupirants de mes belles-mères... D'un seul coup de filet, j'ai amené cette correspondance.
Tout en fouillant dans sa poche, Camuflet continua avec une feinte gravité :
-Je dois rendre cette justice à mes belles-mères que, chez elles, si le coeur a parlé, ce n'est pas pour les millions des paladins qui les courtisent... Ecoutez plutôt...
Ce disant, le veuf avait tiré trois lettres de sa poche ; il en ouvrit une en poursuivant :
-Celle-ci est adressée à madame Craquefer, mon numéro 1... Elle est d'un laconisme éloquent.
Et Camuflet lut :
«Tu sais, la vieille, que j'ai besoin d'argent. Je te l'ai dit déjà une fois ; je te le répète... Aboule vite, ou sinon gare à la danse...
Signé : TON ANTOINE.»
-Vous aviez raison. Ce paladin-là ne me semble pas, comme vous l'avanciez, posséder des millions, avança Fraimoulu après cette lecture.
-Et il en est de même pour le galant chevalier de madame Giraudon, mon numéro 2.
-A leur âge !
Camuflet éclata de rire.
-Oui, à leur âge... C'est aussi ce que je me suis écrié quand M. Grandvivier a fait luire à mes yeux cet espoir de délivrance. Je ne voulais pas y croire ; cela me paraissait n'être qu'un conte de fées... car, du diable si je pouvais m'imaginer que chacune de mes trois vieilles folles avait son amoureux !
Et, en frappant sur un côté de sa redingote, Camuflet ajouta :
-Là, dans ma poche, j'ai une lettre de chacun des soupirants de mes belles-mères... D'un seul coup de filet, j'ai amené cette correspondance.
Tout en fouillant dans sa poche, Camuflet continua avec une feinte gravité :
-Je dois rendre cette justice à mes belles-mères que, chez elles, si le coeur a parlé, ce n'est pas pour les millions des paladins qui les courtisent... Ecoutez plutôt...
Ce disant, le veuf avait tiré trois lettres de sa poche ; il en ouvrit une en poursuivant :
-Celle-ci est adressée à madame Craquefer, mon numéro 1... Elle est d'un laconisme éloquent.
Et Camuflet lut :
«Tu sais, la vieille, que j'ai besoin d'argent. Je te l'ai dit déjà une fois ; je te le répète... Aboule vite, ou sinon gare à la danse...
Signé : TON ANTOINE.»
-Vous aviez raison. Ce paladin-là ne me semble pas, comme vous l'avanciez, posséder des millions, avança Fraimoulu après cette lecture.
-Et il en est de même pour le galant chevalier de madame Giraudon, mon numéro 2.
Écoutez ce billet d'amour, dit Camuflet.
Il avait déplié la deuxième lettre et se mit à lire :
«Eh ! la mère, est-ce qu'on oublie son Boniface dont la bourse est à sec, oh ! mais à sec, que ça en fait pitié à tous les camarades ! Tâche donc d'expédier au plus vite des monacos à ton chéri.»
-Mazette ! fit Fraimoulu, en voici encore un qui ne nage pas dans l'or !
-Pas plus que l'amoureux de la noble Belge Buffard des Palombes dont je vais vous lire l'épître, répliqua Camuflet qui ouvrit la troisième lettre :
«Il me faut deux billets de mille francs ou je sombre au port.
Prouve-moi ainsi cette affection sans bornes que tu prétends toujours éprouver pour moi...»
Comme Camuflet s'était arrêté, Fraimoulu demanda :
-C'est tout ?
-Non, cela se termine par une phrase assez énigmatique, répondit Camuflet qui se remit à lire :
«J'ai deux grues couchées en joue. Laquelle ? De l'une ou de l'autre, il y aura toujours des picaillons à fricoter.»
Cela lu, Camuflet regarda Fraimoulu.
-Comprenez-vous ? demanda-t-il.
-Non, fit Athanase.
Mais, la curiosité l'excitant :
-Comment avez-vous pu vous procurer ces trois lettres étranges ? reprit-il.
Camuflet se redressa tout fiérot et avec un sourire malin :
-En pratiquant un précepte bien connu.
-Lequel ?
-Diviser pour régner.
Camuflet disait la vérité.
Il avait déplié la deuxième lettre et se mit à lire :
«Eh ! la mère, est-ce qu'on oublie son Boniface dont la bourse est à sec, oh ! mais à sec, que ça en fait pitié à tous les camarades ! Tâche donc d'expédier au plus vite des monacos à ton chéri.»
-Mazette ! fit Fraimoulu, en voici encore un qui ne nage pas dans l'or !
-Pas plus que l'amoureux de la noble Belge Buffard des Palombes dont je vais vous lire l'épître, répliqua Camuflet qui ouvrit la troisième lettre :
«Il me faut deux billets de mille francs ou je sombre au port.
Prouve-moi ainsi cette affection sans bornes que tu prétends toujours éprouver pour moi...»
Comme Camuflet s'était arrêté, Fraimoulu demanda :
-C'est tout ?
-Non, cela se termine par une phrase assez énigmatique, répondit Camuflet qui se remit à lire :
«J'ai deux grues couchées en joue. Laquelle ? De l'une ou de l'autre, il y aura toujours des picaillons à fricoter.»
Cela lu, Camuflet regarda Fraimoulu.
-Comprenez-vous ? demanda-t-il.
-Non, fit Athanase.
Mais, la curiosité l'excitant :
-Comment avez-vous pu vous procurer ces trois lettres étranges ? reprit-il.
Camuflet se redressa tout fiérot et avec un sourire malin :
-En pratiquant un précepte bien connu.
-Lequel ?
-Diviser pour régner.
Camuflet disait la vérité.
Mais, pour connaître l'exploit qui l'avait rendu maître de ces lettres et la circonstance qui lui avait valu ce superbe coup de poing sur l'oeil, il faut remonter de trente-six heures en arrière.
L'avant-veille, quand il avait quitté M. Grandvivier, après que celui-ci lui eut fait entrevoir la possibilité d'être délivré de son esclavage en mariant ses trois belles-mères, il était parti en se promettant d'arriver à découvrir, en chair et en os, ce baron de Walhofer qu'il ne connaissait encore que par le nom de la carte trouvée dans la poche du tablier de haute dame Buffard des Palombes.
-Oui, se disait-il en marchant, le conseil du juge est bon. Le tout est de donner le branle. Or, en favorisant l'union de l'illustre dame avec le baron, je verrai mes numéros 1 et 2, en vrais moutons de Panurge, courir au conjungo.
Il avait promis de revenir le lendemain chez le magistrat, qui l'attendait encore à dîner, pour lui donner des nouvelles du baron. A l'heure dite, il reparut, mais avec la mine du renard qui a manqué sa poule.
-Rien de neuf sur le Walhofer, annonça-t-il, pendant que mes mégères étaient allées aux provisions,-car chacune fait son marché séparément, tant elle aurait peur de manger quelque chose acheté par l'autre,-j'ai fureté dans tous les coins, et meubles de la chambre de madame des Palombes avec l'espoir de dénicher un portrait, une lettre, ou l'indice quelconque de la voie à suivre... Rien ! rien !
Puis en riant :
-Si mauvais résultat que j'aie à vous annoncer, j'ai encore failli ne pas pouvoir venir vous en faire part. Mes trois gaillardes, qui sont à court d'argent, faisaient si bonne garde autour de moi pour m'empêcher de m'évader avant d'avoir regarni leurs porte-monnaie, que je n'aurais pu m'enfuir s'il ne s'était présenté un M. Fraimoulu se disant propriétaire d'une maison où, paraît-il, vous avez loué, ce matin, un appartement.
L'avant-veille, quand il avait quitté M. Grandvivier, après que celui-ci lui eut fait entrevoir la possibilité d'être délivré de son esclavage en mariant ses trois belles-mères, il était parti en se promettant d'arriver à découvrir, en chair et en os, ce baron de Walhofer qu'il ne connaissait encore que par le nom de la carte trouvée dans la poche du tablier de haute dame Buffard des Palombes.
-Oui, se disait-il en marchant, le conseil du juge est bon. Le tout est de donner le branle. Or, en favorisant l'union de l'illustre dame avec le baron, je verrai mes numéros 1 et 2, en vrais moutons de Panurge, courir au conjungo.
Il avait promis de revenir le lendemain chez le magistrat, qui l'attendait encore à dîner, pour lui donner des nouvelles du baron. A l'heure dite, il reparut, mais avec la mine du renard qui a manqué sa poule.
-Rien de neuf sur le Walhofer, annonça-t-il, pendant que mes mégères étaient allées aux provisions,-car chacune fait son marché séparément, tant elle aurait peur de manger quelque chose acheté par l'autre,-j'ai fureté dans tous les coins, et meubles de la chambre de madame des Palombes avec l'espoir de dénicher un portrait, une lettre, ou l'indice quelconque de la voie à suivre... Rien ! rien !
Puis en riant :
-Si mauvais résultat que j'aie à vous annoncer, j'ai encore failli ne pas pouvoir venir vous en faire part. Mes trois gaillardes, qui sont à court d'argent, faisaient si bonne garde autour de moi pour m'empêcher de m'évader avant d'avoir regarni leurs porte-monnaie, que je n'aurais pu m'enfuir s'il ne s'était présenté un M. Fraimoulu se disant propriétaire d'une maison où, paraît-il, vous avez loué, ce matin, un appartement.
-C'est vrai. J'ai terminé avec M. Fraimoulu, après qu'il a été convenu de certains travaux à exécuter, pour lesquels je vous ai désigné au propriétaire.
-C'est aussi ce que m'a dit ce monsieur. Sa visite avait pour but de s'entendre avec moi sur la prompte exécution de ces travaux qu'il s'imaginait être fort pressés. A quoi j'ai répondu qu'il faisait erreur, car votre intention était de n'emménager qu'après que vous seriez parfaitement libre de l'instruction de l'affaire la Godaille... ce qui demanderait peut-être un mois.
-Sur ce point, vous vous êtes trompé, mon cher Camuflet.
-C'est pourtant vous-même qui m'avez annoncé ce délai.
-Oui, mais depuis quarante-huit heures des faits se sont présentés à moi, qui feront probablement que cette instruction, qui s'annonçait devoir être si longue, se terminera par une ordonnance de non lieu.
-Alors l'assassin de mon associé Bazart serait donc autre que son neveu le saltimbanque ?
-Il n'y a pas d'assassin, pour cette raison qu'il n'y a pas d'assassinat. J'ai acquis la conviction que je me trouvais devant un suicide... Dans deux ou trois jours, je l'espère, la Godaille sera remis en liberté.
-Mais l'affaire du cadavre de madame Bazart trouvé sous un plancher ?
-Tout certifie que c'est Bazart lui-même qui a vengé son honneur de mari outragé.
-Diable ! il n'y allait pas de main morte à se débarrasser de ceux qui le gênaient ! ! ! S'il avait eu trois belles-mères, lui ! Voyez-vous ça d'ici ?
-C'est aussi ce que m'a dit ce monsieur. Sa visite avait pour but de s'entendre avec moi sur la prompte exécution de ces travaux qu'il s'imaginait être fort pressés. A quoi j'ai répondu qu'il faisait erreur, car votre intention était de n'emménager qu'après que vous seriez parfaitement libre de l'instruction de l'affaire la Godaille... ce qui demanderait peut-être un mois.
-Sur ce point, vous vous êtes trompé, mon cher Camuflet.
-C'est pourtant vous-même qui m'avez annoncé ce délai.
-Oui, mais depuis quarante-huit heures des faits se sont présentés à moi, qui feront probablement que cette instruction, qui s'annonçait devoir être si longue, se terminera par une ordonnance de non lieu.
-Alors l'assassin de mon associé Bazart serait donc autre que son neveu le saltimbanque ?
-Il n'y a pas d'assassin, pour cette raison qu'il n'y a pas d'assassinat. J'ai acquis la conviction que je me trouvais devant un suicide... Dans deux ou trois jours, je l'espère, la Godaille sera remis en liberté.
-Mais l'affaire du cadavre de madame Bazart trouvé sous un plancher ?
-Tout certifie que c'est Bazart lui-même qui a vengé son honneur de mari outragé.
-Diable ! il n'y allait pas de main morte à se débarrasser de ceux qui le gênaient ! ! ! S'il avait eu trois belles-mères, lui ! Voyez-vous ça d'ici ?
Cette réflexion de Camuflet l'ayant ramené à ses moutons, il fit au juge le récit de sa ruse, pour prendre sa volée, d'avoir travesti Fraimoulu en commissaire de police venant l'arrêter comme complice de l'assassinat de la femme Bazart.
Ensuite, revenant à la question présente :
-Avec tout ça, continua-t-il, je ne vois pas trop comment j'arriverai à découvrir le baron de Walhofer, ce vieux soupirant de mon numéro trois.
L'intérêt mystérieux qu'avait M. Grandvivier à faire de Camuflet, à l'insu de ce dernier, un espion qu'il mettrait aux trousses du baron, lui fit jouer la comédie ; il parut réfléchir, puis, en secouant la tête :
-Peut-être vous y prenez-vous mal, mon cher ami, dit-il. A votre place, je chercherais à apprendre la vérité par les deux autres belles-mères.
Dans la vie commune que mènent ces dames, elles ne sont pas sans avoir surpris leurs secrets mutuels.
-Possible ! Mais, voyez-vous, pour ce qui est de m'en dire un mot, jamais ! ... Sans qu'elles soient convenues de rien, il y a entre elles, sur ce point, une alliance complète.
-Heu ! heu ! fit M. Grandvivier d'un ton de doute, il n'est si ferme alliance qu'on ne puisse rompre quand on sait mettre en pratique certain précepte.
-Quel précepte !
-Diviser pour régner.
-Non, non, mes gaillardes s'entendent trop bien, je le répète, sur cet unique point : me fourrer dedans ! dit Camuflet convaincu.
-Alors cherchez autour d'elles, conseilla le magistrat qui, en voyant le veuf le regarder sans comprendre, s'empressa d'ajouter : Souvent une alliance n'est pas toujours seulement défensive.
Ensuite, revenant à la question présente :
-Avec tout ça, continua-t-il, je ne vois pas trop comment j'arriverai à découvrir le baron de Walhofer, ce vieux soupirant de mon numéro trois.
L'intérêt mystérieux qu'avait M. Grandvivier à faire de Camuflet, à l'insu de ce dernier, un espion qu'il mettrait aux trousses du baron, lui fit jouer la comédie ; il parut réfléchir, puis, en secouant la tête :
-Peut-être vous y prenez-vous mal, mon cher ami, dit-il. A votre place, je chercherais à apprendre la vérité par les deux autres belles-mères.
Dans la vie commune que mènent ces dames, elles ne sont pas sans avoir surpris leurs secrets mutuels.
-Possible ! Mais, voyez-vous, pour ce qui est de m'en dire un mot, jamais ! ... Sans qu'elles soient convenues de rien, il y a entre elles, sur ce point, une alliance complète.
-Heu ! heu ! fit M. Grandvivier d'un ton de doute, il n'est si ferme alliance qu'on ne puisse rompre quand on sait mettre en pratique certain précepte.
-Quel précepte !
-Diviser pour régner.
-Non, non, mes gaillardes s'entendent trop bien, je le répète, sur cet unique point : me fourrer dedans ! dit Camuflet convaincu.
-Alors cherchez autour d'elles, conseilla le magistrat qui, en voyant le veuf le regarder sans comprendre, s'empressa d'ajouter : Souvent une alliance n'est pas toujours seulement défensive.
Quelquefois elle est neutre. C'est-à-dire qu'à côté de ceux qui se sont engagés à se défendre mutuellement, il y a aussi cette sorte d'alliance qui consiste à regarder faire, sans prendre parti pour personne... Cherchez parmi ceux-là.
Camuflet devint rêveur.
Soudain il tressaillit en s'écriant :
-Si je couvrais d'or ma concierge. Elle doit en savoir long sur le trio.
-La concierge prendrait votre or et n'ouvrirait la bouche que pour
vous berner au profit de l'ennemi... Non pas que je condamne votre idée
d'employer cette femme, car elle est bonne. Seulement vous la mettez mal
en pratique ; il faut agir, mais sans que vous paraissiez en scène.
-Alors, comment... ?
-Je vous l'ai dit : diviser pour régner.
-C'est-à-dire les mettre à couteaux tirés, sans paraître y être pour rien.
-Parfaitement.
A la fin de la soirée, le magistrat dit à Camuflet sur le point de partir :
-Vous savez du reste combien je m'intéresse à vous. N'oubliez pas de me tenir au courant de vos découvertes. Je n'ai pas besoin de vous recommander le secret sur les quelques conseils que je vous ai donnés.
-On m'arracherait plutôt le nez que de m'en tirer les vers, répondit naïvement le veuf.
Il s'en allait lentement, l'esprit à la recherche d'un moyen d'utiliser sa portière, quand, à cinquante mètres de la demeure du magistrat, un homme sortit d'une rue latérale et se mit à suivre la rue de Turenne, dans la même direction que Camuflet qui le précédait.
Cet homme était coiffé d'une casquette et vêtu d'une blouse ; il marchait en fumant sa pipe.
Camuflet devint rêveur.
Soudain il tressaillit en s'écriant :
-Si je couvrais d'or ma concierge. Elle doit en savoir long sur le trio.
-La concierge prendrait votre or et n'ouvrirait la bouche que pour
vous berner au profit de l'ennemi... Non pas que je condamne votre idée
d'employer cette femme, car elle est bonne. Seulement vous la mettez mal
en pratique ; il faut agir, mais sans que vous paraissiez en scène.
-Alors, comment... ?
-Je vous l'ai dit : diviser pour régner.
-C'est-à-dire les mettre à couteaux tirés, sans paraître y être pour rien.
-Parfaitement.
A la fin de la soirée, le magistrat dit à Camuflet sur le point de partir :
-Vous savez du reste combien je m'intéresse à vous. N'oubliez pas de me tenir au courant de vos découvertes. Je n'ai pas besoin de vous recommander le secret sur les quelques conseils que je vous ai donnés.
-On m'arracherait plutôt le nez que de m'en tirer les vers, répondit naïvement le veuf.
Il s'en allait lentement, l'esprit à la recherche d'un moyen d'utiliser sa portière, quand, à cinquante mètres de la demeure du magistrat, un homme sortit d'une rue latérale et se mit à suivre la rue de Turenne, dans la même direction que Camuflet qui le précédait.
Cet homme était coiffé d'une casquette et vêtu d'une blouse ; il marchait en fumant sa pipe.
Au moment où il avait débouché de la rue latérale, le bec de gaz, placé à l'angle, l'avait si bien éclairé que Camuflet avait pu voir son visage.
-Je ne me trompe pas, se dit-il, c'est ce garçon que M. Grandvivier, hier, à travers son rideau, regardait de façon si féroce alors qu'il fumait à la fenêtre de son taudis ayant vue sur le jardin... et que le juge, plus tard, m'a dit n'avoir pas vu.
Et, sans penser à mal, puisque c'était sa route à suivre, Camuflet continua sa marche derrière le fumeur.
Camuflet n'avait pas l'imagination prompte. En conséquence, il fut bientôt absorbé par le problème que M. Grandvivier lui avait donné à résoudre : savoir : diviser pour régner, en faisant, avec adresse, et sans paraître y avoir poussé en rien, sortir la concierge de son alliance avec les belles-mères.
-Le juge a raison, pensait-il ; si mes trois numéros, d'une manière quelconque, font leurs frasques, elles doivent, à coup sûr, être protégées par le silence de mes concierges... de la portière surtout, une maîtresse curieuse qui sait bien vite votre compte de puces.
Ainsi pensif, Camuflet marchait donc tout machinalement à dix mètres derrière l'homme à la pipe et aux longues moustaches blondes qu'il avait fini par oublier complètement.
Il n'était pas loin de minuit. A cette heure, où, dans certains quartiers de Paris, le mouvement et la vie veillent encore, la solitude était profonde dans la rue de Turenne.
Le fumeur, dont la pensée n'était pas, comme celle du triple veuf, travaillée par la solution d'un problème, ne tarda donc pas à entendre le pas qui résonnait derrière lui.
-Je ne me trompe pas, se dit-il, c'est ce garçon que M. Grandvivier, hier, à travers son rideau, regardait de façon si féroce alors qu'il fumait à la fenêtre de son taudis ayant vue sur le jardin... et que le juge, plus tard, m'a dit n'avoir pas vu.
Et, sans penser à mal, puisque c'était sa route à suivre, Camuflet continua sa marche derrière le fumeur.
Camuflet n'avait pas l'imagination prompte. En conséquence, il fut bientôt absorbé par le problème que M. Grandvivier lui avait donné à résoudre : savoir : diviser pour régner, en faisant, avec adresse, et sans paraître y avoir poussé en rien, sortir la concierge de son alliance avec les belles-mères.
-Le juge a raison, pensait-il ; si mes trois numéros, d'une manière quelconque, font leurs frasques, elles doivent, à coup sûr, être protégées par le silence de mes concierges... de la portière surtout, une maîtresse curieuse qui sait bien vite votre compte de puces.
Ainsi pensif, Camuflet marchait donc tout machinalement à dix mètres derrière l'homme à la pipe et aux longues moustaches blondes qu'il avait fini par oublier complètement.
Il n'était pas loin de minuit. A cette heure, où, dans certains quartiers de Paris, le mouvement et la vie veillent encore, la solitude était profonde dans la rue de Turenne.
Le fumeur, dont la pensée n'était pas, comme celle du triple veuf, travaillée par la solution d'un problème, ne tarda donc pas à entendre le pas qui résonnait derrière lui.
Tout en continuant sa marche, il tourna la tête pour voir qui lui arrivait sur les talons. Si l'obscurité de la rue et la distance lui défendaient de voir les traits de son suiveur, elles lui permettaient de constater sa petite taille et de se rassurer contre le danger d'une attaque nocturne.
A l'angle de la rue Charlot, il prit cette rue qui allait le conduire sur le boulevard. C'était aussi le chemin de Camuflet qui, pareillement, doubla l'angle et, comme celui qu'il précédait, tourna à gauche, en arrivant au boulevard. Puis, l'un croyant, après ce crochet, avoir laissé son suiveur continuer sa route en droite ligne, l'autre n'ayant pas conscience qu'il eût emboîté le pas à celui qu'il avait oublié, ils remontèrent le même trottoir.
Sur le boulevard Saint-Martin, le fumeur, à court de provision pour sa pipe, fit un quart de conversion pour entrer dans un bureau de tabac et comme, au lieu d'avancer, il resta sur place, fouillant ses poches au préalable, soit pour en tirer sa blague, soit pour vérifier s'il était en fonds, Camuflet, marchant toujours, franchit la distance et lui passa devant le nez, prenant ainsi de l'avance.
A ce passage de Camuflet dans la traînée de lumière produite par le bureau de tabac encore pleinement éclairé, le fumeur vit le triple veuf, pas assez tôt pourtant, car celui-ci l'avait déjà assez dépassé pour qu'il n'eût pu voir ses traits, mais suffisamment pour reconnaître à sa petite taille celui qu'il ne voyait plus que de dos.
-L'avorton de tout à l'heure, se dit-il, mais sans y attacher la moindre importance.
Après une courte station dans le bureau de tabac, le jeune homme aux longues moustaches reprit sa route, tout occupé de tirer sur sa pipe dont, au bureau, il avait imparfaitement allumé la nouvelle charge.
Cent mètres plus loin, la pipe était éteinte.
A l'angle de la rue Charlot, il prit cette rue qui allait le conduire sur le boulevard. C'était aussi le chemin de Camuflet qui, pareillement, doubla l'angle et, comme celui qu'il précédait, tourna à gauche, en arrivant au boulevard. Puis, l'un croyant, après ce crochet, avoir laissé son suiveur continuer sa route en droite ligne, l'autre n'ayant pas conscience qu'il eût emboîté le pas à celui qu'il avait oublié, ils remontèrent le même trottoir.
Sur le boulevard Saint-Martin, le fumeur, à court de provision pour sa pipe, fit un quart de conversion pour entrer dans un bureau de tabac et comme, au lieu d'avancer, il resta sur place, fouillant ses poches au préalable, soit pour en tirer sa blague, soit pour vérifier s'il était en fonds, Camuflet, marchant toujours, franchit la distance et lui passa devant le nez, prenant ainsi de l'avance.
A ce passage de Camuflet dans la traînée de lumière produite par le bureau de tabac encore pleinement éclairé, le fumeur vit le triple veuf, pas assez tôt pourtant, car celui-ci l'avait déjà assez dépassé pour qu'il n'eût pu voir ses traits, mais suffisamment pour reconnaître à sa petite taille celui qu'il ne voyait plus que de dos.
-L'avorton de tout à l'heure, se dit-il, mais sans y attacher la moindre importance.
Après une courte station dans le bureau de tabac, le jeune homme aux longues moustaches reprit sa route, tout occupé de tirer sur sa pipe dont, au bureau, il avait imparfaitement allumé la nouvelle charge.
Cent mètres plus loin, la pipe était éteinte.
L'homme tira de sa poche une boîte d'allumettes. Comme le vent assez vif, qui lui soufflait dans la figure, menaçait d'éteindre son allumette, il se retourna pour donner à la flamme l'abri de son individu, ce qui le mit en face de l'espace qu'il venait de parcourir.
-Oh ! oh ! fit-il subitement d'un ton composé de méfiance et de surprise, est-ce que ce moucheron-là me filerait, par hasard ?
Dame ! il y avait motif à surprise. Le petit homme qui, après l'avoir dépassé devant le bureau de tabac, aurait dû, maintenant, être bien avant, se retrouvait encore derrière lui, à une trentaine de mètres, d'autant plus visible qu'à cette heure avancée les passants n'étaient plus assez nombreux sur le trottoir pour masquer la vue de sa petite taille.
En ce bas monde, où il n'est pas de miracle, le fait était des plus simples à expliquer. Pendant que le fumeur était dans le bureau de tabac, Camuflet, au lieu de gagner du terrain, avait fait une pause devant la boutique d'un marchand de vin pour voir l'heure à l'oeil-de-boeuf placé au-dessus du comptoir, et comme sa montre était arrêtée, il l'avait remontée et mise à l'heure. C'était alors que le jeune homme, à sa sortie du bureau de tabac, avait à son tour dépassé le petit homme sans le remarquer, occupé qu'il était à tirer sa pipe dont le tabac humide se refusait à la combustion.
Étant expliqué ce qui avait causé la surprise du fumeur, il resterait encore à chercher ce qui avait éveillé sa méfiance. Il est à croire qu'il faisait partie de ceux que leur conscience tient toujours sur le qui-vive, et qui, suivant le dicton, en se sentant morveux, sont sans cesse prêts à se moucher.
-Oh ! oh ! fit-il subitement d'un ton composé de méfiance et de surprise, est-ce que ce moucheron-là me filerait, par hasard ?
Dame ! il y avait motif à surprise. Le petit homme qui, après l'avoir dépassé devant le bureau de tabac, aurait dû, maintenant, être bien avant, se retrouvait encore derrière lui, à une trentaine de mètres, d'autant plus visible qu'à cette heure avancée les passants n'étaient plus assez nombreux sur le trottoir pour masquer la vue de sa petite taille.
En ce bas monde, où il n'est pas de miracle, le fait était des plus simples à expliquer. Pendant que le fumeur était dans le bureau de tabac, Camuflet, au lieu de gagner du terrain, avait fait une pause devant la boutique d'un marchand de vin pour voir l'heure à l'oeil-de-boeuf placé au-dessus du comptoir, et comme sa montre était arrêtée, il l'avait remontée et mise à l'heure. C'était alors que le jeune homme, à sa sortie du bureau de tabac, avait à son tour dépassé le petit homme sans le remarquer, occupé qu'il était à tirer sa pipe dont le tabac humide se refusait à la combustion.
Étant expliqué ce qui avait causé la surprise du fumeur, il resterait encore à chercher ce qui avait éveillé sa méfiance. Il est à croire qu'il faisait partie de ceux que leur conscience tient toujours sur le qui-vive, et qui, suivant le dicton, en se sentant morveux, sont sans cesse prêts à se moucher.
Bref, il devait être en situation de craindre d'être épié, car il gronda encore :
-Oui, il doit me filer. La preuve en est que, me voyant arrêté, il ne continue pas sa marche.
En effet, le veuf était resté sur place, mais non pour la cause que lui prêtait le fumeur aux longues moustaches blondes. S'il n'avançait plus, c'est qu'il venait d'être immobilisé par la joie d'avoir soudainement trouvé le moyen de mettre ses belles-mères en hostilité avec sa portière.
-Oui, oui, se répétait-il, de cette façon, je les amènerai tout gentiment à se manger le nez... et la portière, en leur tournant casaque, viendra me crier gare ! ...
Cependant le fumeur s'était remis en marche, mais en doublant le pas. A ce train-là, si tout à l'heure il retrouvait encore le particulier sur ses talons, c'est que, bien décidément, il le filait.
-Alors, tant pis pour toi, mon joli coco ! se disait-il avec un vilain rire.
Après dix minutes d'un petit pas de course, il se retourna encore.
Toujours à même distance et courant aussi, il aperçut Camuflet.
Pouvait-il se douter que, si le petit homme accélérait ainsi sa marche, c'était que, maintenant qu'il tenait son idée, il lui tardait d'être rentré au logis pour bien étudier son projet.
Les circonstances transformant donc Camuflet en espion, le fumeur serra les poings et murmura entre ses dents :
-Si je te trouve encore sur mon dos au premier tournant, ton affaire est bonne !
Et bientôt, au coin de la rue Richelieu, il quitta le boulevard.
-Allons ! c'est bien à moi qu'il en veut, se dit-il, quand, au même tournant, il vit apparaître Camuflet dont c'était le chemin pour gagner, par la place Louvois, la rue Méhul qu'il habitait.
-Oui, il doit me filer. La preuve en est que, me voyant arrêté, il ne continue pas sa marche.
En effet, le veuf était resté sur place, mais non pour la cause que lui prêtait le fumeur aux longues moustaches blondes. S'il n'avançait plus, c'est qu'il venait d'être immobilisé par la joie d'avoir soudainement trouvé le moyen de mettre ses belles-mères en hostilité avec sa portière.
-Oui, oui, se répétait-il, de cette façon, je les amènerai tout gentiment à se manger le nez... et la portière, en leur tournant casaque, viendra me crier gare ! ...
Cependant le fumeur s'était remis en marche, mais en doublant le pas. A ce train-là, si tout à l'heure il retrouvait encore le particulier sur ses talons, c'est que, bien décidément, il le filait.
-Alors, tant pis pour toi, mon joli coco ! se disait-il avec un vilain rire.
Après dix minutes d'un petit pas de course, il se retourna encore.
Toujours à même distance et courant aussi, il aperçut Camuflet.
Pouvait-il se douter que, si le petit homme accélérait ainsi sa marche, c'était que, maintenant qu'il tenait son idée, il lui tardait d'être rentré au logis pour bien étudier son projet.
Les circonstances transformant donc Camuflet en espion, le fumeur serra les poings et murmura entre ses dents :
-Si je te trouve encore sur mon dos au premier tournant, ton affaire est bonne !
Et bientôt, au coin de la rue Richelieu, il quitta le boulevard.
-Allons ! c'est bien à moi qu'il en veut, se dit-il, quand, au même tournant, il vit apparaître Camuflet dont c'était le chemin pour gagner, par la place Louvois, la rue Méhul qu'il habitait.
Le jeune homme tenta encore une épreuve. Il entra dans la sombre rue Delayrac, déserte à cette heure avancée, car il était passé minuit. Une minute après, le triple veuf arrivait dans la rue.
Et, sans prêter la moindre attention à celui qui le précédait, absorbé, qu'il était dans ses combinaisons machiavéliques contre ses belles-mères, il s'avançait dans l'obscurité en se disant :
-Oui, excellente idée qui me permettra de diviser pour régn...
Malheureusement, il n'acheva pas le mot. Il en fut empêché par un terrible coup de poing qui venait de lui être asséné par un homme, bondissant de l'encoignure sombre d'une porte. L'attaque avait été si soudaine et, surtout, si vigoureuse, que le pauvre Camuflet n'eut pas le temps de voir son agresseur. Sous la force du coup, il s'affaissa sur le trottoir où il s'évanouit.
Après son ennemi terrassé, le jeune homme n'avait pas l'intention de s'en tenir là, car, se penchant sur le corps, il avançait déjà ses deux mains qui allaient serrer le cou de sa victime quand, tout à coup, il se releva en murmurant avec surprise :
-Eh ! mais, c'est le pante aux écus ! ! ! J'allais faire de la belle besogne, moi ! ... J'ai failli crever la caisse de la vieille.
Sur ce, il prit sa course et se perdit dans les détours des rues voisines en se disant :
-Après tout, un mauvais horion sur l'oeil, ce n'est pas la mort d'un homme. Si je n'en avais jamais accommodé que comme cela, j'en connais qui mangeraient encore de la soupe.
Ensuite, en souriant :
-Je ne m'étonne plus, à présent, s'il suivait le même chemin que moi...
Nous allions au même endroit.
Et, sans prêter la moindre attention à celui qui le précédait, absorbé, qu'il était dans ses combinaisons machiavéliques contre ses belles-mères, il s'avançait dans l'obscurité en se disant :
-Oui, excellente idée qui me permettra de diviser pour régn...
Malheureusement, il n'acheva pas le mot. Il en fut empêché par un terrible coup de poing qui venait de lui être asséné par un homme, bondissant de l'encoignure sombre d'une porte. L'attaque avait été si soudaine et, surtout, si vigoureuse, que le pauvre Camuflet n'eut pas le temps de voir son agresseur. Sous la force du coup, il s'affaissa sur le trottoir où il s'évanouit.
Après son ennemi terrassé, le jeune homme n'avait pas l'intention de s'en tenir là, car, se penchant sur le corps, il avançait déjà ses deux mains qui allaient serrer le cou de sa victime quand, tout à coup, il se releva en murmurant avec surprise :
-Eh ! mais, c'est le pante aux écus ! ! ! J'allais faire de la belle besogne, moi ! ... J'ai failli crever la caisse de la vieille.
Sur ce, il prit sa course et se perdit dans les détours des rues voisines en se disant :
-Après tout, un mauvais horion sur l'oeil, ce n'est pas la mort d'un homme. Si je n'en avais jamais accommodé que comme cela, j'en connais qui mangeraient encore de la soupe.
Ensuite, en souriant :
-Je ne m'étonne plus, à présent, s'il suivait le même chemin que moi...
Nous allions au même endroit.
Cependant Camuflet avait repris connaissance et s'était relevé. Tout trébuchant et la main sur son oeil endolori, il regagnait son domicile en se demandant :
-A qui dois-je ce coup de poing-là ? On m'a laissé ma montre et mon porte-monnaie ; donc c'est une vengeance qui a dû se tromper d'individu.
Le brave garçon pouvait-il, en bonne conscience, accuser de l'aventure le jeune homme moustachu auquel il ne pensait plus depuis la rue de Turenne ?
Pouvait-il aussi se douter, quand il tira la sonnette de sa porte cochère, que ce même jeune homme, de l'autre côté de la rue, caché dans l'ombre, guettait sa rentrée en se disant :
-Il en sera quitte pour un oeil au beurre noir ! ... Pourvu qu'à rentrer si tard il n'empêche pas la vieille de venir.
De quelle vieille parlait-il ? Elles étaient trois vieilles chez le veuf.
La portière avait guetté le retour de Camuflet pour lui faire algarade au passage devant la loge. Elle lui mit son bougeoir sous le nez, ce qui lui permit de voir en quel piteux état son locataire avait un oeil, et elle grogna hargneusement :
-Il y a des gens qui se soucient peu de faire mourir le pauvre monde par la privation de sommeil. Au lieu d'aller faire le coup de poing dans les brasseries, ils devraient penser aux infortunés qui veillent à les attendre.
-Toi, ma sorcière, demain tu me feras la risette ! pensa le retardaire qui fila sans répondre.
Au moment où Camuflet, étendu dans son lit, souffla sa bougie pour s'endormir, un long coup de sifflet retentit dans la rue, au pied de la maison.
-A qui dois-je ce coup de poing-là ? On m'a laissé ma montre et mon porte-monnaie ; donc c'est une vengeance qui a dû se tromper d'individu.
Le brave garçon pouvait-il, en bonne conscience, accuser de l'aventure le jeune homme moustachu auquel il ne pensait plus depuis la rue de Turenne ?
Pouvait-il aussi se douter, quand il tira la sonnette de sa porte cochère, que ce même jeune homme, de l'autre côté de la rue, caché dans l'ombre, guettait sa rentrée en se disant :
-Il en sera quitte pour un oeil au beurre noir ! ... Pourvu qu'à rentrer si tard il n'empêche pas la vieille de venir.
De quelle vieille parlait-il ? Elles étaient trois vieilles chez le veuf.
La portière avait guetté le retour de Camuflet pour lui faire algarade au passage devant la loge. Elle lui mit son bougeoir sous le nez, ce qui lui permit de voir en quel piteux état son locataire avait un oeil, et elle grogna hargneusement :
-Il y a des gens qui se soucient peu de faire mourir le pauvre monde par la privation de sommeil. Au lieu d'aller faire le coup de poing dans les brasseries, ils devraient penser aux infortunés qui veillent à les attendre.
-Toi, ma sorcière, demain tu me feras la risette ! pensa le retardaire qui fila sans répondre.
Au moment où Camuflet, étendu dans son lit, souffla sa bougie pour s'endormir, un long coup de sifflet retentit dans la rue, au pied de la maison.
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