Eugène Chavette - La Conquête d'une Cuisinière I - texte intégral

In Libro Veritas

La Conquête d'une Cuisinière I

Par Eugène Chavette

Oeuvre du domaine public.

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Table des matières
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XII

A l'annonce de l'augmentation de ses appointements, Cydalise s'était inclinée sans mot dire, puis elle s'était éloignée, toujours pâle et frémissante encore de ce frisson qui l'avait secouée sous le regard aigu de son maître.
-Ah ! Cydalise ! fit M. Grandvivier au moment où elle allait disparaître.
En passant dans le salon, aérez cette pièce qui sent un peu le renfermé... Ouvrez la fenêtre sur le jardin.
Le trouble du cordon bleu avait échappé à Camuflet dont l'attention avait été subitement accaparée par un canard-bigarade que le valet venait de servir sur la table, devant son nez.
M. Grandvivier était resté l'oreille tendue, semblant attendre l'exécution de son ordre.
-Cydalise ! cria-t-il encore aussitôt que le grincement de la crémone de la fenêtre du salon lui eut annoncé, de loin, qu'il était obéi.
A cet appel, la cuisinière reparut sur le seuil de la salle à manger.
Son émotion de tout à l'heure n'était rien à côté de celle qui la torturait maintenant, après avoir ouvert la fenêtre. Le teint livide, les yeux agrandis par l'épouvante, les lèvres convulsives, s'appuyant, pour ne pas tomber, au chambranle de la porte, elle attendit que son maître lui fît savoir pourquoi il l'avait rappelée.
L'ordre d'ouvrir la fenêtre sur le jardin avait-il quelque chose qui concernât l'individu que, vingt minutes auparavant, le magistrat avait regardé si haineusement fumer sa pipe à la croisée de son taudis ? Après cet ordre exécuté, le maître voulait-il constater l'effet produit sur la cuisinière ? S'il en était ainsi, rien n'en témoigna, car, sans paraître avoir remarqué l'émotion de cette fille, il dit gaiement :
-Je vous ai rappelée, Cydalise, pour vous faire souvenir que M. Camuflet est très friand de ces «panequets» que vous préparez si bien.
-Oh ! oui ! ! ! fit goulûment le petit homme qui, s'arrachant à son extase devant le canard-bigarade, tourna vers le cordon bleu un regard tout suppliant de bien lui soigner cette friandise.
Alors, avant qu'elle eût disparu, il remarqua le visage décomposé de la servante.
-Décidément cette fille est malade ! dit-il au juge. Elle a eu beau nier, je vous atteste qu'elle m'avait véritablement chargé de vous demander un congé.
-Peuh ! peuh ! fit insoucieusement M. Grandvivier, c'est tout au plus un malaise qui tient à la mauvaise ventilation du sous-sol où est établie la cuisine. J'aviserai à ce que le nouvel appartement que je vais chercher ait une cuisine vaste et, sur tout, bien aérée... car vous savez qu'un congé m'oblige à déménager bientôt ?
-Vous regretterez votre jardin... C'est si agréable d'avoir un peu de verdure sous les yeux ! avança Camuflet ne pensant plus à Cydalise.
-Oui, fit le juge, c'est agréable... mais ça n'est pas, non plus, sans ennuis. On n'est pour ainsi dire pas chez soi. A peine met-on le pied dans les allées qu'on se trouve immédiatement surveillé par un voisin.
-Comme celui qui, tout à l'heure, fumait sa pipe à la fenêtre du cinquième étage de la bicoque qui ferme le fond de la propriété, dit Camuflet se rappelant le fumeur, à l'allure de chenapan, qu'il avait surpris le magistrat épiant, à travers le rideau, d'un regard chargé de tant de haine.
M. Grandvivier tourna vers lui un visage étonné :
-Un mauvais chenapan ? répéta-t-il.
-Ou, du moins, en ayant tout l'air.
Un garçon d'une trentaine d'années, à longues moustaches blondes...
-Je ne l'ai pas encore remarqué, dit le juge d'un ton tellement naturel que Camuflet, au souvenir de ce qu'il avait vu, se demanda aussitôt :
-Ah çà ! si ce n'était pas ce drôle qui, pourtant, devait lui crever la vue, que regardait-il donc dans la maison en face d'un si mauvais oeil ?
En plus que Camuflet ne se serait pas permis d'aller contre l'affirmation d'un amphitryon chez lequel on dégustait si fine cuisine, il fut dispensé d'insister sur ce point par M. Grandvivier qui détourna brusquement la conversation par cette demande :
-Si nous parlions du baron de Walhofer ?
-Walhofer ? Quel Walhofer ? fit Camuflet qui avait la mémoire courte.
-Ce baron, m'avez-vous dit, dont vous avez trouvé la carte dans la poche du tablier de celle de vos belles-mères qui s'appelle madame Buffard des Palombes... Quel homme est-ce, ce baron ? ... Jeune ? Vieux ? ...
-Mais, cher ami, je ne le connais pas autrement que de nom... rien que de nom... par sa carte prise dans la poche du tablier.
-Ah ! je croyais ! ... fit négligemment M. Grandvivier dont pourtant l'oeil avait trahi une expression de mécontentement à cette réponse.
Puis, après une courte pause, il ajouta en souriant :
-Moi, à votre place, je tiendrais à connaître ce baron.
-A quoi bon ?
-Qui sait si ce n'est pas pour vous un futur libérateur ? ...
-De qui ou de quoi diable peut-il me délivrer ? lâcha le petit homme ahuri.
-Parbleu ! de la belle-mère en question ! ...
Rien ne vous dit que ce baron ne soit pas un soupirant qui la convoite en mariage ?
A cette supposition, Camuflet tressauta sur sa chaise en s'écriant :
-Mais elle a ses cinquante-six ans sonnés, la bonne dame !
-Le baron a peut-être la soixantaine. A tout âge, le coeur est jeune, affirma M. Grandvivier.
Camuflet partit d'un éclat de rire.
-Sapristi ! fit-il, je ne demanderais pas mieux qu'il en fût ainsi ! ...
Et bien volontiers, je fournirais une petite dot pour être débarrassé de noble dame Buffard des Palombes.
Et, se laissant aller à l'espérance :
-Que dis-je ! reprit-il ; je fournirais même trois dots, si trois amoureux voulaient me faire la maison nette de mes trois belles-mères.
M. Grandvivier appuya sur la corde sensible.
-Vous avez dit que chez madame Craquefer, votre numéro 1, vous aviez surpris une odeur de fumée de tabac. N'est-ce pas aussi, là, quelque soupirant qui a laissé trace de son passage ? ... C'est comme ces deux grands pieds tout boueux qui avaient laissé leurs empreintes sur le parquet : ne se peut-il pas aussi que ces pieds appartiennent à un coeur gonflé d'amour pour votre numéro 2 ? ... Oui, j'ai le pressentiment que bientôt vos trois dames vous quitteront pour convoler à de justes noces.
-Oh ! fit Camuflet avec indulgence, ces noces ne seraient pas «justes» que, pourvu qu'elles me débarrassassent de mes belles-mères, je m'en accommoderais encore.
M. Grandvivier, à coup sûr, poursuivait un but secret, car il revint à ses moutons en disant :
-D'abord et avant tout, je voudrais, à votre place, avoir le coeur net au sujet du baron de Walhofer.
-Pourquoi lui plutôt que les autres ?
-Vos dames se jalousent, n'est-ce pas ?
-Si les autres en voyaient une se mordre le nez, elles chercheraient aussitôt à se mordre le front.
-Donc, si, en sous-main, vous favorisez le mariage de l'une, il y aura chez les autres une rage envieuse du conjungo qui vous rendra vite votre liberté... Favorisez donc le baron de Walhofer... Celui-là, vous le connaissez au moins de nom... Tâchez, pourtant, d'en savoir plus sur son compte ; ce qu'il est, d'où il vient, quelles sont ses ressources, ses ambitions, ses projets, etc.
-Dès demain, je me mettrai sur la piste. Aussitôt le baron découvert, je ne quitterai plus ses talons.
-Sans qu'il s'en aperçoive, bien entendu.
-Oui, bien entendu ! promit Camuflet tout palpitant de l'espoir d'être bientôt délivré du trio qui empoisonnait, tout à la fois, son existence par des tracasseries et son appartement par la puanteur d'une triple cuisine.
-Vous connaissez trop bien l'intérêt que je vous porte pour ignorer combien je serai heureux d'être tenu au courant de vos découvertes, dit M. Grandvivier.
-Demain même, si j'ai du neuf, j'arriverai ici, à toutes jambes, pour vous le conter.
-Demain, soit ! accorda le juge, mais dans la soirée, car mon après-midi sera prise par le Palais.
Faites mieux, cher ami. Au lieu de vous présenter dans la soirée, venez encore me demander à dîner.
-Accepté ! prononça sans barguiner Camuflet, pris par son faible pour les bons morceaux.
Une heure plus tard, quand le petit homme, tout gonflé par une digestion laborieuse, quitta le juge, ce dernier le suivit des yeux comme il traversait la cour et murmura :
-Mon espion sans le savoir.
Cependant son convive s'éloignait en repassant dans sa mémoire tous les incidents de sa soirée :
-J'aurais pourtant juré que c'était bien le fumeur à longues moustaches que le magistrat guettait d'un si mauvais oeil quand je l'ai surpris à l'affût derrière son rideau... Il a dit non... Alors que regardait-il de façon si hargneuse... Aurait-il maintenant la manie de faire des cachotteries ?
A cette pensée, il sourit au souvenir d'une remarque qu'il avait faite.
-En fait de manies, il en a contracté, depuis peu, une assez cocasse.
Il y a gros à parier qu'il ne s'est pas aperçu qu'après le dessert il n'a cessé de rouler entre ses doigts une grosse boulette de mie de pain... Est-ce qu'il a l'intention d'apprendre le piano ? Alors ce serait pour s'assouplir les articulations.
Après le départ de son convive, M. Grandvivier était remonté à son cabinet de travail. Quelqu'un qui l'eût surveillé du jardin l'aurait vu écrire ou compulser des pièces judiciaires, car les rideaux de ses fenêtres, qu'il avait oublié de tirer, permettaient, à travers les vitres dégagées, d'apercevoir du dehors tous ses faits et gestes, éclairé en plein qu'il était par la lampe posée sur son bureau.

Au coup de onze heures, qui sonnaient à une église voisine, M. Grandvivier se leva, prit la lampe et passa dans sa chambre voisine.
Dans cette pièce, les rideaux doublaient la vitre, mais à travers leur mince tissu filtrait la lueur de la lampe.
Pendant longtemps encore, cette lueur se montra. M. Grandvivier lisait sans doute dans son lit en attendant l'arrivée du sommeil.
Tout à coup l'obscurité se fit à la fenêtre. Le magistrat avait dû éteindre sa lampe en se sentant s'assoupir.
Voilà tout ce qu'un guetteur aurait pu voir du dehors. Mais ce dont il ne pouvait se douter, c'était que le magistrat n'était ni couché ni endormi.
Aussitôt après avoir éteint sa lampe, il était venu se poster derrière le rideau et, à travers les dessins à jour de la guipure, il s'était mis, lui à présent dans l'ombre, à surveiller le jardin éclairé par un splendide clair de lune.
Au fond apparaissait le mur de clôture, se détachant en noir sur les façades des masures blanchies par la lune.
Après une longue attente, une tête apparut à la crête de ce mur, puis un buste, enfin un homme enjamba le chaperon et sauta dans le jardin.
-Il a été pris à l'ancien signal de la fenêtre du salon ouverte par Cydalise ! ricana doucement le juge de façon sinistre.
A ce moment, l'inconnu longeait un massif de lilas dans la direction de la maison. Il allait à petits pas, évitant de faire craquer le sable de l'allée.
-Si je le tuais d'un coup de fusil ? se demanda M. Grandvivier.
Mais vivement :
-Non, non, dit-il, l'autre m'échapperait peut-être... il me faut frapper ensemble les deux misérables qui, seuls au monde, connaissent le secret de ma pauvre fille.
Dans l'ombre, il montra le poing à l'homme disant d'une voix étranglée par la colère :
-A bientôt, bandit !
* * * * *

Et ce fut le lendemain que le juge vint chez Athanase Fraimoulu lui louer son appartement,-le même jour où Fraimoulu, en quête d'une bonne cuisinière, se présenta chez Camuflet qu'on lui avait dit en posséder trois, visite dont profita le triple veuf pour prendre la poudre d'escampette en faisant passer Athanase pour un commissaire de police venant l'arrêter comme complice dans l'affaire de «la Femme sous le parquet»,-le même jour encore où Fraimoulu, après avoir surpris le juge au guet dans un fiacre, était venu dîner chez son ami Ducanif, repas qu'il comptait partager avec l'épouse et la fille du placeur et qui, à la place des deux femmes, l'avait mis en face du docteur Cabillaud fils et du baron de Walhofer.

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