X
Le magistrat n'avait pas vu Camuflet depuis un grand mois. Après l'avoir connu boulot, joufflu et coloré, il le retrouvait plus jaune qu'un coing, les joues pendantes, la mine penaude. L'aspect lamentable du petit homme, et l'exclamation navrée dont il avait ponctué son apparition, firent comprendre au juge qu'il allait être pris pour confident, et il accepta cet emploi.
-Je partais, dit-il. Vous allez me faire un pas de conduite à mon domicile et, chemin faisant, vous me conterez vos petites peines.
-Petites peines ! Dites mes tortures ! s'exclama Camuflet en le suivant.
Et ils n'étaient pas encore à plus de vingt pas du cabinet que le petit homme commençait ainsi :
-Vous savez que le mariage ne m'a pas du tout réussi ?
Grandvivier aurait pu objecter au triplement veuf que c'était plutôt à ses trois femmes défuntes que le mariage n'avait pas réussi, mais il se contenta de répondre par cette banale consolation qui rimait bien avec le ton désolé de Camuflet.
-Les plus malheureux sont ceux qui restent.
-Oui, geignit Camuflet, surtout ceux qui restent avec trois belles-mères !
Et, les yeux au ciel, les dents serrées, les poings fermés, tout crispé de la tête aux pieds, il articula rageusement :
-Oh ! comme Fénelon était dans le vrai !
-Qu'a dit Fénelon à propos de belles-mères ? Rafraîchissez-moi la mémoire.
-Si ce n'est Fénelon, c'est Bourdaloue... je ne sais plus au juste lequel... mais l'un d'eux a dit : «Faites-vous faire une belle-mère en sucre, rien qu'en sucre, toute en sucre, et passez-lui votre langue sur la joue, vous la trouverez toujours amère ! ! ! »
-Je partais, dit-il. Vous allez me faire un pas de conduite à mon domicile et, chemin faisant, vous me conterez vos petites peines.
-Petites peines ! Dites mes tortures ! s'exclama Camuflet en le suivant.
Et ils n'étaient pas encore à plus de vingt pas du cabinet que le petit homme commençait ainsi :
-Vous savez que le mariage ne m'a pas du tout réussi ?
Grandvivier aurait pu objecter au triplement veuf que c'était plutôt à ses trois femmes défuntes que le mariage n'avait pas réussi, mais il se contenta de répondre par cette banale consolation qui rimait bien avec le ton désolé de Camuflet.
-Les plus malheureux sont ceux qui restent.
-Oui, geignit Camuflet, surtout ceux qui restent avec trois belles-mères !
Et, les yeux au ciel, les dents serrées, les poings fermés, tout crispé de la tête aux pieds, il articula rageusement :
-Oh ! comme Fénelon était dans le vrai !
-Qu'a dit Fénelon à propos de belles-mères ? Rafraîchissez-moi la mémoire.
-Si ce n'est Fénelon, c'est Bourdaloue... je ne sais plus au juste lequel... mais l'un d'eux a dit : «Faites-vous faire une belle-mère en sucre, rien qu'en sucre, toute en sucre, et passez-lui votre langue sur la joue, vous la trouverez toujours amère ! ! ! »
Jugeant oiseux de défendre Fénelon d'avoir énoncé une pareille opinion, Grandvivier, gardant son sérieux, reprit :
-Trois belles-mères ! Permettez-moi de vous demander pourquoi vous vous êtes mis dans une position aussi...
Comme le juge cherchait un mot poli, Camuflet s'écria aussitôt :
-Aussi phénoménale... car je suis un phénomène ! ... Ainsi m'a appelé un ami auquel je demandais ce que j'avais à faire et qui m'a répondu :
«Fais-toi voir au cirque.» Quand j'ai consulté le commissaire de police pour qu'il m'aidât à retrouver ma liberté, il m'a dit qu'il ne voyait pas d'autre moyen que de me faire enfermer dans une maison de fous, et il a ajouté : «Pas n'est besoin que vous alliez chercher des docteurs aliénistes ; le premier médecin venu n'hésitera pas à vous délivrer un certificat de folie...»
Le magistrat écoutait, évitant un geste ou un mot qui montrât qu'il était de l'avis du commissaire de police. Du reste, mot ou geste, Camuflet ne lui aurait pas laissé le temps de l'exprimer, car il repartit de plus belle :
-Ah ! j'en endure de raides ! Trois mariages dans la vie, cela établit des dates, n'est-ce pas ? Eh bien, quand le souvenir du passé me remet en mémoire un fait quelconque d'un de mes trois ménages, si je m'avise de dire :
-«C'était du temps de ma chère Sophie.»
Aussitôt les deux autres belles-mères se redressent jalouses, et glapissantes, les doigts crochus :
-«Vous avez donc oublié ma pauvre Agathe ? » hurle l'une.
-«Ne vous souvient-il plus de ma Perpétue ? » beugle l'autre.
-Trois belles-mères ! Permettez-moi de vous demander pourquoi vous vous êtes mis dans une position aussi...
Comme le juge cherchait un mot poli, Camuflet s'écria aussitôt :
-Aussi phénoménale... car je suis un phénomène ! ... Ainsi m'a appelé un ami auquel je demandais ce que j'avais à faire et qui m'a répondu :
«Fais-toi voir au cirque.» Quand j'ai consulté le commissaire de police pour qu'il m'aidât à retrouver ma liberté, il m'a dit qu'il ne voyait pas d'autre moyen que de me faire enfermer dans une maison de fous, et il a ajouté : «Pas n'est besoin que vous alliez chercher des docteurs aliénistes ; le premier médecin venu n'hésitera pas à vous délivrer un certificat de folie...»
Le magistrat écoutait, évitant un geste ou un mot qui montrât qu'il était de l'avis du commissaire de police. Du reste, mot ou geste, Camuflet ne lui aurait pas laissé le temps de l'exprimer, car il repartit de plus belle :
-Ah ! j'en endure de raides ! Trois mariages dans la vie, cela établit des dates, n'est-ce pas ? Eh bien, quand le souvenir du passé me remet en mémoire un fait quelconque d'un de mes trois ménages, si je m'avise de dire :
-«C'était du temps de ma chère Sophie.»
Aussitôt les deux autres belles-mères se redressent jalouses, et glapissantes, les doigts crochus :
-«Vous avez donc oublié ma pauvre Agathe ? » hurle l'une.
-«Ne vous souvient-il plus de ma Perpétue ? » beugle l'autre.
Et ce sont des avalanches de reproches d'ingratitude, accompagnés de déluges de larmes pendant lesquels verres, vaisselle, glaces valsent à ce point que mon faïencier, chez qui je vais en ravitaillement tous les mois, me fait la même remise que pour les colonies.
Une question vint naturellement aux lèvres du juge :
-Alors, pourquoi avez-vous gardé ces dames ?
Camuflet secoua la tête et avec un lyrisme larmoyant :
-Quand on a cueilli l'orange, est-ce une raison pour délaisser l'oranger ? répondit-il.
Sans s'arrêter à cette poétique métamorphose de belles-mères en orangers, le juge continua :
-Était-ce délaisser ces dames que les envoyer vivre à part avec une pension ?
-Quand j'y ai pensé, il était trop tard. Elles étaient à même le râtelier et ne voulaient plus le quitter... Tenez ! écoutez l'histoire de mes trois mariages... Quand j'ai demandé ma première femme à sa mère :
«Jamais je ne me séparerai de ma fille ! ! ! » s'est écriée la maman, qui tenait une fruiterie-crémerie. J'étais donc dans l'alternative, pour épouser, ou de me mettre fruitier, ou de faire vendre son fonds à la belle-mère. J'ai opté pour le dernier parti.
Camuflet s'arrêta pour envoyer un soupir à la mémoire de sa première femme, puis continua :
-Quand une indigestion de choucroute me fit veuf, je dis à la maman :
«Restons ensemble pour la pleurer ! » Pour ne pas l'humilier par cet hospitalité gratuitement offerte, comme je me trouvais sans cuisinière, j'ajoutai :
Une question vint naturellement aux lèvres du juge :
-Alors, pourquoi avez-vous gardé ces dames ?
Camuflet secoua la tête et avec un lyrisme larmoyant :
-Quand on a cueilli l'orange, est-ce une raison pour délaisser l'oranger ? répondit-il.
Sans s'arrêter à cette poétique métamorphose de belles-mères en orangers, le juge continua :
-Était-ce délaisser ces dames que les envoyer vivre à part avec une pension ?
-Quand j'y ai pensé, il était trop tard. Elles étaient à même le râtelier et ne voulaient plus le quitter... Tenez ! écoutez l'histoire de mes trois mariages... Quand j'ai demandé ma première femme à sa mère :
«Jamais je ne me séparerai de ma fille ! ! ! » s'est écriée la maman, qui tenait une fruiterie-crémerie. J'étais donc dans l'alternative, pour épouser, ou de me mettre fruitier, ou de faire vendre son fonds à la belle-mère. J'ai opté pour le dernier parti.
Camuflet s'arrêta pour envoyer un soupir à la mémoire de sa première femme, puis continua :
-Quand une indigestion de choucroute me fit veuf, je dis à la maman :
«Restons ensemble pour la pleurer ! » Pour ne pas l'humilier par cet hospitalité gratuitement offerte, comme je me trouvais sans cuisinière, j'ajoutai :
«Engourdissez votre douleur en faisant des ratas,» et elle alla pleurer dans ses casseroles.
«Ce serait vouloir ma mort que de me séparer de mon enfant ! » me répondit pareillement la portière à laquelle je demandai la main de sa fille pour en faire ma seconde femme. Autre alternative : ou de partager la loge de ma belle-mère ou de lui arracher le cordon des mains pour l'installer chez moi... où elle rencontra la belle-mère numéro 1 ... Elles n'avaient pas encore eu le temps de se prendre aux cheveux quand un refroidissement, attrapé sur les chevaux de bois, me replongea dans le veuvage. Je dis alors aux mamans de mes défuntes : «Le malheur vous fait soeurs. Aimez-vous en vous aidant l'une l'autre à cuisiner.» Je me trouvai donc ainsi avec deux belles-mères.
-Et deux cuisinières, appuya le juge.
-Oui, mais nul calcul d'égoïsme n'avait dicté ma conduite, car je partageais mon dégoût entre les ratas de la crémière et les ratatouilles de la portière. Je dus même à cette circonstance de constater combien est fausse cette croyance populaire que le meilleur ragoût de mouton est celui fait par une portière.
Content d'avoir éclairé la religion de son ami sur cette fausse réputation accordée aux portières, Camuflet poursuivit :
-Quand l'amour m'incita à rallumer pour la troisième fois les flambeaux de l'hymen, j'ai cru que les grands airs de ma nouvelle belle-mère, haute dame belge Buffard des Palombes, imposeraient aux deux premières... Huit jours après, elles l'appelaient : «la mère Tisane», et la guerre était allumée.
-Et elle s'est continuée à votre troisième veuvage, interrompit Grandvivier qui voulait s'être débarrassé du narrateur avant d'atteindre sa maison.
-Oui, guerre d'autant plus acharnée que c'est, entre ces trois harpies qui se cramponnent à la place, à qui fera déguerpir les autres.
«Ce serait vouloir ma mort que de me séparer de mon enfant ! » me répondit pareillement la portière à laquelle je demandai la main de sa fille pour en faire ma seconde femme. Autre alternative : ou de partager la loge de ma belle-mère ou de lui arracher le cordon des mains pour l'installer chez moi... où elle rencontra la belle-mère numéro 1 ... Elles n'avaient pas encore eu le temps de se prendre aux cheveux quand un refroidissement, attrapé sur les chevaux de bois, me replongea dans le veuvage. Je dis alors aux mamans de mes défuntes : «Le malheur vous fait soeurs. Aimez-vous en vous aidant l'une l'autre à cuisiner.» Je me trouvai donc ainsi avec deux belles-mères.
-Et deux cuisinières, appuya le juge.
-Oui, mais nul calcul d'égoïsme n'avait dicté ma conduite, car je partageais mon dégoût entre les ratas de la crémière et les ratatouilles de la portière. Je dus même à cette circonstance de constater combien est fausse cette croyance populaire que le meilleur ragoût de mouton est celui fait par une portière.
Content d'avoir éclairé la religion de son ami sur cette fausse réputation accordée aux portières, Camuflet poursuivit :
-Quand l'amour m'incita à rallumer pour la troisième fois les flambeaux de l'hymen, j'ai cru que les grands airs de ma nouvelle belle-mère, haute dame belge Buffard des Palombes, imposeraient aux deux premières... Huit jours après, elles l'appelaient : «la mère Tisane», et la guerre était allumée.
-Et elle s'est continuée à votre troisième veuvage, interrompit Grandvivier qui voulait s'être débarrassé du narrateur avant d'atteindre sa maison.
-Oui, guerre d'autant plus acharnée que c'est, entre ces trois harpies qui se cramponnent à la place, à qui fera déguerpir les autres.
Et, fait inouï, ces créatures qui se craignent et se haïssent au point de ne pas oser manger la même pitance... ce qui fait que toute l'année, j'ai trois cuisines différentes sur le feu... ces mégères, dis-je, ne s'entendent que sur un seul point : faire de ma vie un long martyre... Six fois j'ai pris un autre domicile ; six fois, le lendemain, en rentrant sous mon nouveau toit, je les ai retrouvées installées, elles et leur triple cuisine, m'attendant pour m'accuser d'ingratitude... Pour moi, elles ont sacrifié leur avenir.
«J'ai perdu l'habitude de la fruiterie pour vous suivre. A mes fruits j'allais joindre la marée. Sans vous, à cette heure, je serais riche ? » me dit le numéro 1.
«Pour mon malheur, j'ai quitté ma loge. Celle qui m'a succédé a épousé le propriétaire ! » gémit le numéro 2.
Quant à la noble Belge Buffard des Palombes, elle se redresse grave et triste en me disant :
«A quoi bon rentrer dans la carrière des sangsues et des irrigations émollientes ? J'ai perdu, grâce à vous, ma main et mon coup d'oeil.»
Alors devant ces trois femmes, dont, à leur dire, j'ai causé l'infortune, je baisse la tête et je me tais. Ayant renoncé à la lutte, je me contente de profiter de toutes les occasions qui s'offrent de faire des fugues de trois ou quatre jours.
Après ce récit de son infortune débité sur un ton tragique, Camuflet baissa la voix comme pour demander :
-Et voulez-vous que je vous fasse un aveu, monsieur Grandvivier ?
-Faites, mon ami.
-Eh bien ! après mes quelques jours de liberté, quand je rentre à la maison où j'ai laissé ces trois femmes enfermées, nez à nez, savez-vous la pensée qui m'obsède ?
-Non, dites.
«J'ai perdu l'habitude de la fruiterie pour vous suivre. A mes fruits j'allais joindre la marée. Sans vous, à cette heure, je serais riche ? » me dit le numéro 1.
«Pour mon malheur, j'ai quitté ma loge. Celle qui m'a succédé a épousé le propriétaire ! » gémit le numéro 2.
Quant à la noble Belge Buffard des Palombes, elle se redresse grave et triste en me disant :
«A quoi bon rentrer dans la carrière des sangsues et des irrigations émollientes ? J'ai perdu, grâce à vous, ma main et mon coup d'oeil.»
Alors devant ces trois femmes, dont, à leur dire, j'ai causé l'infortune, je baisse la tête et je me tais. Ayant renoncé à la lutte, je me contente de profiter de toutes les occasions qui s'offrent de faire des fugues de trois ou quatre jours.
Après ce récit de son infortune débité sur un ton tragique, Camuflet baissa la voix comme pour demander :
-Et voulez-vous que je vous fasse un aveu, monsieur Grandvivier ?
-Faites, mon ami.
-Eh bien ! après mes quelques jours de liberté, quand je rentre à la maison où j'ai laissé ces trois femmes enfermées, nez à nez, savez-vous la pensée qui m'obsède ?
-Non, dites.
-Je regrette qu'il n'en soit pas des belles-mères comme des rats ! Vous savez ce qu'on dit ? On prend trois rats qu'on enferme dans une boîte. Le lendemain on ouvre la boîte et, au lieu des rats, on ne trouve plus que les trois queues... ils se sont entre-dévorés.
Cela confessé, Camuflet, reconnaissant que la plus grande part de son malheur pouvait s'attribuer à lui-même, termina en répétant sa jolie phrase :
-J'ai eu tort de les garder, me dira-t-on ; mais, quand on a cueilli l'orange, est-ce une raison pour délaisser l'oranger ?
Dans le narré du petit homme, une particularité avait intrigué le magistrat.
-Mais, dit-il, ces trois dames sont donc seules au monde, sans aucune famille, sans le moindre parent que vous les enverriez rejoindre avec une belle pension ?
-Seules ! seules ! seules ! articula Camuflet.
-Toutes trois veuves, alors ?
-Toutes trois veuves. Le n° 1 a vu son époux le fruitier écrasé par une voiture de choux. Le n° 2, en se réveillant le matin, a trouvé son mari pendu au cordon de sa loge... Les étrennes avaient été mauvaises, paraît-il... Quant au n° 3, noble dame Buffard des Palombes, son époux le général est mort au champ d'honneur, là-bas, en Araucanie.
-Et aucune n'avait d'autre enfant que la fille épousée par vous ?
-Toutes n'avaient qu'un enfant.
-Et elles ne se connaissent plus de parents ?
-Seules ! seules ! Plus de famille ! Pas l'ombre d'une relation ! Affirma Camuflet.
Néanmoins, après une courte réflexion, il ajouta ce mot plein d'hésitation :
-Pourtant...
-Pourtant... quoi ? insista le juge.
Cela confessé, Camuflet, reconnaissant que la plus grande part de son malheur pouvait s'attribuer à lui-même, termina en répétant sa jolie phrase :
-J'ai eu tort de les garder, me dira-t-on ; mais, quand on a cueilli l'orange, est-ce une raison pour délaisser l'oranger ?
Dans le narré du petit homme, une particularité avait intrigué le magistrat.
-Mais, dit-il, ces trois dames sont donc seules au monde, sans aucune famille, sans le moindre parent que vous les enverriez rejoindre avec une belle pension ?
-Seules ! seules ! seules ! articula Camuflet.
-Toutes trois veuves, alors ?
-Toutes trois veuves. Le n° 1 a vu son époux le fruitier écrasé par une voiture de choux. Le n° 2, en se réveillant le matin, a trouvé son mari pendu au cordon de sa loge... Les étrennes avaient été mauvaises, paraît-il... Quant au n° 3, noble dame Buffard des Palombes, son époux le général est mort au champ d'honneur, là-bas, en Araucanie.
-Et aucune n'avait d'autre enfant que la fille épousée par vous ?
-Toutes n'avaient qu'un enfant.
-Et elles ne se connaissent plus de parents ?
-Seules ! seules ! Plus de famille ! Pas l'ombre d'une relation ! Affirma Camuflet.
Néanmoins, après une courte réflexion, il ajouta ce mot plein d'hésitation :
-Pourtant...
-Pourtant... quoi ? insista le juge.
-Pourtant, se décida à dire le triple veuf, trois découvertes, que j'aie récemment faites, devraient me faire hésiter à certifier qu'elles n'ont pas l'ombre d'une relation.
-Trois découvertes ? répéta le juge tendant l'oreille à quelque révélation qu'il prévoyait burlesque.
Camuflet prit un air mystérieux :
-Oui, trois découvertes étranges. L'autre matin, en entrant dans la chambre de madame Craquefert... c'est le n° 1... il m'a semblé sentir comme une odeur de pipe. Et, notez-le, chez moi, il n'y a que les cheminées qui fument.
Camuflet de plus en plus mystérieux, baissa encore la voix pour continuer :
-Avant-hier, à mon retour d'une caravane de trois jours, devinez ce que je trouve sur le parquet, devant la cheminée de madame Giraudon, le n° 2 ? Devinez un peu... Hein ! vous ne devinez pas ? Vous donnez votre langue au chat ? Sachez donc que j'ai trouvé l'empreinte, en boue noire et épaisse, d'un pied d'une taille... Oh ! mais d'une taille ! ... Avec un second de cette taille, on ferait un pont.
Après avoir un peu respiré, Camuflet continua :
-Quant à la grande dame belge, madame Buffard des Palombes, pas plus tard que ce matin, comme elle avait étendu son tablier mouillé à sécher sur la pendule du salon, le hasard a fait que j'ai regardé dans une des poches. J'y ai vu une carte de visite dont j'ai lu le nom... attendez que je me le rappelle... un nom baroque, ma foi ! ... C'est drôle ! je l'ai sur le bout de la langue et il ne me revient pas.
Les fort longues confidences de Camuflet, faites en marchant, avaient fini par amener les deux causeurs à cent mètres de la demeure de Grandvivier.
-Trois découvertes ? répéta le juge tendant l'oreille à quelque révélation qu'il prévoyait burlesque.
Camuflet prit un air mystérieux :
-Oui, trois découvertes étranges. L'autre matin, en entrant dans la chambre de madame Craquefert... c'est le n° 1... il m'a semblé sentir comme une odeur de pipe. Et, notez-le, chez moi, il n'y a que les cheminées qui fument.
Camuflet de plus en plus mystérieux, baissa encore la voix pour continuer :
-Avant-hier, à mon retour d'une caravane de trois jours, devinez ce que je trouve sur le parquet, devant la cheminée de madame Giraudon, le n° 2 ? Devinez un peu... Hein ! vous ne devinez pas ? Vous donnez votre langue au chat ? Sachez donc que j'ai trouvé l'empreinte, en boue noire et épaisse, d'un pied d'une taille... Oh ! mais d'une taille ! ... Avec un second de cette taille, on ferait un pont.
Après avoir un peu respiré, Camuflet continua :
-Quant à la grande dame belge, madame Buffard des Palombes, pas plus tard que ce matin, comme elle avait étendu son tablier mouillé à sécher sur la pendule du salon, le hasard a fait que j'ai regardé dans une des poches. J'y ai vu une carte de visite dont j'ai lu le nom... attendez que je me le rappelle... un nom baroque, ma foi ! ... C'est drôle ! je l'ai sur le bout de la langue et il ne me revient pas.
Les fort longues confidences de Camuflet, faites en marchant, avaient fini par amener les deux causeurs à cent mètres de la demeure de Grandvivier.
Désireux de se séparer du petit homme qui, le nez en l'air, cherchait toujours le nom, le juge lui secoua la main en disant :
-Me voici à ma porte. Pardon, cher ami, de vous avoir tant détourné de votre retour. Merci et adieu !
-Attendez donc ! je vais me souvenir du nom de la carte, insista Camuflet gardant dans la sienne la main que lui avait tendue le magistrat.
-Si vous le trouvez, vous me le direz à votre première rencontre ; rien ne presse, dit Grandvivier, en cherchant à dégager ses doigts.
Camuflet poussa un cri de joie.
-Je le tiens ! dit-il. C'est le baron de Walhofer.
A son cri de joie, le petit homme fit presque aussitôt succéder un hurlement de douleur.
-Eh ! eh ! vous m'écrasez la main... Mazette ! Vous avez la poignée de main vigoureuse !
-Pardon ! fit le juge en souriant. C'est un mouvement nerveux qui m'a pris quand j'ai reconnu tout à coup mon impolitesse à votre égard...
Dire que vous m'avez reconduit jusqu'à ma porte et que je vous laissais partir sans vous avoir seulement offert de partager mon dîner.
Tout en secouant sa main, que le juge avait broyée au nom de Walhofer, Camuflet ouvrit des yeux étincelants de gourmandise.
-Ce n'est pas de refus, dit-il. Avec votre fameuse cuisinière Cydalise, on peut d'avance compter sur une vraie gobichonnade.
-Me voici à ma porte. Pardon, cher ami, de vous avoir tant détourné de votre retour. Merci et adieu !
-Attendez donc ! je vais me souvenir du nom de la carte, insista Camuflet gardant dans la sienne la main que lui avait tendue le magistrat.
-Si vous le trouvez, vous me le direz à votre première rencontre ; rien ne presse, dit Grandvivier, en cherchant à dégager ses doigts.
Camuflet poussa un cri de joie.
-Je le tiens ! dit-il. C'est le baron de Walhofer.
A son cri de joie, le petit homme fit presque aussitôt succéder un hurlement de douleur.
-Eh ! eh ! vous m'écrasez la main... Mazette ! Vous avez la poignée de main vigoureuse !
-Pardon ! fit le juge en souriant. C'est un mouvement nerveux qui m'a pris quand j'ai reconnu tout à coup mon impolitesse à votre égard...
Dire que vous m'avez reconduit jusqu'à ma porte et que je vous laissais partir sans vous avoir seulement offert de partager mon dîner.
Tout en secouant sa main, que le juge avait broyée au nom de Walhofer, Camuflet ouvrit des yeux étincelants de gourmandise.
-Ce n'est pas de refus, dit-il. Avec votre fameuse cuisinière Cydalise, on peut d'avance compter sur une vraie gobichonnade.
Chapitre suivant : XI