IX
Cependant la Godaille était toujours en prison, où il était tenu au secret le plus sévère.
Deux fois, à une semaine d'intervalle, il avait été amené dans le cabinet du juge d'instruction qui, à chacune de ces séances de deux heures, l'avait tourné et retourné sans pouvoir lui tirer rien qui le trahît comme coupable du meurtre de Bazart.
Le mot de «suicide», prononcé par Cabillaud, n'était pas tombé dans l'oreille d'un sourd. Le saltimbanque s'était d'autant mieux accroché à ce moyen de défense que, dans les longues heures de sa captivité, où son cerveau travaillait sans cesse, sa mémoire avait coordonné une série de souvenirs qui, de cette supposition première, faisaient une réalité.
Oui, son oncle songeait à se tuer quand, à son arrivée, il s'écriait :
«Tu tombes à pic ! » Cela ne signifiait-il pas qu'il avait dû se dire qu'il fallait songer, avant de sauter le pas, à léguer son bien ? Le «Tu tombes à pic ! » devait répondre, dans l'esprit de l'oncle, à cette autre phrase : «Je ne savais de qui faire mon héritier, je ne songeais pas à toi ; mais te voici pour te rappeler en personne à mon souvenir... Tu tombes à pic ! » Et, là-dessus, l'oncle s'était mis à écrire le testament en sa faveur... et cela, d'autant mieux que, pour s'exciter à cette générosité, il répétait en écrivant : «J'ai eu des torts envers toi, mon garçon ; je tiens à les réparer.»
Puis, encore, il se rappelait cette lettre que l'oncle avait fait mettre à la poste par Clarisse. Est-ce qu'il n'était pas possible que, dans cet écrit, Bazart prévînt un ami de son suicide, afin que personne ne fût inquiété quand, le lendemain, il serait découvert avec son couteau dans le coeur ? Quel était cet ami ? Pourquoi ne venait-il pas avec la lettre à la main ? Ne l'avait-il pas reçue ? S'était-elle perdue ?
Deux fois, à une semaine d'intervalle, il avait été amené dans le cabinet du juge d'instruction qui, à chacune de ces séances de deux heures, l'avait tourné et retourné sans pouvoir lui tirer rien qui le trahît comme coupable du meurtre de Bazart.
Le mot de «suicide», prononcé par Cabillaud, n'était pas tombé dans l'oreille d'un sourd. Le saltimbanque s'était d'autant mieux accroché à ce moyen de défense que, dans les longues heures de sa captivité, où son cerveau travaillait sans cesse, sa mémoire avait coordonné une série de souvenirs qui, de cette supposition première, faisaient une réalité.
Oui, son oncle songeait à se tuer quand, à son arrivée, il s'écriait :
«Tu tombes à pic ! » Cela ne signifiait-il pas qu'il avait dû se dire qu'il fallait songer, avant de sauter le pas, à léguer son bien ? Le «Tu tombes à pic ! » devait répondre, dans l'esprit de l'oncle, à cette autre phrase : «Je ne savais de qui faire mon héritier, je ne songeais pas à toi ; mais te voici pour te rappeler en personne à mon souvenir... Tu tombes à pic ! » Et, là-dessus, l'oncle s'était mis à écrire le testament en sa faveur... et cela, d'autant mieux que, pour s'exciter à cette générosité, il répétait en écrivant : «J'ai eu des torts envers toi, mon garçon ; je tiens à les réparer.»
Puis, encore, il se rappelait cette lettre que l'oncle avait fait mettre à la poste par Clarisse. Est-ce qu'il n'était pas possible que, dans cet écrit, Bazart prévînt un ami de son suicide, afin que personne ne fût inquiété quand, le lendemain, il serait découvert avec son couteau dans le coeur ? Quel était cet ami ? Pourquoi ne venait-il pas avec la lettre à la main ? Ne l'avait-il pas reçue ? S'était-elle perdue ?
Bref, le saltimbanque s'était si bien persuadé du suicide de Bazart, qu'il avait échafaudé sur ce point tout son système de défense pour le jour où il comparaîtrait encore devant le juge d'instruction.
Ce jour vint le lendemain.
Aussitôt en présence de M. Grandvivier, la Godaille, avec son thème tout prêt, attendit la première phrase du juge pour produire ses arguments.
On comprendra donc facilement combien grande et terrible fut sa surprise, quand, au lieu du début attendu, le magistrat commença par cette terrifiante question :
-Niez-vous avoir eu connaissance du meurtre de madame Bazart, dont on vient de découvrir le cadavre caché sous un parquet.
A ce nouveau coup de massue, le malheureux bateleur, l'oeil hagard, pantelant de tous ses membres, étranglé par l'émotion qui lui serrait la gorge, retomba lourdement sur le siège qu'il venait de quitter.
Le magistrat allait continuer. Il en fut empêché par une crise de toux si violente du greffier que, tout ému de l'état de son employé, qui semblait près de mourir suffoqué, il souleva doucement le vieillard qu'il conduisit vers la porte en disant :
-Il faut être raisonnable, mon cher Seuffray. Allez vous reposer aujourd'hui... Demain, vous serez des mieux portants... Oh ! ne craignez pas de me laisser seul avec le prévenu ! Les gardes ne veillent-ils pas dans le couloir, à la portée de ma voix ?
Certes, il n'était guère à craindre, l'infortuné bateleur, tout brisé par la terreur, affolé par cette nouvelle accusation qui se dressait contre lui.
Quand il eut reconduit son greffier, le juge revint se remettre de l'autre côté de la table en face de la Godaille.
C'était la première fois qu'ils se trouvaient seuls en présence.
Ce jour vint le lendemain.
Aussitôt en présence de M. Grandvivier, la Godaille, avec son thème tout prêt, attendit la première phrase du juge pour produire ses arguments.
On comprendra donc facilement combien grande et terrible fut sa surprise, quand, au lieu du début attendu, le magistrat commença par cette terrifiante question :
-Niez-vous avoir eu connaissance du meurtre de madame Bazart, dont on vient de découvrir le cadavre caché sous un parquet.
A ce nouveau coup de massue, le malheureux bateleur, l'oeil hagard, pantelant de tous ses membres, étranglé par l'émotion qui lui serrait la gorge, retomba lourdement sur le siège qu'il venait de quitter.
Le magistrat allait continuer. Il en fut empêché par une crise de toux si violente du greffier que, tout ému de l'état de son employé, qui semblait près de mourir suffoqué, il souleva doucement le vieillard qu'il conduisit vers la porte en disant :
-Il faut être raisonnable, mon cher Seuffray. Allez vous reposer aujourd'hui... Demain, vous serez des mieux portants... Oh ! ne craignez pas de me laisser seul avec le prévenu ! Les gardes ne veillent-ils pas dans le couloir, à la portée de ma voix ?
Certes, il n'était guère à craindre, l'infortuné bateleur, tout brisé par la terreur, affolé par cette nouvelle accusation qui se dressait contre lui.
Quand il eut reconduit son greffier, le juge revint se remettre de l'autre côté de la table en face de la Godaille.
C'était la première fois qu'ils se trouvaient seuls en présence.
La vue de celui qu'il regardait comme son bourreau galvanisa le jeune homme qui, serrant entre ses mains son crâne où bourdonnait un commencement de folie, tomba à genoux en bégayant d'une voix désespérée :
-Par pitié, cessez de me torturer ainsi ! Que me voulez-vous ? Que me voulez-vous ?
-Ce que je vous veux ? répéta le juge après un silence pendant lequel, en regardant le saltimbanque, il avait semblé hésiter.
Alors il porta la main sous le revers de son habit et de sa poche il tira un jeu de cartes qu'il jeta sur la table en ajoutant :
-Je veux, la Godaille, que vous m'appreniez à faire sauter la coupe.
Paralysé par une stupéfaction indicible, La Godaille, pendant vingt secondes, demeura muet, fixant sur le juge des yeux égarés, croyant avoir mal entendu, ou, plutôt, se demandant si la folie qui, tout à l'heure, lui battait aux tempes, ne s'était pas déclarée. Mais non, le jeu de cartes était bien là, devant lui, sur la table, et, instinctivement, il avança la main pour le toucher.
Au contact de cet engin de son métier, il éprouva un frémissement dans les doigts et, sans qu'il eût conscience de son acte, il se mit à manier et à battre les cartes avec une surprenante adresse.
Alors il releva la tête et vit le regard du magistrat fixement attaché sur ses mains. A cette vue, la frayeur le reprit et, comme si les cartes lui brûlaient les doigts, il les rejeta sur la table en s'écriant :
-Non ! non ! c'est encore un piège que vous me tendez... Un traquenard comme celui de l'autre jour quand vous m'avez conduit à avouer que, revenu dans la maison de mon oncle, après lui avoir fait mes adieux, j'avais entendu le vacarme des coups de marteau de madame Bazart clouant ses caisses.
-Par pitié, cessez de me torturer ainsi ! Que me voulez-vous ? Que me voulez-vous ?
-Ce que je vous veux ? répéta le juge après un silence pendant lequel, en regardant le saltimbanque, il avait semblé hésiter.
Alors il porta la main sous le revers de son habit et de sa poche il tira un jeu de cartes qu'il jeta sur la table en ajoutant :
-Je veux, la Godaille, que vous m'appreniez à faire sauter la coupe.
Paralysé par une stupéfaction indicible, La Godaille, pendant vingt secondes, demeura muet, fixant sur le juge des yeux égarés, croyant avoir mal entendu, ou, plutôt, se demandant si la folie qui, tout à l'heure, lui battait aux tempes, ne s'était pas déclarée. Mais non, le jeu de cartes était bien là, devant lui, sur la table, et, instinctivement, il avança la main pour le toucher.
Au contact de cet engin de son métier, il éprouva un frémissement dans les doigts et, sans qu'il eût conscience de son acte, il se mit à manier et à battre les cartes avec une surprenante adresse.
Alors il releva la tête et vit le regard du magistrat fixement attaché sur ses mains. A cette vue, la frayeur le reprit et, comme si les cartes lui brûlaient les doigts, il les rejeta sur la table en s'écriant :
-Non ! non ! c'est encore un piège que vous me tendez... Un traquenard comme celui de l'autre jour quand vous m'avez conduit à avouer que, revenu dans la maison de mon oncle, après lui avoir fait mes adieux, j'avais entendu le vacarme des coups de marteau de madame Bazart clouant ses caisses.
Et avec l'accent d'une sincérité indéniable :
-Pourtant, reprit-il, mon retour n'était pas un bien gros crime. Si j'ai entendu les poum ! poum ! de madame Bazart, c'est parce que j'étais revenu pour chercher Clarisse que je devais conduire à ce spectacle que lui avaient permis ses maîtres. C'était une partie carrée projetée depuis longtemps avec Adèle, la cuisinière d'une dame Badubois, et son bon ami, un grand diable qui, le lendemain, entrait dans les cuirassiers.
Ensuite de cet aveu, la Godaille, repris d'exaspération sourde, serra les poings en grondant.
-Et c'est parce que j'ai parlé de ces coups de marteau entendus que vous m'accusez aussi de la mort de madame Bazart dont, me dites-vous, on vient de retrouver le cadavre.
Quand le jeune homme eut fini de parler, M. Grandvivier vint se placer devant lui et, après lui avoir doucement posé ses mains sur les épaules, il le regarda dans les yeux en disant d'une voix attendrie :
-Mon cher la Godaille, je vous reconnais pour un bon et honnête garçon... Je vous sais innocent des deux crimes dont vous êtes prévenu.
Avant que le bateleur fût revenu de l'ébahissement causé par ces paroles, le juge avait continué :
-Ces coups de marteau, que vous attribuiez à madame Bazart étaient donnés par votre oncle qui venait de tuer sa femme et qui, se croyant seul au logis, s'occupait à faire disparaître le cadavre sous le plancher. Durant plus d'une année, pendant qu'on croyait madame Bazart au loin, son mari, avec la joie féroce de la vengeance satisfaite, allait s'étendre chaque jour sur cette partie du parquet qui recouvrait le cadavre de celle qui l'avait si souvent trompé...
-Pourtant, reprit-il, mon retour n'était pas un bien gros crime. Si j'ai entendu les poum ! poum ! de madame Bazart, c'est parce que j'étais revenu pour chercher Clarisse que je devais conduire à ce spectacle que lui avaient permis ses maîtres. C'était une partie carrée projetée depuis longtemps avec Adèle, la cuisinière d'une dame Badubois, et son bon ami, un grand diable qui, le lendemain, entrait dans les cuirassiers.
Ensuite de cet aveu, la Godaille, repris d'exaspération sourde, serra les poings en grondant.
-Et c'est parce que j'ai parlé de ces coups de marteau entendus que vous m'accusez aussi de la mort de madame Bazart dont, me dites-vous, on vient de retrouver le cadavre.
Quand le jeune homme eut fini de parler, M. Grandvivier vint se placer devant lui et, après lui avoir doucement posé ses mains sur les épaules, il le regarda dans les yeux en disant d'une voix attendrie :
-Mon cher la Godaille, je vous reconnais pour un bon et honnête garçon... Je vous sais innocent des deux crimes dont vous êtes prévenu.
Avant que le bateleur fût revenu de l'ébahissement causé par ces paroles, le juge avait continué :
-Ces coups de marteau, que vous attribuiez à madame Bazart étaient donnés par votre oncle qui venait de tuer sa femme et qui, se croyant seul au logis, s'occupait à faire disparaître le cadavre sous le plancher. Durant plus d'une année, pendant qu'on croyait madame Bazart au loin, son mari, avec la joie féroce de la vengeance satisfaite, allait s'étendre chaque jour sur cette partie du parquet qui recouvrait le cadavre de celle qui l'avait si souvent trompé...
Ce crime, je l'ai connu avant la découverte du corps.
-Alors, pourquoi m'accusiez-vous de ce..., commença la Godaille qui n'acheva pas, car le magistrat, après un geste de main pour lui imposer silence avait continué :
-De là venait la résistance faite par votre oncle à la Société d'expropriation qui voulait démolir sa maison. En jetant la masure à bas, on trouvait la preuve de son crime. Quand il eut perdu tout espoir de garder sa maison, alors il se tua... J'ai été le premier à connaître son suicide.
Comme le bateleur ouvrait la bouche, M. Grandvivier lui interdit la parole d'un nouveau geste :
-Car, poursuivit-il, c'était à moi qu'était adressée la lettre écrite devant vous par Bazart et qu'il avait chargé Clarisse de mettre à la poste. Cette lettre, par laquelle votre oncle m'annonce son suicide, en m'en avouant le motif, est la meilleure preuve de votre innocence.
-Puisque vous me saviez innocent, pourquoi... commença encore la Godaille.
Il fut interrompu à nouveau par le juge qui, en lui montrant le jeu de cartes, répéta :
-Parce que je veux que vous m'appreniez à faire sauter la coupe.
Pour avoir changé de cause, l'ébahissement de la Godaille n'en était pas moins grand. De ses deux yeux surpris, il contemplait cet homme, sévère et sérieux, qui voulait être initié à la science coupable de tricher au jeu et se demandait si, subitement quelque chose ne s'était pas détraqué en son intelligence.
M. Grandvivier comprit ce qui devait se passer dans l'esprit du saltimbanque.
-Alors, pourquoi m'accusiez-vous de ce..., commença la Godaille qui n'acheva pas, car le magistrat, après un geste de main pour lui imposer silence avait continué :
-De là venait la résistance faite par votre oncle à la Société d'expropriation qui voulait démolir sa maison. En jetant la masure à bas, on trouvait la preuve de son crime. Quand il eut perdu tout espoir de garder sa maison, alors il se tua... J'ai été le premier à connaître son suicide.
Comme le bateleur ouvrait la bouche, M. Grandvivier lui interdit la parole d'un nouveau geste :
-Car, poursuivit-il, c'était à moi qu'était adressée la lettre écrite devant vous par Bazart et qu'il avait chargé Clarisse de mettre à la poste. Cette lettre, par laquelle votre oncle m'annonce son suicide, en m'en avouant le motif, est la meilleure preuve de votre innocence.
-Puisque vous me saviez innocent, pourquoi... commença encore la Godaille.
Il fut interrompu à nouveau par le juge qui, en lui montrant le jeu de cartes, répéta :
-Parce que je veux que vous m'appreniez à faire sauter la coupe.
Pour avoir changé de cause, l'ébahissement de la Godaille n'en était pas moins grand. De ses deux yeux surpris, il contemplait cet homme, sévère et sérieux, qui voulait être initié à la science coupable de tricher au jeu et se demandait si, subitement quelque chose ne s'était pas détraqué en son intelligence.
M. Grandvivier comprit ce qui devait se passer dans l'esprit du saltimbanque.
Alors, d'une voix sèche et dure, il demanda :
-La Godaille, savez-vous ce que c'est que la haine... celle qui vous mord sans cesse au coeur... celle qui ne connaît ni pitié ni merci !
-Oh ! oui ! fit le bateleur dont l'oeil s'alluma.
-Vous avez donc un ennemi mortel ?
-Oui, oui, répéta le jeune homme. Il y a, de par le monde, un chenapan qui peut prier le bon Dieu de ne jamais se rencontrer avec moi dans un petit coin, car je le tuerais sans miséricorde, aussi froidement qu'il a égorgé mon pauvre Carambol, un doux garçon, qui n'aurait pas fait de mal à une puce.
Et, avec une fureur subite, le saltimbanque tendit en avant ses poings crispés et grinça entre ses dents :
-Que je le tienne jamais sous ma coupe, le Belge maudit ! Il apprendra si le bâton et la savate ont été inventés pour battre le beurre ! ! !
Au mot de «Belge», un nuage avait passé sur le front de M. Grandvivier, mais si promptement qu'il avait déjà disparu quand le juge demanda :
-Combien faudra-t-il de temps pour apprendre ce que je vous demande ?
La Godaille prit dans ses mains celles du juge et les examina :
-Bonnes mains ! longs doigts bien effilés ! Avec du zèle, vous en saurez autant que le maître en trois leçons... Il ne vous restera plus qu'à vous exercer dans le silence du cabinet.
-Alors, mon brave la Godaille, s'il me faut trois leçons, j'ai un second service à vous demander, prononça le magistrat.
-Quel service ?
-Celui de vous garder encore trois jours en prison.
-Hum ! hum ! fit d'abord le bateleur.
Puis, brusquement :
-La Godaille, savez-vous ce que c'est que la haine... celle qui vous mord sans cesse au coeur... celle qui ne connaît ni pitié ni merci !
-Oh ! oui ! fit le bateleur dont l'oeil s'alluma.
-Vous avez donc un ennemi mortel ?
-Oui, oui, répéta le jeune homme. Il y a, de par le monde, un chenapan qui peut prier le bon Dieu de ne jamais se rencontrer avec moi dans un petit coin, car je le tuerais sans miséricorde, aussi froidement qu'il a égorgé mon pauvre Carambol, un doux garçon, qui n'aurait pas fait de mal à une puce.
Et, avec une fureur subite, le saltimbanque tendit en avant ses poings crispés et grinça entre ses dents :
-Que je le tienne jamais sous ma coupe, le Belge maudit ! Il apprendra si le bâton et la savate ont été inventés pour battre le beurre ! ! !
Au mot de «Belge», un nuage avait passé sur le front de M. Grandvivier, mais si promptement qu'il avait déjà disparu quand le juge demanda :
-Combien faudra-t-il de temps pour apprendre ce que je vous demande ?
La Godaille prit dans ses mains celles du juge et les examina :
-Bonnes mains ! longs doigts bien effilés ! Avec du zèle, vous en saurez autant que le maître en trois leçons... Il ne vous restera plus qu'à vous exercer dans le silence du cabinet.
-Alors, mon brave la Godaille, s'il me faut trois leçons, j'ai un second service à vous demander, prononça le magistrat.
-Quel service ?
-Celui de vous garder encore trois jours en prison.
-Hum ! hum ! fit d'abord le bateleur.
Puis, brusquement :
-Va comme il est dit ! s'écria-t-il. Tenez, mon magistrat, il y a une heure, pour moi, vous ne valiez pas un clou... A présent, je vous aime parce que je me rappelle tout le bien que, maintes fois, mon oncle m'a dit de vous qui avez été son protecteur, de vous qu'il voyait en proie à une souffrance secrète, dont il ignorait la cause... Eh ! eh ! j'en ai doutance de cette cause, moi auquel vous venez d'avouer la bonne haine qui vous tient au coeur ! ... Contre qui ? Ça ne me regarde pas, mais je parierais contre un coquin, contre un sacripant à punir... le pareil de mon Belge... Or, comme pour arriver à se venger d'un gredin, tous les moyens sont bons, et qu'il vous plaît de savoir faire sauter la coupe... en vous donnant ma leçon, j'ai l'intime conviction que, si étrange qu'elle soit, je rends service à un honnête homme dont je n'ai pas besoin de connaître le secret qui le fait agir.
Là-dessus, la Godaille prit les cartes et, faisant allusion à ce que lui avait encore demandé le juge, il ajouta en riant :
-Baste ! trois jours de prison de plus, je n'en serai ni plus gras ni plus maigre.
Là-dessus il tendit le paquet au juge :
-Attention ! commanda-t-il.
Cependant, en dehors du cabinet, dans le couloir se trouvaient les gardes, l'oreille tendue, tout prêts à accourir au premier appel du magistrat qui, privé de son greffier, était resté seul avec un bandit coupable de deux assassinats.
Et il était heureux qu'ils fissent si bonne garde, car, sans eux, un indiscret, qui aurait pu s'approcher de la porte et l'entr'ouvrir pour écouter, aurait été diantrement étonné d'entendre la voix du prévenu qui disait, en hachant ses phrases :
-De la souplesse dans le poignet, un doigté agile, pas de raideur dans les articulations...
Là-dessus, la Godaille prit les cartes et, faisant allusion à ce que lui avait encore demandé le juge, il ajouta en riant :
-Baste ! trois jours de prison de plus, je n'en serai ni plus gras ni plus maigre.
Là-dessus il tendit le paquet au juge :
-Attention ! commanda-t-il.
Cependant, en dehors du cabinet, dans le couloir se trouvaient les gardes, l'oreille tendue, tout prêts à accourir au premier appel du magistrat qui, privé de son greffier, était resté seul avec un bandit coupable de deux assassinats.
Et il était heureux qu'ils fissent si bonne garde, car, sans eux, un indiscret, qui aurait pu s'approcher de la porte et l'entr'ouvrir pour écouter, aurait été diantrement étonné d'entendre la voix du prévenu qui disait, en hachant ses phrases :
-De la souplesse dans le poignet, un doigté agile, pas de raideur dans les articulations...
Là, répétez la première position... Attention !
Cartes dans la main gauche... Divisez le jeu en deux paquets, en serrant le paquet supérieur entre la jointure du pouce et la partie du métacarpe qui répond à la naissance de l'index... Votre paquet inférieur également serré entre le même point de métacarpe et la première jointure du doigt médium et du doigt annulaire... L'index et le petit doigt doivent rester seuls parfaitement libres... Bravo ! Parfait ! ... Vous tenez votre première position.
Et l'indiscret, que nous supposons écoutant à la porte entre-bâillée, aurait, si grande qu'elle fût, senti sa surprise se doubler, en entendant la voix grave du juge répliquer :
-Oui, mais c'est le passage de la première à la deuxième position qui m'est difficile.
-Vous êtes trop modeste. A juger par votre début et en vous exerçant un peu, avant huit jours vous pourrez faire sauter la carte sous le nez du préfet de police... Voyons, répétons-le, ce passage qui vous semble si difficile. Nous disions donc que nous avons l'index et le petit doigt libres... Repliez-les maintenant et glissons-les sous le paquet inférieur.
Grandvivier, paraît-il, fautait à ce difficile passage, car la voix de la Godaille reprenait vivement :
-Sous le paquet inférieur, vous dis-je ! ... Tenez, comme cela.
Pour mieux indiquer la glissade en question, le professeur avait dû prendre la main gauche de l'élève entre les deux siennes pour guider le mouvement des deux doigts malhabiles.
-Là, de cette manière ! pas de raideur ! disait-il.
Et il ajouta avec impatience :
-Mais allez donc !
Puis, après une petite pause :
-Ah ! bon ! je vois ce qui vous arrête.
Cartes dans la main gauche... Divisez le jeu en deux paquets, en serrant le paquet supérieur entre la jointure du pouce et la partie du métacarpe qui répond à la naissance de l'index... Votre paquet inférieur également serré entre le même point de métacarpe et la première jointure du doigt médium et du doigt annulaire... L'index et le petit doigt doivent rester seuls parfaitement libres... Bravo ! Parfait ! ... Vous tenez votre première position.
Et l'indiscret, que nous supposons écoutant à la porte entre-bâillée, aurait, si grande qu'elle fût, senti sa surprise se doubler, en entendant la voix grave du juge répliquer :
-Oui, mais c'est le passage de la première à la deuxième position qui m'est difficile.
-Vous êtes trop modeste. A juger par votre début et en vous exerçant un peu, avant huit jours vous pourrez faire sauter la carte sous le nez du préfet de police... Voyons, répétons-le, ce passage qui vous semble si difficile. Nous disions donc que nous avons l'index et le petit doigt libres... Repliez-les maintenant et glissons-les sous le paquet inférieur.
Grandvivier, paraît-il, fautait à ce difficile passage, car la voix de la Godaille reprenait vivement :
-Sous le paquet inférieur, vous dis-je ! ... Tenez, comme cela.
Pour mieux indiquer la glissade en question, le professeur avait dû prendre la main gauche de l'élève entre les deux siennes pour guider le mouvement des deux doigts malhabiles.
-Là, de cette manière ! pas de raideur ! disait-il.
Et il ajouta avec impatience :
-Mais allez donc !
Puis, après une petite pause :
-Ah ! bon ! je vois ce qui vous arrête.
Vous regardez la cicatrice que j'ai à la main gauche... c'est un souvenir de mon Belge ! un joli coup de couteau. Mais c'est du bien de sa grand'mère : tôt ou tard, ça lui reviendra, je vous le jure !
Après ces mots, prononcés d'un ton qui sonnait la haine, la voix du saltimbanque redevint calme pour ajouter :
-Conserver le pouce dans la même position, déployer les quatre autres doigts pour donner au paquet la position renversée !
Et la leçon continua :
Au bout d'une heure, un coup de sonnette appela les gardes dans le cabinet du juge.
-Emmenez cet homme, commanda le magistrat en leur désignant le prévenu qui se tenait tellement abattu sur son siège qu'il fallut le soulever sous les bras.
Il s'en allait morne et désespéré entre ses deux gardiens quand, tout à coup, il s'arrêta pour dire :
-Reconduisez-moi au juge.
-Remettez la causette à demain, conseilla le brigadier dont l'estomac sonnait l'heure de la soupe.
-Non, j'ai un aveu à faire, déclara le prisonnier en poussant un énorme soupir qui prouvait que cet aveu l'étouffait.
Les deux gardes ramenèrent leur homme au cabinet du juge qui se préparait à partir.
-C'est le prévenu qui veut avouer, annonça le brigadier en poussant la Godaille dans la chambre dont il referma la porte.
Quand il fut seul avec le magistrat, le saltimbanque dit en riant :
-Je me suis fait ramener parce que j'avais oublié de vous donner un bon conseil.
Après ces mots, prononcés d'un ton qui sonnait la haine, la voix du saltimbanque redevint calme pour ajouter :
-Conserver le pouce dans la même position, déployer les quatre autres doigts pour donner au paquet la position renversée !
Et la leçon continua :
Au bout d'une heure, un coup de sonnette appela les gardes dans le cabinet du juge.
-Emmenez cet homme, commanda le magistrat en leur désignant le prévenu qui se tenait tellement abattu sur son siège qu'il fallut le soulever sous les bras.
Il s'en allait morne et désespéré entre ses deux gardiens quand, tout à coup, il s'arrêta pour dire :
-Reconduisez-moi au juge.
-Remettez la causette à demain, conseilla le brigadier dont l'estomac sonnait l'heure de la soupe.
-Non, j'ai un aveu à faire, déclara le prisonnier en poussant un énorme soupir qui prouvait que cet aveu l'étouffait.
Les deux gardes ramenèrent leur homme au cabinet du juge qui se préparait à partir.
-C'est le prévenu qui veut avouer, annonça le brigadier en poussant la Godaille dans la chambre dont il referma la porte.
Quand il fut seul avec le magistrat, le saltimbanque dit en riant :
-Je me suis fait ramener parce que j'avais oublié de vous donner un bon conseil.
Ayez toujours au fond de votre poche une bille ou une noix que vous ne cesserez de rouler entre vos doigts... Rien ne vaut ça pour délier les articulations et donner de la souplesse au doigté.
Un coup de sonnette fit reparaître les gardes qui reprirent leur prisonnier.
-Il n'était pas long, votre aveu, dit le brigadier quand on se fut remis en marche.
-Et pourtant il a fâché le juge tout rouge, déclara le prisonnier d'un air étonné.
-Que lui avez-vous donc avoué ?
-Que je préférais la liberté à la prison.
-Il ne faut jamais plaisanter avec les juges ni avec les chevaux qu'on ne connaît pas. On s'en trouve toujours mal, conseilla gravement le brigadier.
Après la seconde sortie de la Godaille, le magistrat avait rassemblé ses papiers et il allait partir, quand une voix se fit entendre à la porte entre-bâillée du cabinet :
-Puis-je entrer ? Êtes-vous seul ? Je ne vous dérange pas ? S'il en est autrement, j'attendrai.
A cette voix, Grandvivier avait reconnu celui qui parlait sans se montrer.
-Entrez, mon cher Camuflet, répondit-il.
C'était, en effet, l'ancien associé de Bazart, l'homme triplement veuf.
Il se laissa tomber lourdement sur un siège et, avec un accent qui aurait attendri les pierres les plus dures, il s'écria en se prenant les cheveux à poigne-mains :
-Que le ciel vous préserve de jamais vivre avec trois belles-mères ! ! !
Un coup de sonnette fit reparaître les gardes qui reprirent leur prisonnier.
-Il n'était pas long, votre aveu, dit le brigadier quand on se fut remis en marche.
-Et pourtant il a fâché le juge tout rouge, déclara le prisonnier d'un air étonné.
-Que lui avez-vous donc avoué ?
-Que je préférais la liberté à la prison.
-Il ne faut jamais plaisanter avec les juges ni avec les chevaux qu'on ne connaît pas. On s'en trouve toujours mal, conseilla gravement le brigadier.
Après la seconde sortie de la Godaille, le magistrat avait rassemblé ses papiers et il allait partir, quand une voix se fit entendre à la porte entre-bâillée du cabinet :
-Puis-je entrer ? Êtes-vous seul ? Je ne vous dérange pas ? S'il en est autrement, j'attendrai.
A cette voix, Grandvivier avait reconnu celui qui parlait sans se montrer.
-Entrez, mon cher Camuflet, répondit-il.
C'était, en effet, l'ancien associé de Bazart, l'homme triplement veuf.
Il se laissa tomber lourdement sur un siège et, avec un accent qui aurait attendri les pierres les plus dures, il s'écria en se prenant les cheveux à poigne-mains :
-Que le ciel vous préserve de jamais vivre avec trois belles-mères ! ! !
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