VII
Était-ce la vue du bateleur qui avait causé à M. Grandvivier l'éclair de sa satisfaction dont, un instant, s'était illuminé son visage assombri ?
Était-ce... ce qui eût alors complètement dérouté quiconque connaissait le juge... la grâce et la prestesse avec lesquelles la Godaille maniait ses cartes ? Un observateur eût été d'autant plus embarrassé de préciser que, subitement, la physionomie du magistrat reprit son expression navrée et qu'il murmura d'un ton découragé ces mots mystérieux :
-Oui, mais comment ?
Tant que dura la parade du paillasse, dont il parut ne pas entendre un mot, il resta immobile, comme cloué au sol, et le regard obstinément fixé sur le jeune homme.
Lorsque, après son boniment terminé, le paillasse fut rentré dans la baraque et que le public se mit à escalader les marches de l'estrade pour assister à la représentation, M. Grandvivier, au lieu de continuer sa route, demeura encore sur place. Du saltimbanque disparu, son regard s'était reporté sur les toiles dont la peinture grotesque avait la prétention de retracer toutes les séductions qui attendaient les curieux à chaque séance. Parmi ces tableaux grossiers, il en était un montrant une table garnie de gobelets, de muscades, de cartes éparpillées et laissant voir à mi-corps un monsieur en habit noir et cravate blanche.
Au-dessus de la tête de ce monsieur si bien mis s'étalait une banderole portant ces mots : Séance de tours de cartes et de prestidigitation amusante par M. la Godaille, le célèbre escamoteur dont la plus haute société a su apprécier le talent.
-Oui, mais comment ? se répéta encore le juge, quand, après cinq minutes passées devant ce tableau, il se remit en marche.
Il voulait sans doute apprendre à Bazart sa rencontre avec la Godaille, car il se rendit chez son ancien protégé.
Était-ce... ce qui eût alors complètement dérouté quiconque connaissait le juge... la grâce et la prestesse avec lesquelles la Godaille maniait ses cartes ? Un observateur eût été d'autant plus embarrassé de préciser que, subitement, la physionomie du magistrat reprit son expression navrée et qu'il murmura d'un ton découragé ces mots mystérieux :
-Oui, mais comment ?
Tant que dura la parade du paillasse, dont il parut ne pas entendre un mot, il resta immobile, comme cloué au sol, et le regard obstinément fixé sur le jeune homme.
Lorsque, après son boniment terminé, le paillasse fut rentré dans la baraque et que le public se mit à escalader les marches de l'estrade pour assister à la représentation, M. Grandvivier, au lieu de continuer sa route, demeura encore sur place. Du saltimbanque disparu, son regard s'était reporté sur les toiles dont la peinture grotesque avait la prétention de retracer toutes les séductions qui attendaient les curieux à chaque séance. Parmi ces tableaux grossiers, il en était un montrant une table garnie de gobelets, de muscades, de cartes éparpillées et laissant voir à mi-corps un monsieur en habit noir et cravate blanche.
Au-dessus de la tête de ce monsieur si bien mis s'étalait une banderole portant ces mots : Séance de tours de cartes et de prestidigitation amusante par M. la Godaille, le célèbre escamoteur dont la plus haute société a su apprécier le talent.
-Oui, mais comment ? se répéta encore le juge, quand, après cinq minutes passées devant ce tableau, il se remit en marche.
Il voulait sans doute apprendre à Bazart sa rencontre avec la Godaille, car il se rendit chez son ancien protégé.
La servante qui vint ouvrir lui annonça que son maître était absent et, comme elle avait la langue bien pendue, elle dauba sur son bourgeois avec une brusquerie affectueuse. Ah ! la vie lui était bien triste, au cher homme, depuis la fuite de madame, c'est-à-dire depuis une année. Plus il allait, plus il devenait morose et renfrogné... Il en deviendrait fou... il l'était même déjà un brin.
Oui, il était un tantinet détraqué.
Est-ce qu'il n'allait pas, deux ou trois fois par jour, fumer sa pipe dans la chambre de sa femme ? Devinez dans quelle position... Couché tout de son long sur le parquet, et toujours à la même place, devant la dalle du foyer. Alors, sans doute dans sa rêverie de fumeur, il croyait revoir l'épouse disparue, car il souriait et poussait de petits cris de satisfaction en se vautrant de plus belle sur son parquet.
Grandvivier laissait bavarder la servante, écoutant avec surprise cette révélation de la fantasque lubie du mari délaissé.
Et la fille continuait sur le compte de son maître. Ah ! oui, il l'aimait, la chambre de celle qui l'avait tant trompé avec le tiers et le quart ! ... Elle lui coûtait cher, cette chambre ! Pour elle il avait refusé bien des cent mille francs... trois fois le prix de la maison, véritable masure dont il était propriétaire et dont, malgré sa résistance, il allait être délogé par une expropriation pour cause d'utilité publique qui, sur l'emplacement de la bicoque, devait faire passer une grande voie. Il avait plaidé et archiplaidé pour garder sa baraque debout. S'il était absent aujourd'hui, c'était parce que, en ce moment même, l'affaire se jugeait en dernier ressort.
Oui, il était un tantinet détraqué.
Est-ce qu'il n'allait pas, deux ou trois fois par jour, fumer sa pipe dans la chambre de sa femme ? Devinez dans quelle position... Couché tout de son long sur le parquet, et toujours à la même place, devant la dalle du foyer. Alors, sans doute dans sa rêverie de fumeur, il croyait revoir l'épouse disparue, car il souriait et poussait de petits cris de satisfaction en se vautrant de plus belle sur son parquet.
Grandvivier laissait bavarder la servante, écoutant avec surprise cette révélation de la fantasque lubie du mari délaissé.
Et la fille continuait sur le compte de son maître. Ah ! oui, il l'aimait, la chambre de celle qui l'avait tant trompé avec le tiers et le quart ! ... Elle lui coûtait cher, cette chambre ! Pour elle il avait refusé bien des cent mille francs... trois fois le prix de la maison, véritable masure dont il était propriétaire et dont, malgré sa résistance, il allait être délogé par une expropriation pour cause d'utilité publique qui, sur l'emplacement de la bicoque, devait faire passer une grande voie. Il avait plaidé et archiplaidé pour garder sa baraque debout. S'il était absent aujourd'hui, c'était parce que, en ce moment même, l'affaire se jugeait en dernier ressort.
Une fois le jugement rendu, l'expropriation lui laisserait tout au plus une semaine pour déguerpir.
Là, vrai ! la main sur la conscience, ne fallait-il pas qu'il fût déjà un peu fou, ce pauvre monsieur, pour s'obstiner, quand on lui en offrait un si grand prix, à vouloir garder une aussi vieille cassine qui ne se tenait encore debout que par miracle, malsaine, sombre, construite à l'ancienne mode, avec moitié des chambres en contre-bas et moitié exhaussées d'une marche ; de quoi se casser vingt fois le cou ?
La domestique disait la vérité et le juge, pendant qu'elle jacassait, se souvint qu'avant de se marier, Bazart, au premier étage où il voulait loger sa future épouse, avait fait poser un second parquet, en surélévation sur le premier, afin de mettre les chambres de plain-pied, et aussi pour diminuer la hauteur des pièces, véritables halles impossibles, à chauffer en hiver.
-Alors c'est aujourd'hui que votre maître va définitivement être contraint par jugement à déguerpir ? dit le magistrat pendant que la bavarde reprenait haleine.
-Oui, l'expropriation va nous mettre sur le pavé... Avec ça que nous serons bien à plaindre quand nous serons installés dans un logement salubre et plus gai, ajouta la servante en reconduisant le juge.
A cent mètres de la demeure de Bazart, M. Grandvivier ne pensait plus à l'entrepreneur. Il avait été repris par cette idée qui lui était montée au cerveau à la vue de la Godaille.
-C'est là le moyen ! Oui, mais comment ? se disait-il.
Et cette même phrase, il se la répéta pour la vingtième fois, le soir, la tête sur l'oreiller avant de s'endormir.
Le lendemain, à l'aube, il fut brusquement tiré de son sommeil par son valet de chambre qui lui disait d'une voix altérée :
Là, vrai ! la main sur la conscience, ne fallait-il pas qu'il fût déjà un peu fou, ce pauvre monsieur, pour s'obstiner, quand on lui en offrait un si grand prix, à vouloir garder une aussi vieille cassine qui ne se tenait encore debout que par miracle, malsaine, sombre, construite à l'ancienne mode, avec moitié des chambres en contre-bas et moitié exhaussées d'une marche ; de quoi se casser vingt fois le cou ?
La domestique disait la vérité et le juge, pendant qu'elle jacassait, se souvint qu'avant de se marier, Bazart, au premier étage où il voulait loger sa future épouse, avait fait poser un second parquet, en surélévation sur le premier, afin de mettre les chambres de plain-pied, et aussi pour diminuer la hauteur des pièces, véritables halles impossibles, à chauffer en hiver.
-Alors c'est aujourd'hui que votre maître va définitivement être contraint par jugement à déguerpir ? dit le magistrat pendant que la bavarde reprenait haleine.
-Oui, l'expropriation va nous mettre sur le pavé... Avec ça que nous serons bien à plaindre quand nous serons installés dans un logement salubre et plus gai, ajouta la servante en reconduisant le juge.
A cent mètres de la demeure de Bazart, M. Grandvivier ne pensait plus à l'entrepreneur. Il avait été repris par cette idée qui lui était montée au cerveau à la vue de la Godaille.
-C'est là le moyen ! Oui, mais comment ? se disait-il.
Et cette même phrase, il se la répéta pour la vingtième fois, le soir, la tête sur l'oreiller avant de s'endormir.
Le lendemain, à l'aube, il fut brusquement tiré de son sommeil par son valet de chambre qui lui disait d'une voix altérée :
-Monsieur, Clarisse est là qui veut vous parler.
-Quelle Clarisse ? fit le juge encore à demi endormi.
-La servante de M. Bazart.
-Ne pouvait-elle remettre sa visite à une heure moins matinale ? Ce qu'elle veut me dire ne doit pas être tant pressé. Sans doute quelque commission de son maître.
En voyant le juge si rétif à s'éveiller tout à fait, son valet de chambre n'usa plus de précaution, et dit vivement :
-M. Bazart a été assassiné cette nuit ! ...
En un clin d'oeil, M. Grandvivier fut sur pied et s'habilla à la hâte pour recevoir Clarisse.
Bien que complètement affolée, cette fille, avant d'avertir la police, avait voulu d'abord consulter celui qu'elle savait être le meilleur ami de son maître défunt.
Ce matin, en pénétrant dans la chambre de M. Bazart pour lui apporter la tasse de tilleul qu'il avait l'habitude de boire à son réveil, elle avait trouvé la chambre vide et le lit non foulé. Certaine que son maître était rentré la veille, elle avait cherché ailleurs et dans l'ancienne chambre de madame, juste à cette même place du parquet où il avait l'habitude de s'étendre pour fumer sa pipe, elle l'avait vu couché au milieu d'une mare de sang et le coeur percé d'un couteau laissé dans la blessure. Ce couteau, long et affilé, était une pièce du service à découper. Il avait été pris dans un des tiroirs du buffet de la salle à manger.
L'assassin, d'un seul coup, avait eu raison de sa victime, car aucune trace de lutte n'apparaissait dans la chambre.
La secousse que lui avait donnée la vue de ce cadavre ébranlait encore tout le système nerveux de la cuisinière Clarisse, qui parlait fébrilement et à mots précipités.
-Quelle Clarisse ? fit le juge encore à demi endormi.
-La servante de M. Bazart.
-Ne pouvait-elle remettre sa visite à une heure moins matinale ? Ce qu'elle veut me dire ne doit pas être tant pressé. Sans doute quelque commission de son maître.
En voyant le juge si rétif à s'éveiller tout à fait, son valet de chambre n'usa plus de précaution, et dit vivement :
-M. Bazart a été assassiné cette nuit ! ...
En un clin d'oeil, M. Grandvivier fut sur pied et s'habilla à la hâte pour recevoir Clarisse.
Bien que complètement affolée, cette fille, avant d'avertir la police, avait voulu d'abord consulter celui qu'elle savait être le meilleur ami de son maître défunt.
Ce matin, en pénétrant dans la chambre de M. Bazart pour lui apporter la tasse de tilleul qu'il avait l'habitude de boire à son réveil, elle avait trouvé la chambre vide et le lit non foulé. Certaine que son maître était rentré la veille, elle avait cherché ailleurs et dans l'ancienne chambre de madame, juste à cette même place du parquet où il avait l'habitude de s'étendre pour fumer sa pipe, elle l'avait vu couché au milieu d'une mare de sang et le coeur percé d'un couteau laissé dans la blessure. Ce couteau, long et affilé, était une pièce du service à découper. Il avait été pris dans un des tiroirs du buffet de la salle à manger.
L'assassin, d'un seul coup, avait eu raison de sa victime, car aucune trace de lutte n'apparaissait dans la chambre.
La secousse que lui avait donnée la vue de ce cadavre ébranlait encore tout le système nerveux de la cuisinière Clarisse, qui parlait fébrilement et à mots précipités.
La veille, quand M. Bazart était revenu du tribunal, il avait perdu son procès. Au lieu de s'emporter, il était calme ; mais, sous cette apparence tranquille, la domestique avait deviné une rage sourde contre ceux qui l'expropriaient.
-Dans dix jours, les maudits auront le droit de jeter bas cette maison ! avait-il dit.
-Avec le prix qu'on vous en donne, vous aurez de quoi en acheter deux autres plus belles, avait répliqué Clarisse.
Au lieu de répondre, il avait bourré et allumé sa pipe, puis il avait été s'étendre sur le parquet à sa place accoutumée, et s'était mis à fumer.
M. Grandvivier, curieux de connaître tout ce qui avait précédé la mort de son ami, interrompit le récit de la servante pour demander :
-Et, pendant qu'il fumait, vous a-t-il paru jouir de cette satisfaction qui, m'avez-vous dit hier, triomphait de sa tristesse habituelle et lui faisait pousser de petits cris de joie en se roulant sur le parquet ?
-Oui, il riait, mais pas comme les autres jours. Son rire était nerveux, saccadé. De plus, il parlait tout haut, si haut même que je l'entendais de la salle à manger où je me tenais, inquiète de son état.
-Et que disait-il ?
-Cela se rapportait à l'expropriation.
-Précisez.
-Il disait comme cela : «Moi qui croyais que ça durerait jusqu'après ma mort ! » Alors il ricanait lentement, puis il ajoutait : «Baste ! quand ils démoliront, je ne serai plus là pour les voir. Je serai au diable ! » Ce qui me prouva que la démolition de la bicoque lui tenait tant au coeur qu'il s'en irait au loin pour ne pas assister à son renversement.
-Cet état d'irritation a-t-il duré jusqu'au soir ?
-Oh ! non, car une heure après, du fond de ma cuisine, je les entendais rire l'un et l'autre à qui mieux mieux.
-Dans dix jours, les maudits auront le droit de jeter bas cette maison ! avait-il dit.
-Avec le prix qu'on vous en donne, vous aurez de quoi en acheter deux autres plus belles, avait répliqué Clarisse.
Au lieu de répondre, il avait bourré et allumé sa pipe, puis il avait été s'étendre sur le parquet à sa place accoutumée, et s'était mis à fumer.
M. Grandvivier, curieux de connaître tout ce qui avait précédé la mort de son ami, interrompit le récit de la servante pour demander :
-Et, pendant qu'il fumait, vous a-t-il paru jouir de cette satisfaction qui, m'avez-vous dit hier, triomphait de sa tristesse habituelle et lui faisait pousser de petits cris de joie en se roulant sur le parquet ?
-Oui, il riait, mais pas comme les autres jours. Son rire était nerveux, saccadé. De plus, il parlait tout haut, si haut même que je l'entendais de la salle à manger où je me tenais, inquiète de son état.
-Et que disait-il ?
-Cela se rapportait à l'expropriation.
-Précisez.
-Il disait comme cela : «Moi qui croyais que ça durerait jusqu'après ma mort ! » Alors il ricanait lentement, puis il ajoutait : «Baste ! quand ils démoliront, je ne serai plus là pour les voir. Je serai au diable ! » Ce qui me prouva que la démolition de la bicoque lui tenait tant au coeur qu'il s'en irait au loin pour ne pas assister à son renversement.
-Cet état d'irritation a-t-il duré jusqu'au soir ?
-Oh ! non, car une heure après, du fond de ma cuisine, je les entendais rire l'un et l'autre à qui mieux mieux.
-L'un et l'autre ? Quel était donc cet autre ?
-M. Frédéric, parbleu !
-Quel est ce M. Frédéric ?
-Le neveu de M. Bazart.
-Celui qui porte le sobriquet de la Godaille et qui fait partie d'une troupe de saltimbanques ? demanda vivement le juge.
-Lui-même ! Il paraît qu'il travaille, en ce moment, à la foire au pain d'épice. Alors il avait pensé à rendre visite à M. Bazart qu'il n'avait pas vu depuis un an.
-Comment votre maître a-t-il reçu son neveu ? dit M. Grandvivier après un tressaillement causé par cette entrée en scène de la Godaille.
-A bras ouverts et en s'écriant : «Tu arrives à propos, tu tombes à pic, garçon ! » Cela était dit convulsivement et, coup sur coup, il le répéta tant et tant que M. Frédéric, étonné, finit par lui demander : «Pourquoi donc trouvez-vous que je tombe si bien à pic ? » Un instant, mon maître eut la vraie réponse sur les lèvres... De ça, j'en suis certaine... puis, il hésita une seconde et enfin répondit ; «Mais pour prendre ta part d'un excellent dîner que Clarisse va nous préparer.» Après quoi, brusquement, il montra une chaise à son neveu, en ajoutant : «Mets-toi là, garçon, et tiens-toi tranquille pendant que je vais écrire deux lettres pressées.-Faites, mon oncle, dit M. Frédéric. Tout en écrivant, l'oncle disait : «J'ai eu des torts à ton égard, neveu, et je tiens à les réparer.» Là-dessus, le jeune homme se mit à rire en répondant : «Oh ! Des torts ! Pas le moins du monde ! » Et mon maître, qui avait fini sa première lettre et était en train de la mettre dans sa poche, riposta : «Si, si, j'ai eu des torts et, je le répète, je tiens à les réparer.»
-M. Frédéric, parbleu !
-Quel est ce M. Frédéric ?
-Le neveu de M. Bazart.
-Celui qui porte le sobriquet de la Godaille et qui fait partie d'une troupe de saltimbanques ? demanda vivement le juge.
-Lui-même ! Il paraît qu'il travaille, en ce moment, à la foire au pain d'épice. Alors il avait pensé à rendre visite à M. Bazart qu'il n'avait pas vu depuis un an.
-Comment votre maître a-t-il reçu son neveu ? dit M. Grandvivier après un tressaillement causé par cette entrée en scène de la Godaille.
-A bras ouverts et en s'écriant : «Tu arrives à propos, tu tombes à pic, garçon ! » Cela était dit convulsivement et, coup sur coup, il le répéta tant et tant que M. Frédéric, étonné, finit par lui demander : «Pourquoi donc trouvez-vous que je tombe si bien à pic ? » Un instant, mon maître eut la vraie réponse sur les lèvres... De ça, j'en suis certaine... puis, il hésita une seconde et enfin répondit ; «Mais pour prendre ta part d'un excellent dîner que Clarisse va nous préparer.» Après quoi, brusquement, il montra une chaise à son neveu, en ajoutant : «Mets-toi là, garçon, et tiens-toi tranquille pendant que je vais écrire deux lettres pressées.-Faites, mon oncle, dit M. Frédéric. Tout en écrivant, l'oncle disait : «J'ai eu des torts à ton égard, neveu, et je tiens à les réparer.» Là-dessus, le jeune homme se mit à rire en répondant : «Oh ! Des torts ! Pas le moins du monde ! » Et mon maître, qui avait fini sa première lettre et était en train de la mettre dans sa poche, riposta : «Si, si, j'ai eu des torts et, je le répète, je tiens à les réparer.»
Il faisait allusion à la vieille histoire qui avait eu lieu entre eux à propos de madame Bazart. Cependant, cette fois en silence, il écrivait sa seconde lettre. Assis devant son bureau, il nous tournait le dos. Quand il eut fini, il plia le papier, le glissa dans une enveloppe sur laquelle il écrivit une courte ligne. Seulement, cette lettre, au lieu de la glisser dans sa poche, il la serra dans un tiroir de son bureau qu'il repoussa en disant : «Au besoin, Frédéric, il faudra te souvenir du papier que je viens de placer dans ce tiroir.» Et, sans laisser à M. Frédéric le temps de demander une explication, il s'écria :
-Maintenant, garçon, pendant que Clarisse va nous fricoter à la hâte un bon dîner, raconte-moi tes aventures depuis le jour de notre séparation.
Une heure après, ils étaient à table. Gai comme autrefois, M. Frédéric, sans pour cela en perdre une bouchée, débitait un tas de cocasseries à M. Bazart qui en riait à ventre déboutonné.
Sur les dix heures, mon maître m'appela. Il tira de sa poche celle des deux lettres qu'il y avait mise et me dit gaiement :
-Tu vas aller porter cette lettre à la poste. En revenant, tu monteras te coucher ! Il est inutile que tu veilles à nous attendre. Histoire de vider encore une ou deux bouteilles et, après, Frédéric est assez grand garçon pour s'en aller sans qu'on le reconduise. Là-dessus, je partis porter la lettre à la poste...
M. Grandvivier interrompit encore le récit de Clarisse pour demander :
-A qui était adressée cette lettre ?
-Voilà ce qu'il me serait difficile de vous apprendre, attendu que je ne sais pas lire, avoua la servante.
-Et puis ? prononça le juge en l'invitant à achever son histoire.
-Maintenant, garçon, pendant que Clarisse va nous fricoter à la hâte un bon dîner, raconte-moi tes aventures depuis le jour de notre séparation.
Une heure après, ils étaient à table. Gai comme autrefois, M. Frédéric, sans pour cela en perdre une bouchée, débitait un tas de cocasseries à M. Bazart qui en riait à ventre déboutonné.
Sur les dix heures, mon maître m'appela. Il tira de sa poche celle des deux lettres qu'il y avait mise et me dit gaiement :
-Tu vas aller porter cette lettre à la poste. En revenant, tu monteras te coucher ! Il est inutile que tu veilles à nous attendre. Histoire de vider encore une ou deux bouteilles et, après, Frédéric est assez grand garçon pour s'en aller sans qu'on le reconduise. Là-dessus, je partis porter la lettre à la poste...
M. Grandvivier interrompit encore le récit de Clarisse pour demander :
-A qui était adressée cette lettre ?
-Voilà ce qu'il me serait difficile de vous apprendre, attendu que je ne sais pas lire, avoua la servante.
-Et puis ? prononça le juge en l'invitant à achever son histoire.
-Et c'est ce matin, en descendant de ma chambre, que j'ai trouvé mon maître mort, avec son couteau dans le coeur... Alors je suis accourue ici pour demander ce que j'avais à faire.
-Il faut, mon enfant, aller tout droit chez le commissaire de votre quartier et lui répéter mot pour mot ce que vous venez de me conter.
-Bon ! fit Clarisse en marchant vers la porte.
Mais elle s'arrêta pour se retourner.
-J'y pense, dit-elle. On ne va pas inquiéter M. Frédéric, n'est-ce pas ?
Il est bien évident que le brave jeune homme est tout à fait innocent de l'assassinat de son oncle.
Au lieu de répondre franchement, M. Grandvivier la poussa vers la porte en disant :
-Puisque je vous recommande de tout répéter au commissaire !
Quand il fut seul, cet homme si profondément attristé d'habitude éclata d'un long rire de joie immense.
-Ils vont arrêter la Godaille ! ! ! se dit-il tout frissonnant de bonheur.
Un coup frappé à la porte lui fit retrouver son calme. C'était son domestique qui lui apportait les lettres arrivées par la première distribution du matin.
-Il faut, mon enfant, aller tout droit chez le commissaire de votre quartier et lui répéter mot pour mot ce que vous venez de me conter.
-Bon ! fit Clarisse en marchant vers la porte.
Mais elle s'arrêta pour se retourner.
-J'y pense, dit-elle. On ne va pas inquiéter M. Frédéric, n'est-ce pas ?
Il est bien évident que le brave jeune homme est tout à fait innocent de l'assassinat de son oncle.
Au lieu de répondre franchement, M. Grandvivier la poussa vers la porte en disant :
-Puisque je vous recommande de tout répéter au commissaire !
Quand il fut seul, cet homme si profondément attristé d'habitude éclata d'un long rire de joie immense.
-Ils vont arrêter la Godaille ! ! ! se dit-il tout frissonnant de bonheur.
Un coup frappé à la porte lui fit retrouver son calme. C'était son domestique qui lui apportait les lettres arrivées par la première distribution du matin.
Chapitre suivant : VIII