Eugène Chavette - La Conquête d'une Cuisinière I - texte intégral

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La Conquête d'une Cuisinière I

Par Eugène Chavette

Oeuvre du domaine public.

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Table des matières
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VI

S'il est vrai, quand on parle d'eux, que les oreilles «cornent» aux absents, celles de M. Grandvivier devaient lui bruire fortement à l'heure du dîner chez Ducanif.
Quel était cet homme taciturne, grave, triste qui pourtant, sous son apparence glaciale, était susceptible d'une passion violente, s'il faut croire la férocité haineuse qui convulsait son visage alors que, derrière le store de sa voiture, il surveillait le baron de Walhofer ?
Que s'était-il passé entre ces deux hommes ?
Pour le savoir, il faut, momentanément, quitter Ducanif et ses convives et remonter de quelques années dans la vie du magistrat.
M. Grandvivier était riche et même fort riche. Son père, gros manufacturier de Lille, lui avait laissé un fort bel héritage qu'il avait quintuplé, il ne s'en cachait pas du reste, par d'heureuses spéculations ou plutôt par une bonne action alors que Paris, bouleversé par d'immenses travaux, était une mine d'or pour toute industrie qui touchait au bâtiment.
M. Grandvivier s'était intéressé au sort de deux Lillois, ses compatriotes, hardis et courageux garçons, venus à Paris en quête de la fortune et auxquels, pour réussir, il ne manquait qu'une seule chose : l'argent des débuts.
Le magistrat leur fournit largement les fonds utiles pour commencer en grand, et bientôt, grâce à l'activité des associés, la maison Camuflet et Bazart fut des mieux connues sur la place.
Rien n'était plus disparate que le caractère des deux associés.
Camuflet, petit homme actif, ingénieux, jovial, s'était chargé des comptes, des travaux à obtenir, des marchés à débattre.
Bazart, peu parleur, tête froide, résolu, conduisait les ouvriers et surveillait les travaux. De ces deux caractères opposés était résultée une entente parfaite qui, jointe à la probité et à l'intelligence des deux Lillois, les mit promptement en possession d'une grosse fortune. Reconnaissants envers celui qui leur avait facilité cette réussite, ils avaient fait la part de M. Grandvivier qui, après l'avoir longtemps refusée, finit par l'accepter.
Une fois riche, les associés pensèrent à se marier. Camuflet se laissa prendre aux charmes de la fille d'une fruitière et, se disant qu'au lieu de demander au mariage une dot que sa fortune le mettait en droit d'exiger, il valait mieux employer son argent à faire une heureuse, il épousa la jeune fille.
Bazart fut plus ambitieux : il visa une fille de la bourgeoisie, petite princesse élevée dans du coton, fort jolie, il est vrai, mais volontaire, coquette, légère et qui, en épousant l'entrepreneur enrichi, ne vit que ses écus et pensa qu'elle aurait facilement raison de cet homme rude et un peu farouche.
Dans de pareilles conditions, le bonheur, on le comprend, n'était pas possible entre les époux. Le ménage alla de mal en pis jusqu'au moment d'une violente scène qui fit brusquement tout éclater.
Quand il s'était marié, Bazart s'était promis, au bout d'une année, de se retirer des affaires pour se consacrer tout entier à sa femme. Dans ce but, il avait fait venir de Lille un sien neveu dont il voulait faire son successeur.
Par malheur, il connaissait mal ce jeune homme qui avait grandi loin de ses yeux. Dire que ce neveu avait une mauvaise nature, capable de vilaines actions, serait beaucoup s'avancer.
C'était un composé de qualités et de défauts : il était courageux, serviable, bon coeur ; mais, par contre, il était ivrogne, coureur et surtout paresseux à l'extrême.
Bref, il justifiait en tous points le sobriquet de la Godaille qui lui avait été octroyé par ses compagnons de chantier.
Du reste, la Godaille était fort aimé par les pratiques de cabaret qu'il régalait généreusement, grâce à l'argent de l'oncle Bazart, et qu'il amusait par son esprit loustic, grandement trivial, mais des mieux variés.
Quand il avait sa pointe de vin en tête, la Godaille grimpait sur une table et, d'abondance et d'improvisation, débitait à ses auditeurs, qui se tordaient de rire, une série de calembredaines que le plus difficile bateleur de foire aurait été fort heureux, pour sa parade, de pouvoir réciter du haut de ses tréteaux. Ajoutons que la Godaille était un fort bel homme de vingt-quatre ans, ce qui contribuait pour beaucoup à encourager son humeur libertine.
Tel était le garçon que Bazart avait voulu se donner pour successeur et que, alors qu'il ne le connaissait pas encore bien, il avait amené sous son toit pour lui faire partager la vie de famille.
Avant d'en dire plus long sur l'existence conjugale de Bazart, qu'on sache que Camuflet, de son côté, était parfaitement heureux avec son épouse, la fille d'une fruitière. Elle lui faisait une telle vie de coq en pâte que quand elle mourut au bout d'une année de mariage, le cher homme avait si bien pris goût aux douces dorloteries du ménage, qu'il s'empressa de se remarier. Toujours imbu que sa fortune suffisait pour deux ; il ne regarda pas encore à la dot, et, comme la fille de sa portière lui alla à l'âme avec son nez en trompette, il épousa la fille de sa portière.

Le désintéressement de Camuflet eut sa récompense, car sa deuxième épouse fit son bonheur... Hélas ! bonheur fort court ! Six mois, après, elle mourut d'une indigestion de choucroute.
C'était vraiment du guignon. Aussi Camuflet en fit-il une maladie. Faute d'une compagne dévouée pour veiller sur lui, il fallut demander des soins à une personne étrangère. Le médecin du veuf éploré lui amena donc une garde-malade.
A entendre cette dame, le malheur l'avait conduite à administrer des tisanes, à manipuler des cataplasmes et à poser des sangsues. Elle avait connu de hautes destinées, alors qu'elle s'appelait madame Buffard des Palombes, du nom de son noble époux, mort général en chef au service de M. de Tonneins, ancien avoué de Périgueux qui était devenu roi d'Araucanie.
Aussi l'illustre dame répétait-elle à satiété qu'elle n'était pas née pour son métier, et, lorsque le besoin d'une irrigation émolliente s'imposait au malade, elle lui mettait au préalable un bandeau sur les yeux, tant elle rougissait d'être vue dans l'exercice de certaines pratiques de sa profession.
Quand Camuflet alla un peu mieux, madame Buffard des Palombes se déchargea de bien des petits soins à donner sur sa fille qu'elle s'adjoignit. Il faut croire que le chemin pour aller à l'âme de Camuflet était praticable pour toutes les formes de nez, car celui de la demoiselle, qui était aquilin, lui alla encore à l'âme. Aussi deux mois plus tard, Camuflet, redevenu solide et vaillant, épousa la fille de sa garde-malade.
Décidément, l'ex-entrepreneur avait la main heureuse, car la troisième madame Camuflet ne fut pas inférieure à ses devancières dans la tâche de créer à à son mari des jours de miel.
Il eût été parfaitement heureux sans deux chagrins qui vinrent l'atteindre. Bien qu'un moraliste ait dit qu'il y a toujours dans le malheur d'autrui quelque chose qui nous fait plaisir, Camuflet qui n'était pas égoïste, fut profondément affecté du malheur qui fondit sur les deux hommes qu'il aimait le plus : son bienfaiteur M. Grandvivier et son ancien associé Bazart.
Le magistrat, veuf depuis quinze années, avait une fille qu'il chérissait. Tout à coup une maladie, sorte de coup de foudre qui frappa son enfant, contraignit le père, du jour au lendemain, à s'en séparer en l'envoyant au loin, sous un climat plus chaud. Était-ce l'angoisse de son coeur paternel et la douleur de la séparation qui affectaient le moral du juge ? Toujours fut-il que cet homme gai, aimable, de relations charmantes, dont la maison s'ouvrait joyeusement aux visiteurs, dont la table s'offrait fréquemment aux intimes, devint sombre et triste.
Ce devait être, à coup sûr, la pensée de sa fille qui lui torturait incessamment le cerveau, car, chaque fois qu'il lui était parlé de son enfant, son visage se faisait plus morne.
Quant à Bazart, son ménage était devenu un enfer dont la Godaille était le diable qui fit éclater la chaudière. Il avait la réputation d'un casse-coeur, et nous le répétons, il était beau garçon, ce cher la Godaille. D'un autre côté, la femme de son oncle était jolie, coquette et légère. De plus, elle jouait à la femme incomprise, dont les aspirations ne trouvaient pas à se satisfaire devant la nature inculte et grossière de son mari. Le fait était que Bazart s'entendait mieux à conduire un chantier de cinq cents compagnons qu'à mener la seule femme qui fût entrée dans sa vie.
Sa parole rude et peu châtiée, qui faisait obéir les ouvriers, détonnait d'une façon agaçante aux oreilles de sa femme rebelle. Pour elle, son mari était une brute, et de ce que Bazart, patient comme toutes les natures énergiques, rongeait son frein, elle avait conclu que cette brute était de celles qu'on arrive à museler.
-Mon ours ! disait-elle quand elle avait à parler de son mari.
Mais il n'est ours si bien apprivoisé qui ne gronde quand il est par trop aguiché.
A propos de la Godaille, la jalousie fit éclater Bazart. Il y eut une scène terrible qui offrit cette particularité qu'à mesure qu'elle se prolongea, le mari, qui avait débuté par la fureur, calma le ton de sa voix qui ne vibra plus que sèche, froide, résolue, trahissant une colère sourde et contenue, vingt fois plus terrible que celle qui fait explosion.
Alors madame Bazart eut peur.
Une heure après, comme l'entrepreneur était dans son bureau, on frappa à la porte.
C'était la Godaille, portant un paquet qui contenait ses hardes.
-Mon oncle, puis-je vous parler ? demanda-t-il d'une voix franchement émue.
Bazart le regarda dans les yeux pendant une seconde, parut réfléchir, puis d'un ton sec :
-J'écoute, dit-il.
-Il y a dans ma peau un bambocheur, un ivrogne, un paresseux, un propre à rien, oui, tout cela est vrai et je n'y contredis point.
Il fit une petite pause, puis continua :
-Mais il y aussi un honnête garçon qui ne toucherait pas au bien d'autrui et qui garde sa reconnaissance à qui lui a voulu du bien... et vous m'avez voulu du bien, mon oncle, vous qui pensiez à faire de moi votre successeur...
Fichue idée, entre nous, que vous aviez eue là, car tout aurait été bien vite bu et mangé ! ... Aussi, mon oncle, je vous ai aimé et je vous aime du plus profond de mon coeur. J'aurais eu dans le coco une pocharderie de huit jours que je me serais dégrisé subitement rien qu'à vous entendre me souffler : «J'ai un service à te demander.»
Croyez-vous à tout ce que je vous dis là, mon oncle ?
-Oui, articula Bazart.
-Eh bien, je vous jure qu'avec votre femme, nix de nix, vous me comprenez ? Pour moi, elle était sacrée.
Était-ce un piège que tendait Bazart au jeune homme, pour mieux se renseigner ? Il haussa les épaules et riposta ironiquement :
-Oh ! toi ou d'autres !
-Des autres, je n'en dis rien, attendu que je n'en sais rien, reprit la Godaille évitant le piège ; je ne parle que pour moi. Je n'ai eu qu'un tort à me reprocher... celui, me sachant un vaurien, de ne pas avoir détalé en vous plantant là avec vos bonnes intentions à mon égard.
Et il montra son paquet de hardes en ajoutant :
-Il n'est jamais trop tard pour bien faire. Voyez mon baluchon.
-Alors tu me quittes ? demanda Bazart dont un éclair étrange alluma l'oeil.
-Inutile de me garder ma soupe au chaud ce soir.
-Sans argent ?
-J'ai encore vingt francs gagnés avant-hier au billard.
-Que vas-tu devenir ?
-Ni plus mauvais ni meilleur ; de cela je réponds.
Quant au reste, va comme je te pousse ! Je trouverai toujours bien à me mettre un morceau de pain sous la dent.
-Tu ne me demandes rien ?
-Si, mon oncle. Je vous demande de me donner une bonne grosse poignée qui me prouve que vous ne gardez rien sur le coeur contre le fils de votre soeur.
-Adieu ! dit Bazart en lui tendant la main.
La poignée de main fut échangée et, sans un mot de plus, la Godaille s'éloigna, suivi du regard par son oncle qui, en même temps, eut un singulier sourire.
Le lendemain, Bazart, tout désolé, se présenta chez le commissaire de police pour lui déclarer que, depuis la veille au soir, sa femme avait disparu du domicile conjugal.
Il fut franc dans le récit de la scène qui avait eu lieu, avoua sa jalousie, confessa la brutalité de son langage dans ses reproches, conta le départ de la Godaille et, tout pleurant de repentir, finit sa déposition en s'écriant :
-Où est-elle allée ?
A quoi le commissaire de police qui en avait vu bien d'autres et qui n'était pas tenu d'être sensible, répondit tout crûment :
-Parbleu ! Elle est allée rejoindre la Godaille dont elle est folle...
Ces mauvais sujets-là font souvent commettre pis que pendre aux femmes.
Et en guise de péroraison :
-Vérifiez votre caisse. Je serais fort étonné qu'elle fût partie les mains vides, conseilla-t-il.
De retour chez lui, Bazart ouvrit sa caisse en présence de deux témoins et constata qu'il lui manquait vingt-cinq mille francs.
A la seconde visite du mari abandonné chez le commissaire de police pour lui dénoncer le vol des vingt-cinq mille francs, ce dernier sourit.
Le cas n'était pas de ceux où il est dit : «Cherchez la femme.» Cette fois, il s'agissait de chercher l'homme.
-On le cherchera et, soyez-en certain, on vous le trouvera. Avant peu, nous aurons des nouvelles de maître la Godaille, promit-il.
Mais, en secouant la tête d'un air de doute, Bazart avoua ne pouvoir se décider à croire le jeune homme coupable. Non, la scène des adieux n'était pas une comédie qu'il jouait. Il voyait encore son neveu tout ému quand, après s'être jeté son paquet sur l'épaule, il s'était éloigné en fredonnant, pour cacher son trouble, l'air de : Viens, gentille dame.
A ces mots, le commissaire éclata de rire.
-«Viens, gentille dame. Viens, je t'attends», récita-t-il gouailleusement. Il me semble que le gaillard ne pouvait mieux choisir son air pour inviter votre femme à le suivre.
Ensuite, rentrant dans le vif de la question, il demanda à quelle heure madame Bazart pouvait avoir filé avec l'argent volé !
Sur ce, Bazart recommença tristement le récit que, la veille, son désespoir avait rendu incomplet. Tout de suite après le départ de la Godaille, il avait voulu aller retrouver sa femme pour s'efforcer de raccommoder les choses. Mais, la main sur le bouton de la porte de son épouse, le courage lui avait manqué. Alors il s'était dit que mieux valait laisser quelques heures à l'apaisement de sa femme qui, furieuse d'avoir été malmenée, ne voudrait, sur le moment, entendre à rien. En conséquence, il avait quitté la maison et dîné en ville. Après avoir vagué par les rues pour tuer le temps, il était rentré chez lui sur les onze heures du soir.
Alors il avait trouvé son domicile vide, mais le soupçon ne lui était pas encore venu que sa femme se fût enfuie.
Il avait pensé que, comme cela était arrivé pour plusieurs brouilles, elle avait été conter ses peines chez Camuflet, un de leurs bons amis, lequel, après l'avoir calmée, allait la lui ramener.
-Chez vous, personne, à votre retour, n'a pu vous renseigner sur l'heure du départ de votre épouse ? demanda le commissaire.
-Personne.
-Vous n'avez pas de domestique ?
-Si ; mais ma cuisinière m'avait demandé le matin même une permission de spectacle. Elle était donc absente quand je revins chez moi.
Après ce renseignement donné, Bazart essuya ses yeux mouillés de larmes et continua :
-Décidé à ne pas laisser la nuit passer sur notre brouille, je m'installai dans la chambre de ma femme pour y attendre son retour. Par malheur, la journée avait été rude pour moi ; j'étais harassé de fatigue. Un sommeil lourd vint me surprendre sur mon fauteuil. Quand je m'éveillai, la pendule marquait quatre heures et ma femme n'était pas encore revenue. Jusqu'au moment où je vins vous faire ma déclaration, j'errai comme un corps sans âme, dédaignant de répondre à la cuisinière dont une exclamation m'avait pourtant mis à même de pouvoir à peu près préciser le moment où ma femme avait dû partir. Je vous l'ai dit, nous avions accordé à ma servante une permission de spectacle et, pour qu'elle fût libre plus tôt, nous étions convenus qu'elle disposerait sur la table les restes froids de notre déjeuner du matin. Cette exemption d'une cuisine à faire lui avait donc permis de s'en aller à six heures.
Or, le lendemain matin, quand cette fille, descendue de sa chambre, voulut desservir la salle à manger, elle s'aperçut aussitôt d'un détail que mon trouble m'avait empêché de remarquer, c'est-à-dire que les plats étaient restés intacts sur la table...
Donc ma femme n'avait pas dîné.
-Alors, fit le commissaire, suivant votre estime, madame Bazart a dû quitter la maison aussitôt après le départ de votre cuisinière pour le spectacle ?
-Je le crois.
-Et quand la Godaille était-il venu pour vous faire ses adieux ?
-Trois quarts d'heure environ auparavant.
-Tout de suite après, vous, n'osant pas affronter la scène du raccommodement, vous êtes alors parti de chez vous pour n'y rentrer qu'à onze heures du soir ?
-Oui.
-C'est donc entre sept et onze heures que votre femme, soit seule, soit aidée par la Godaille, qui serait rentré après vous avoir vu partir, a fait le coup des 25,000 francs et a décampé avec cette poire pour la soif... de son cher la Godaille ?
Malgré cette preuve des 25,000 francs, la conviction ne s'était pas faite en l'âme du pauvre Bazart, qui balbutia en larmoyant :
-Si la malheureuse avait été se jeter dans la Seine !
-Alors les 25,000 francs ont dû être volés en pièces de cent sous, afin de se donner du poids pour aller au fond de l'eau, dit, avec une ironie sèche, le commissaire, froissé qu'on ne prît pas son dire pour parole d'évangile.
-Repassez dans huit jours, finit-il en forme de congé.
Pendant ces huit jours, Bazart fatigua tous les échos à leur réclamer sa femme. Vingt fois, il se présenta chez M. Grandvivier pour lui demander un moyen de retrouver la fugitive.
Soit qu'il eût assez déjà de la peine secrète qui le rongeait sans se mêler de celle d'un autre, soit qu'il pensât que c'était un mauvais moyen que faire rentrer de force au domicile conjugal celle qui s'en était si carrément éloignée, M. Grandvivier lui donna ce conseil banal :
-De la patience ! Attendez ! Elle reviendra d'elle-même.
Bazart avait aussi été chez Camuflet. Mais celui-ci pouvait-il compatir à l'infortune de son ex-associé, quand, lui-même, il venait d'être frappé par un terrible malheur... La veille, il avait perdu sa troisième femme ! Le dernier rejeton de la grande race des Buffard de Palombes, après avoir plongé son mari, pendant huit mois, dans un océan de félicités, avait quitté ce bas monde à la suite d'un refroidissement.
Trois femmes en trois ans ! ! !
Si les femmes, on l'a vu, faisaient le bonheur de Camuflet, lui, par contre, il faut le reconnaître, portait la guigne aux femmes.
Après les huit jours écoulés, Bazart retourna tout droit chez le commissaire, qui, en le voyant, s'écria :
-Nous avons fini par avoir des nouvelles de votre la Godaille... Il avait fait un fier chemin quand on l'a rejoint. On n'a pu le rattraper qu'au bout de la France, à Perpignan, dans une troupe de saltimbanques de foire où il s'était engagé... On dit que ce garçon n'a pas son pareil pour faire la parade !
L'éloge de la Godaille ne suffisait pas à Bazart qui demanda vivement :
-Et ma femme ?
Le commissaire se gratta l'oreille.
-Ah ! oui, votre femme ? fit-il. Sur ce point, j'ai de regret de vous annoncer que nous sommes sans la plus petite notion.
-Mais vous m'aviez dit qu'en retrouvant la Godaille vous auriez infailliblement la piste de mon épouse...

Il fallait arrêter mon neveu, l'interroger.
-Eh ! eh ! arrêter ! ! ! Comme vous y allez, vous ! On a usé d'abord du moyen le plus prudent, c'est-à-dire qu'on a mis le garçon en surveillance avec l'espoir qu'on le pincerait allant, en tapinois, rendre visite à madame Bazart enfouie dans quelque cachette des environs... Peine inutile !
Notre paillasse, et toujours au grand jour, ne s'est jamais éloigné de plus de deux cents mètres de la baraque des saltimbanques... Devant cet insuccès, on a changé de batteries.
-Ah ! fit Bazart, se reprenant à l'espérance que lui avaient enlevée ces premiers renseignements.
Le commissaire continua :
-A défaut de la femme, on tâcha de retrouver l'argent. Si la Godaille se livrait à des dépenses exagérées, c'était la preuve qu'à un moment ou à un autre il avait été rejoint par madame Bazart qui, grâce à vos vingt-cinq mille francs, lui avait ravitaillé les poches... De ce côté-là, on s'est cassé le nez. Le paillasse est endetté chez plusieurs aubergistes et il est en retard, avec ses camarades, d'une assez forte somme perdue au jeu... J'insiste sur ce détail, car il est tout à son honneur.
-A son honneur ! répéta Bazart étonné.
-Oui, à son honneur ! appuya le commissaire. Cette perte au jeu prouve chez le saltimbanque un fonds de probité, car, paraît-il, à manier les cartes, il possède une habileté de prestidigitateur qui, s'il le voulait, lui rendrait le gain au jeu des plus faciles... Le chef de la troupe de saltimbanques, qu'on a interrogé adroitement, a avoué qu'à je ne sais plus quelle ville d'eau du Midi, où il s'était arrêté pour donner une représentation, son paillasse la Godaille avait vertement envoyé promener une société de Grecs qui lui offraient une forte somme s'il voulait mettre à leur service son adresse aux cartes.
-Le fait est que souvent il a exécuté, devant moi, les plus étonnants tours de cartes. Il me prévenait ; j'avais le nez dessus, et, malgré ça, je n'y voyais que du feu, avoua Bazart.
Et, revenant vite à son cruel souci :
-Mais ma femme ? ... insista-t-il.
-Nous en sommes réduits à cette supposition que madame aura filé droit sur l'Espagne avec le magot. Pour dérouter les soupçons, la Godaille se sera engagé dans cette troupe qu'il savait s'en aller à l'autre bout de la France. Aujourd'hui qu'il est à Perpignan, un beau matin il sautera par-dessus la frontière pour aller rejoindre la belle et ses écus.
Cela dit, le commissaire termina la séance en répétant sa phrase :
-Repassez dans huit jours.
A la fin de cette autre huitaine, quand Bazart reparut, le commissaire secoua la tête en disant avec une franchise un peu crue :
-Nous avons fait fausse route. C'est pour un autre pigeon que le paillasse que votre colombe a déserté son colombier... En ce moment, la Godaille est à Toulouse. Loin de filer en Espagne, il s'est attaché à la troupe qui peu à peu remonte la France. Quant à madame Bazart, pas l'ombre d'une nouvelle !
Le mari abandonné fut immédiatement repris par ses idées noires et éclatant en sanglots :
-Elle se sera suicidée ! gémit-il.
Pendant cette quinzaine de jours écoulés, le commissaire avait appris, par ses informations, bien des frasques de l'épouse en fuite. Il chercha donc à consoler son homme, qui prenait le cas trop au tragique.
-Les vingt-cinq mille francs emportés sont loin de prouver des idées de suicide.
Malgré cet argument péremptoire, Bazart n'en prit nullement son parti.
Pendant plus de quatre mois, il fit insérer dans tous les journaux une note qui promettait le pardon le plus complet à l'épouse rentrée au bercail. Grâce à cette publicité, son infortune conjugale fut connue de ses nombreuses connaissances qui, en le voyant passer triste, jaune, amaigri, ne se faisaient pas faute d'en gouailler :
-Est-il bête d'aimer ainsi une rien du tout !
-Pour sûr, il a du plomb dans l'aile ; un de ces matins, on nous annoncera qu'il est mort.
-Ou qu'il est devenu fou.
Seul, M. Grandvivier n'abandonna pas l'infortuné. Faisant trêve au chagrin secret qui, lui-même, le dévorait, il cherchait à relever le moral de Bazart. Seulement, chose étrange, ce n'était pas la résignation ni la clémence qu'il lui prêchait :
-On attend son heure et, tôt ou tard, on se venge ! lui disait-il d'un ton sec.
Attendait-il aussi son heure ? Avait-il donc à se venger, lui, ce magistrat qui employait tout le temps que ne réclamaient pas ses fonctions en de longues promenades où, obsédé par une sombre préoccupation, il marchait, tête baissée, semblant chercher une idée qui le fuyait toujours ?
C'est ainsi qu'un jour, se trouvant à Saint-Mandé où l'avait conduit une de ses longues courses à l'aventure, le juge voulut revenir par la barrière du Trône et le faubourg Saint-Antoine. A mesure qu'il avançait vers la barrière, M. Grandvivier aurait pu entendre un vacarme qui allait toujours grandissant, s'il n'eût été absorbé par ses lugubres méditations.
On était aux environs de la fête de Pâques.
Ce monstrueux charivari était causé par les musiques discordantes des nombreuses baraques de saltimbanques que la fameuse foire au pain d'épice avait amoncelées sur la place.
Il était trop tard pour revenir sur ses pas, quand le magistrat reconnut l'obstacle qui se dressait sur son passage. Sa route était obstruée par la cohue des badauds figés devant les différents tréteaux à écouter les boniments des bateleurs.
M. Grandvivier s'engagea dans la foule.
Il avait franchi la moitié de la place quand, soudain, il s'arrêta et releva la tête au son d'une voix, de lui connue, qui criait :
-«Supposons que vous soyez dans une soirée du grand monde où on s'embête à vingt francs par tête. Tout à coup vous vous rappelez que vous avez un jeu de cartes dans la poche de votre habit. Alors vous vous approchez de la maîtresse de la maison et vous lui dites : Duchesse, je vous parie dix litres que je vais distraire tous ces mufles qui sont là bâillant, chez vous, comme des merlans sur le sable...»
Dans ce saltimbanque, costumé en paillasse, M. Grandvivier, du premier coup d'oeil, reconnut la Godaille, le neveu de son ami Bazart.
Tout en donnant ainsi à la foule un échantillon du langage du grand monde pour engager un pari, la Godaille tenait un jeu de cartes que, par le pincement des doigts, il faisait voler, en une sorte de demi-guirlande arrondie, d'une main à l'autre.
A cette vue, M. Grandvivier tressaillit. Son oeil s'éclaira joyeux, un sourire parut sur ses lèvres, et il murmura :
-Oh ! l'idée tant cherchée ! ! !

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