III
M. Ducanif, qui frisait la cinquantaine, était un petit homme grassouillet, rougeaud à lunettes en or.
Du moment que quelqu'un vous aborde en s'écriant : «C'est Dieu qui t'envoie ! » il y a toujours gros à parier que ce quelqu'un doit avoir quelque chose, voire un service, à vous demander. Or Ducanif, qui était d'avis que tout ici-bas se paye, prit la balle au bond et, comme c'était à l'approche de l'heure du dîner, répliqua par cette demande :
-Offres-tu un verre de vermouth ? Nous causerons plus à l'aise, assis dans un café.
-Dix verres de vermouth, s'ils te sont agréables ! s'écria Fraimoulu en lui montrant les tables de la devanture d'un café situé à dix pas d'eux.
-Je t'écoute, débuta Ducanif aussitôt que les deux consommations leur eurent été servies.
-Mon vieux camarade, il me faut une bonne cuisinière... Bonne n'est pas assez ; une excellente... ou plutôt un cordon bleu de premier mérite...
Bref, une artiste hors ligne ! ! ! Je paierai, sans barguigner, les appointements qu'on exigera.
A mesure qu'Athanase avait formulé son désir, Ducanif avait écouté d'un air ahuri, et lorsque son ami eut cessé de parler, il demanda sur le ton du plus profond étonnement :
-Pourquoi diable t'adresses-tu à moi pour te procurer une bonne cuisinière ?
Ce fut au tour de Fraimoulu d'avoir la voix prodigieusement étonnée quand il répondit :
-A qui, pour avoir un cordon bleu, puis-je mieux m'adresser qu'à toi ?
-Parce que ?
-Mais, dame ! parce que, dans Paris, tu tiens le plus achalandé de tous les bureaux de placement de domestiques des deux sexes.
Du moment que quelqu'un vous aborde en s'écriant : «C'est Dieu qui t'envoie ! » il y a toujours gros à parier que ce quelqu'un doit avoir quelque chose, voire un service, à vous demander. Or Ducanif, qui était d'avis que tout ici-bas se paye, prit la balle au bond et, comme c'était à l'approche de l'heure du dîner, répliqua par cette demande :
-Offres-tu un verre de vermouth ? Nous causerons plus à l'aise, assis dans un café.
-Dix verres de vermouth, s'ils te sont agréables ! s'écria Fraimoulu en lui montrant les tables de la devanture d'un café situé à dix pas d'eux.
-Je t'écoute, débuta Ducanif aussitôt que les deux consommations leur eurent été servies.
-Mon vieux camarade, il me faut une bonne cuisinière... Bonne n'est pas assez ; une excellente... ou plutôt un cordon bleu de premier mérite...
Bref, une artiste hors ligne ! ! ! Je paierai, sans barguigner, les appointements qu'on exigera.
A mesure qu'Athanase avait formulé son désir, Ducanif avait écouté d'un air ahuri, et lorsque son ami eut cessé de parler, il demanda sur le ton du plus profond étonnement :
-Pourquoi diable t'adresses-tu à moi pour te procurer une bonne cuisinière ?
Ce fut au tour de Fraimoulu d'avoir la voix prodigieusement étonnée quand il répondit :
-A qui, pour avoir un cordon bleu, puis-je mieux m'adresser qu'à toi ?
-Parce que ?
-Mais, dame ! parce que, dans Paris, tu tiens le plus achalandé de tous les bureaux de placement de domestiques des deux sexes.
-Bureau où j'ai déjà gagné plus de trente mille livres de rente, appuya complaisamment Ducanif.
Puis, revenant à la question.
-En quoi cela concerne-t-il ta demande ? reprit-il en ayant l'air de chercher une concordance.
-Ah ça ! fit Athanase dérouté, est-ce que, parmi les domestiques des deux sexes que tu places, tu ne comprends pas les cuisinières ?
-Si bien, au contraire, mon vieux. Bon an, mal an, j'en place environ deux mille... Ah ! fichtre ! les cuisinières, c'est le meilleur article de mon métier ! ... De mes trente mille livres de rente, j'en dois les trois quarts aux cuisinières !
-Et, sur ces deux mille cuisinières, tu ne peux m'en fournir une ?
-Ah ! distinguons ! Tu m'en demandes une bonne, toi ! ... Oui, j'en place deux mille par an, mais des mauvaises, rien que des mauvaises, des archi-mauvaises ! Avec des bonnes, il n'y a pas d'eau à boire. Il y a belle lurette que j'aurais fermé boutique si je m'étais bêtement mis à placer de bonnes cuisinières.
Et comme Fraimoulu ouvrait les yeux hébétés de l'homme qui ne comprend pas :
-Ecoute bien et suis mon raisonnement, reprit-il.
Ensuite, se rengorgeant superbe :
-Moi, poursuivit-il, je ne procède pas comme mes confrères...
c'est-à-dire naïvement. Je traite la question sévère, logique... A Paris, la moyenne des appointements d'une cuisinière est de 50 francs par mois, 600 francs par an. Or toute fille que je place me doit une prime de 3% sur les émoluments de la première année, c'est-à-dire 18 francs, prime qui devient exigible au bout de quinze jours passés dans la place.
Puis, revenant à la question.
-En quoi cela concerne-t-il ta demande ? reprit-il en ayant l'air de chercher une concordance.
-Ah ça ! fit Athanase dérouté, est-ce que, parmi les domestiques des deux sexes que tu places, tu ne comprends pas les cuisinières ?
-Si bien, au contraire, mon vieux. Bon an, mal an, j'en place environ deux mille... Ah ! fichtre ! les cuisinières, c'est le meilleur article de mon métier ! ... De mes trente mille livres de rente, j'en dois les trois quarts aux cuisinières !
-Et, sur ces deux mille cuisinières, tu ne peux m'en fournir une ?
-Ah ! distinguons ! Tu m'en demandes une bonne, toi ! ... Oui, j'en place deux mille par an, mais des mauvaises, rien que des mauvaises, des archi-mauvaises ! Avec des bonnes, il n'y a pas d'eau à boire. Il y a belle lurette que j'aurais fermé boutique si je m'étais bêtement mis à placer de bonnes cuisinières.
Et comme Fraimoulu ouvrait les yeux hébétés de l'homme qui ne comprend pas :
-Ecoute bien et suis mon raisonnement, reprit-il.
Ensuite, se rengorgeant superbe :
-Moi, poursuivit-il, je ne procède pas comme mes confrères...
c'est-à-dire naïvement. Je traite la question sévère, logique... A Paris, la moyenne des appointements d'une cuisinière est de 50 francs par mois, 600 francs par an. Or toute fille que je place me doit une prime de 3% sur les émoluments de la première année, c'est-à-dire 18 francs, prime qui devient exigible au bout de quinze jours passés dans la place.
Jusqu'à ce délai, elle ne me doit rien. Quand la maison ne lui convient pas et qu'elle la quitte avant la quinzaine, je la replace...
Tu comprends, hein ?
-Parfaitement.
-Donc, que j'envoie une bonne cuisinière, la voici qui s'installe dans la maison du bourgeois ; elle y jette des racines, elle y vit et y meurt... me bouchant un trou pendant des années, et tout ça pour ses misérables 18 francs une fois donnés... mettons 20 francs, attendu que depuis peu j'ai inventé de faire aussi payer 2 fr. au bourgeois qui se fait inscrire pour l'envoi d'un domestique.
Alors, se croisant les bras, et de la voix d'un homme qui sait avoir cent fois raison, Ducanif continua :
-Voyons, je t'en fais juge... Est-ce que si je ne plaçais que de bonnes cuisinières, tous les débouchés, au bout d'un certain temps, ne seraient pas fermés ? ... Alors que deviendrait mon bureau de placement ? ? ?
Cela dit en adressant au ciel un regard désespéré, Ducanif retrouva un joyeux sourire pour ajouter :
-Tandis qu'en ne fournissant que de mauvaises cuisinières, c'est autre chose... Un nanan, un vrai et copieux nanan pour celui qui est dans ma peau.
-Ah ! vraiment ! fit Athanase.
-Suis toujours mon raisonnement et sois toujours juge. Dans les deux milliers d'indignes fricoteuses que je colloque, chaque année, à la bourgeoisie, il en est trois cents qui forment mon meilleur bataillon.
Celles-là, avant la fin du mois, on les fiche à la porte en leur payant les huit jours, afin de s'en débarrasser plus vite.
Tu comprends, hein ?
-Parfaitement.
-Donc, que j'envoie une bonne cuisinière, la voici qui s'installe dans la maison du bourgeois ; elle y jette des racines, elle y vit et y meurt... me bouchant un trou pendant des années, et tout ça pour ses misérables 18 francs une fois donnés... mettons 20 francs, attendu que depuis peu j'ai inventé de faire aussi payer 2 fr. au bourgeois qui se fait inscrire pour l'envoi d'un domestique.
Alors, se croisant les bras, et de la voix d'un homme qui sait avoir cent fois raison, Ducanif continua :
-Voyons, je t'en fais juge... Est-ce que si je ne plaçais que de bonnes cuisinières, tous les débouchés, au bout d'un certain temps, ne seraient pas fermés ? ... Alors que deviendrait mon bureau de placement ? ? ?
Cela dit en adressant au ciel un regard désespéré, Ducanif retrouva un joyeux sourire pour ajouter :
-Tandis qu'en ne fournissant que de mauvaises cuisinières, c'est autre chose... Un nanan, un vrai et copieux nanan pour celui qui est dans ma peau.
-Ah ! vraiment ! fit Athanase.
-Suis toujours mon raisonnement et sois toujours juge. Dans les deux milliers d'indignes fricoteuses que je colloque, chaque année, à la bourgeoisie, il en est trois cents qui forment mon meilleur bataillon.
Celles-là, avant la fin du mois, on les fiche à la porte en leur payant les huit jours, afin de s'en débarrasser plus vite.
Vingt jours d'appointements, les huit jours de congé et le denier à Dieu reçu en entrant leur complètent plus que leur mois, même après défalcation faite des 18 francs de ma prime. Tu comprends encore, n'est-ce pas ?
-Parbleu ! lâcha Fraimoulu de plus en plus abasourdi par ce nouveau jour sous lequel son ami lui faisait entrevoir son industrie de placeur.
-Dans mon bataillon d'élite, continua Ducanif, chacune fait en moyenne dix places par an. Multiplie les 18 francs de prime par ces dix places, c'est donc une somme de 180 francs que me rapporte annuellement chaque mauvaise cuisinière ; ajoutes-y dix fois 2 francs que me paye le bourgeois qui vient se faire inscrire pour avoir une autre maritorne.
Total : 200 francs.-Mettons dix années consécutives de ce manège, et nous arrivons au chiffre de deux mille francs que m'aura produit chacune de ces gaillardes.
Ensuite, en appuyant :
-Et mon bataillon, je le répète, compte trois cents de ces drôlesses d'élite ! continua Ducanif radieux.
Puis, avec le ton du plus souverain mépris :
-Oui, chacune deux mille francs en dix années... tandis que celle que tu appelles «une bonne cuisinière», que j'ai placée, il y a dix ans, n'a pas quitté sa place et ne m'a rapporté que sa misérable prime de 18 francs.
Et avec une profonde conviction :
-Hein ! fit-il avec force, dis-moi à présent s'il est de mon intérêt, à moi qui veux amasser une honnête fortune, de coller de bonnes
cuisinières aux bourgeois ? ? ?
Athanase était si bien convaincu qu'il se contenta de dire :
-Alors une chose m'étonne.
-Laquelle ?
-Parbleu ! lâcha Fraimoulu de plus en plus abasourdi par ce nouveau jour sous lequel son ami lui faisait entrevoir son industrie de placeur.
-Dans mon bataillon d'élite, continua Ducanif, chacune fait en moyenne dix places par an. Multiplie les 18 francs de prime par ces dix places, c'est donc une somme de 180 francs que me rapporte annuellement chaque mauvaise cuisinière ; ajoutes-y dix fois 2 francs que me paye le bourgeois qui vient se faire inscrire pour avoir une autre maritorne.
Total : 200 francs.-Mettons dix années consécutives de ce manège, et nous arrivons au chiffre de deux mille francs que m'aura produit chacune de ces gaillardes.
Ensuite, en appuyant :
-Et mon bataillon, je le répète, compte trois cents de ces drôlesses d'élite ! continua Ducanif radieux.
Puis, avec le ton du plus souverain mépris :
-Oui, chacune deux mille francs en dix années... tandis que celle que tu appelles «une bonne cuisinière», que j'ai placée, il y a dix ans, n'a pas quitté sa place et ne m'a rapporté que sa misérable prime de 18 francs.
Et avec une profonde conviction :
-Hein ! fit-il avec force, dis-moi à présent s'il est de mon intérêt, à moi qui veux amasser une honnête fortune, de coller de bonnes
cuisinières aux bourgeois ? ? ?
Athanase était si bien convaincu qu'il se contenta de dire :
-Alors une chose m'étonne.
-Laquelle ?
-C'est qu'avec ton fameux bataillon... et au bout de vingt-deux années d'exercice... tu n'aies encore amassé que trente mille livres de rente.
Sans doute que, dans l'existence de Ducanif, il existait une fissure par laquelle s'échappait une grande partie de son argent, car il demeura une seconde interdit. Mais évitant de répondre à l'observation, il revint vivement à son sujet :
-Maintenant, reprit-il, je crois inutile de te dire, cher ami, que je suis complètement à ta disposition s'il te plaît d'avoir une servante voleuse, coureuse, gourmande ou malpropre, etc., etc... Dis un mot et, dès demain, je t'en enverrai de quart d'heure en quart d'heure.
Au lieu d'accepter la proposition, Fraimoulu soupira tristement.
-Bigre de bigre ! maugréa-t-il tout découragé et commençant à comprendre qu'un cordon bleu habile, honnête et de conduite, n'était pas d'une découverte facile.
Tout à coup, il regarda Ducanif en face.
-Mais alors, fit-il, pour toi-même, c'est donc une ratatouilleuse infecte qui manipule ta cuisine ?
Une seconde fois, Ducanif, à cette question, parut interloqué ; mais, surmontant vite son trouble, il répondit d'un ton de prêche :
-L'homme, dit-on, passe deux fois, dans sa vie, à côté de son bonheur.
C'est à lui de le saisir ! ... Il faut croire que c'est une de ces deux fois-là que j'ai eu la chance de rencontrer Héloïse.
Et, sur ce nom, ainsi que Fraimoulu l'avait vu faire une heure auparavant au docteur Cabillaud père à propos de sa cuisinière Clarisse, Ducanif envoya du bout de ses doigts un baiser dans les airs en disant :
-Mon Héloïse vous fait des fricots que c'est à se mettre à genoux devant...
Sans doute que, dans l'existence de Ducanif, il existait une fissure par laquelle s'échappait une grande partie de son argent, car il demeura une seconde interdit. Mais évitant de répondre à l'observation, il revint vivement à son sujet :
-Maintenant, reprit-il, je crois inutile de te dire, cher ami, que je suis complètement à ta disposition s'il te plaît d'avoir une servante voleuse, coureuse, gourmande ou malpropre, etc., etc... Dis un mot et, dès demain, je t'en enverrai de quart d'heure en quart d'heure.
Au lieu d'accepter la proposition, Fraimoulu soupira tristement.
-Bigre de bigre ! maugréa-t-il tout découragé et commençant à comprendre qu'un cordon bleu habile, honnête et de conduite, n'était pas d'une découverte facile.
Tout à coup, il regarda Ducanif en face.
-Mais alors, fit-il, pour toi-même, c'est donc une ratatouilleuse infecte qui manipule ta cuisine ?
Une seconde fois, Ducanif, à cette question, parut interloqué ; mais, surmontant vite son trouble, il répondit d'un ton de prêche :
-L'homme, dit-on, passe deux fois, dans sa vie, à côté de son bonheur.
C'est à lui de le saisir ! ... Il faut croire que c'est une de ces deux fois-là que j'ai eu la chance de rencontrer Héloïse.
Et, sur ce nom, ainsi que Fraimoulu l'avait vu faire une heure auparavant au docteur Cabillaud père à propos de sa cuisinière Clarisse, Ducanif envoya du bout de ses doigts un baiser dans les airs en disant :
-Mon Héloïse vous fait des fricots que c'est à se mettre à genoux devant...
Tiens ! accepte mon dîner aujourd'hui et tu pourras te vanter d'avoir mangé des mets des dieux.
-Non. Pas aujourd'hui, mais demain si tu veux, répondit Athanase.
-Demain, c'est dit. Héloïse nous fera un canard aux ananas dont tu te lécheras les babines jusqu'aux oreilles.
-Est-ce qu'elle confectionne aussi le soufflé d'andouilles comme le cordon bleu d'une de mes connaissances ? demanda Fraimoulu, voulant un peu rabattre l'orgueil de Ducanif en mettant son Héloïse en défaut devant un plat inconnu.
Mais à cette question Ducanif s'écria :
-Tiens ! tu connais donc le docteur Cabillaud ? ... Une fine mouche, le gaillard.
-Il est mon médecin depuis plus de trente-cinq ans.
-Trente-cinq ans ! Alors ce n'est pas le mien. C'est, au plus, si ce cher Gustave a atteint la trentaine.
-Tu parles alors du fils... Ah ! Gustave Cabillaud est ton médecin ?
-Mon médecin et mon ami... Il vient dîner à la maison deux fois par semaine... C'est sur sa demande que mon Héloïse a bien voulu apprendre à sa Clarisse le secret du soufflé d'andouilles. En revanche, celle-ci lui a révélé le poulet à la thurgovienne.
Et, en garçon qui sait rendre justice à qui de droit, Ducanif continua avec de petits hochements de tête approbateurs :
-Le fait est que la Clarisse de la maison Cabillaud est aussi une grande artiste culinaire. Pour le mal que je te veux, je te souhaite de trouver la pareille de Clarisse ou d'Héloïse.
-Il n'y a donc vraiment pas moyen de se procurer cette pareille ? Lâcha Athanase agacé.
-Non. Pas aujourd'hui, mais demain si tu veux, répondit Athanase.
-Demain, c'est dit. Héloïse nous fera un canard aux ananas dont tu te lécheras les babines jusqu'aux oreilles.
-Est-ce qu'elle confectionne aussi le soufflé d'andouilles comme le cordon bleu d'une de mes connaissances ? demanda Fraimoulu, voulant un peu rabattre l'orgueil de Ducanif en mettant son Héloïse en défaut devant un plat inconnu.
Mais à cette question Ducanif s'écria :
-Tiens ! tu connais donc le docteur Cabillaud ? ... Une fine mouche, le gaillard.
-Il est mon médecin depuis plus de trente-cinq ans.
-Trente-cinq ans ! Alors ce n'est pas le mien. C'est, au plus, si ce cher Gustave a atteint la trentaine.
-Tu parles alors du fils... Ah ! Gustave Cabillaud est ton médecin ?
-Mon médecin et mon ami... Il vient dîner à la maison deux fois par semaine... C'est sur sa demande que mon Héloïse a bien voulu apprendre à sa Clarisse le secret du soufflé d'andouilles. En revanche, celle-ci lui a révélé le poulet à la thurgovienne.
Et, en garçon qui sait rendre justice à qui de droit, Ducanif continua avec de petits hochements de tête approbateurs :
-Le fait est que la Clarisse de la maison Cabillaud est aussi une grande artiste culinaire. Pour le mal que je te veux, je te souhaite de trouver la pareille de Clarisse ou d'Héloïse.
-Il n'y a donc vraiment pas moyen de se procurer cette pareille ? Lâcha Athanase agacé.
Du moment que Cabillaud et toi avez trouvé chacun le vôtre, pourquoi ne dénicherais-je pas aussi cet oiseau rare ?
-Alors par un miracle... Adresse-toi au ciel... Va-t'en faire un tour à Lourdes... Ou bien fais...
Au lieu de continuer, Ducanif s'arrêta soudainement, les yeux écarquillés, la bouche ouverte, en homme surpris par une idée subite ; puis après s'être secoué pour se débarrasser de cette sorte de torpeur, il s'écria joyeusement :
-Saperlipopette ! J'ai ton affaire ! Je ne pensais pas à Cydalise ! ... Une perle aussi, celle-là ! Une vraie perle ! Médaillée d'Angleterre, au club des Gourmands, pour sa sauce «prince de Galles» et ses «queues de boeuf Victoria»... deux merveilles ! En voilà une qui te ganterait bien.
-Je la retiens ! je la retiens ! je la couvrirai d'or ! bégaya Fraimoulu palpitant d'émotion et qui s'était senti lui venir l'eau à la bouche en écoutant l'éloge de ladite Cydalise.
Mais l'enthousiasme venait de s'éteindre chez Ducanif qui reprit avec hésitation :
-Seulement, reste à savoir si Cydalise est définitivement partie de chez M. Grandvivier.
-Qu'est-ce que M. Grandvivier ?
-Un honorable magistrat chez lequel Cydalise est entrée il y a environ deux ans et où elle vit heureuse comme le poisson dans l'eau... C'est cela qui me fait dire : Reste à savoir si elle est sortie de cette maison qui, pour elle, est un vrai paradis.
Après avoir cru toucher au but, se voir ainsi le nez cassé, cela suffisait pour motiver le ton hargneux d'Athanase, qui gronda :
-Alors, pourquoi venir me prôner les médailles de ta fameuse Cydalise ?
Ducanif parut ne pas s'apercevoir de cette mauvaise humeur, et baissant la voix :
-Alors par un miracle... Adresse-toi au ciel... Va-t'en faire un tour à Lourdes... Ou bien fais...
Au lieu de continuer, Ducanif s'arrêta soudainement, les yeux écarquillés, la bouche ouverte, en homme surpris par une idée subite ; puis après s'être secoué pour se débarrasser de cette sorte de torpeur, il s'écria joyeusement :
-Saperlipopette ! J'ai ton affaire ! Je ne pensais pas à Cydalise ! ... Une perle aussi, celle-là ! Une vraie perle ! Médaillée d'Angleterre, au club des Gourmands, pour sa sauce «prince de Galles» et ses «queues de boeuf Victoria»... deux merveilles ! En voilà une qui te ganterait bien.
-Je la retiens ! je la retiens ! je la couvrirai d'or ! bégaya Fraimoulu palpitant d'émotion et qui s'était senti lui venir l'eau à la bouche en écoutant l'éloge de ladite Cydalise.
Mais l'enthousiasme venait de s'éteindre chez Ducanif qui reprit avec hésitation :
-Seulement, reste à savoir si Cydalise est définitivement partie de chez M. Grandvivier.
-Qu'est-ce que M. Grandvivier ?
-Un honorable magistrat chez lequel Cydalise est entrée il y a environ deux ans et où elle vit heureuse comme le poisson dans l'eau... C'est cela qui me fait dire : Reste à savoir si elle est sortie de cette maison qui, pour elle, est un vrai paradis.
Après avoir cru toucher au but, se voir ainsi le nez cassé, cela suffisait pour motiver le ton hargneux d'Athanase, qui gronda :
-Alors, pourquoi venir me prôner les médailles de ta fameuse Cydalise ?
Ducanif parut ne pas s'apercevoir de cette mauvaise humeur, et baissant la voix :
-Voici la chose, dit-il mystérieusement. Il y a environ deux mois, Cydalise est venue à mon bureau pour me demander de lui trouver une autre place. Comme je m'étonnais de ce désir de quitter une maison où elle taille et rogne en maîtresse absolue, où son maître qui, jamais, ne met le nez dans ses comptes, lui témoigne un intérêt qui se traduit à chaque instant par des cadeaux ou une augmentation d'appointements... car elle gagne le traitement d'un chef de division de ministère... bref, comme je lui faisais ressortir tous les avantages de cette place qu'elle voulait quitter, elle a longtemps hésité à me répondre ; puis, tout à coup, paraissant vouloir se soulager d'un secret qui l'étouffait, elle m'a fait cette singulière réponse : «Oui, mais, dans cette boîte-là, j'ai peur ! ! ! » Puis, pâle comme une morte et frissonnant de tous ses membres, elle a répété : «Oh ! oui, j'ai peur... et grand'peur ! ... Pour sûr, j'y laisserai mes os ! ... Je sens ça d'avance ! » Et, après ces mots, elle se remit à trembler de plus belle.
-Eh ! eh ! dis donc, est-ce que ton honorable magistrat, M. Grandvivier, le maître de Cydalise, serait un sombre coquin ? demanda Fraimoulu qui avait écouté de toutes oreilles.
-Non, fit carrément Ducanif ; sur le compte de M. Grandvivier, pas un seul mot à dire. C'est un homme froid... ou, plutôt, triste... de moeurs austères, de la plus irréprochable conduite et dont je répondrais sur ma tête.
-Alors, c'est sans doute quelque autre membre de la famille qui fait ainsi peur à Cydalise ? avança Fraimoulu.
-Non, pour cette raison que le magistrat vit seul.
-Eh ! eh ! dis donc, est-ce que ton honorable magistrat, M. Grandvivier, le maître de Cydalise, serait un sombre coquin ? demanda Fraimoulu qui avait écouté de toutes oreilles.
-Non, fit carrément Ducanif ; sur le compte de M. Grandvivier, pas un seul mot à dire. C'est un homme froid... ou, plutôt, triste... de moeurs austères, de la plus irréprochable conduite et dont je répondrais sur ma tête.
-Alors, c'est sans doute quelque autre membre de la famille qui fait ainsi peur à Cydalise ? avança Fraimoulu.
-Non, pour cette raison que le magistrat vit seul.
Il a bien une fille, mais, il y a un an, la jeune fille, qui a seize ans environ, ayant paru faible de la poitrine, son père l'a envoyée dans le midi de la France, où habite sa famille.
-Mais alors d'où vient cette terreur de Cydalise qui la pousse à quitter la place ? insista Fraimoulu.
-Ah ! là-dessus, mon vieux, je n'en sais pas plus que toi ! J'ai eu beau tourner et retourner la belle pour lui faire achever sa confession, j'y ai perdu mon latin. Probablement qu'elle se repentait de ce qu'elle avait lâché, aussi n'ai-je pu lui arracher un seul autre mot.
-Et tu l'as revue ?
-Non... et comme voici deux mois que la scène s'est passée sans qu'elle ait reparu, c'est ce qui fait dire qu'elle sera restée chez M. Grandvivier.
La conquête de Cydalise devait tenir au coeur de Fraimoulu, car il proposa :
-Si demain j'allais m'assurer de ce qui en est ? Où demeure le magistrat ?
-Rue de Turenne, 174.
Athanase qui aimait mieux, dans son intérieur, avoir journellement sous les yeux un visage agréable qu'un museau de dogue, demanda, tout en inscrivant l'adresse sur son carnet :
-Quel genre de femme, ta Cydalise ?
-Une brune, jeune, bien en point, de la plus complète fraîcheur.
Ces renseignements donnés, Ducanif revint à la charge en disant :
-Je crois que tu en seras pour une démarche inutile.
De ces transitions successives de l'espérance au découragement, il était résulté pour Fraimoulu un agacement nerveux dont les dernières paroles du placeur amenèrent l'explosion.
-Mais alors d'où vient cette terreur de Cydalise qui la pousse à quitter la place ? insista Fraimoulu.
-Ah ! là-dessus, mon vieux, je n'en sais pas plus que toi ! J'ai eu beau tourner et retourner la belle pour lui faire achever sa confession, j'y ai perdu mon latin. Probablement qu'elle se repentait de ce qu'elle avait lâché, aussi n'ai-je pu lui arracher un seul autre mot.
-Et tu l'as revue ?
-Non... et comme voici deux mois que la scène s'est passée sans qu'elle ait reparu, c'est ce qui fait dire qu'elle sera restée chez M. Grandvivier.
La conquête de Cydalise devait tenir au coeur de Fraimoulu, car il proposa :
-Si demain j'allais m'assurer de ce qui en est ? Où demeure le magistrat ?
-Rue de Turenne, 174.
Athanase qui aimait mieux, dans son intérieur, avoir journellement sous les yeux un visage agréable qu'un museau de dogue, demanda, tout en inscrivant l'adresse sur son carnet :
-Quel genre de femme, ta Cydalise ?
-Une brune, jeune, bien en point, de la plus complète fraîcheur.
Ces renseignements donnés, Ducanif revint à la charge en disant :
-Je crois que tu en seras pour une démarche inutile.
De ces transitions successives de l'espérance au découragement, il était résulté pour Fraimoulu un agacement nerveux dont les dernières paroles du placeur amenèrent l'explosion.
Pourquoi, tout comme un autre, ne mettrait-il pas la main sur un cordon bleu ? Non, ce ne devait pas être impossible à découvrir. Est-ce que Ducanif n'avait pas Héloïse ? MM. Cabillaud père et fils ne jouissaient-ils pas de leur Clarisse ? M. Grandvivier ne possédait-il pas Cydalise ? ... Non, le cordon bleu n'était pas introuvable ! La preuve en était qu'à lui, Fraimoulu, on avait cité tantôt un monsieur qui, pour lui tout seul, en avait trouvé trois...
Oui, trois !
En entendant cela, Ducanif tressauta de surprise.
-Trois ! répéta-t-il ; ce monsieur-là s'est donc chargé de nourrir tout un arrondissement ?
-Non, il vit seul avec ses trois cuisinières et, le plus drôle, c'est qu'il va prendre tous ses repas au restaurant.
-Que me chantes-tu là ? fit Ducanif en ouvrant des yeux énormes.
-Je puis même te dire le nom du monsieur qui m'a été cité par Cabillaud père... il se nomme Camuflet... Le connais-tu ?
-Non, dit Ducanif après avoir interrogé sa mémoire, et je regrette de ne pas le connaître... Avoir trois cuisinières et ne pas s'en servir ! ...
Il doit y avoir là-dessous un motif curieux à apprendre.
-Et que j'apprendrai peut-être, car mon intention est d'aller dire à ce M. Camuflet : «Puisque vous en avez trois dont vous ne faites rien, cédez-m'en au moins une.»
Encore une fois, Ducanif lui jeta un bâton dans les roues.
-Oui, fit-il, mais qui sait si ces femmes ne sont pas des gargoteuses ? ...
Oui, trois !
En entendant cela, Ducanif tressauta de surprise.
-Trois ! répéta-t-il ; ce monsieur-là s'est donc chargé de nourrir tout un arrondissement ?
-Non, il vit seul avec ses trois cuisinières et, le plus drôle, c'est qu'il va prendre tous ses repas au restaurant.
-Que me chantes-tu là ? fit Ducanif en ouvrant des yeux énormes.
-Je puis même te dire le nom du monsieur qui m'a été cité par Cabillaud père... il se nomme Camuflet... Le connais-tu ?
-Non, dit Ducanif après avoir interrogé sa mémoire, et je regrette de ne pas le connaître... Avoir trois cuisinières et ne pas s'en servir ! ...
Il doit y avoir là-dessous un motif curieux à apprendre.
-Et que j'apprendrai peut-être, car mon intention est d'aller dire à ce M. Camuflet : «Puisque vous en avez trois dont vous ne faites rien, cédez-m'en au moins une.»
Encore une fois, Ducanif lui jeta un bâton dans les roues.
-Oui, fit-il, mais qui sait si ces femmes ne sont pas des gargoteuses ? ...
Ce qui donne à le croire, c'est que le maître mange en ville.
-Si elles étaient des gargoteuses, il ne les garderait pas à son service. Du moment qu'il les conserve, c'est qu'il reconnaît leur talent.
-Alors, pourquoi ce Camuflet ne mange-t-il pas chez lui ?
Ils auraient pu tourner longtemps dans ce cercle vicieux, si Ducanif n'en était sorti en disant :
-Le motif inconnu qui fait que ce M. Camuflet garde trois cuisinières s'opposera peut-être, si tu lui en demandes une, à ce qu'il n'en possède plus que deux... Aussi te répéterai-je, à ce sujet, ce que je te disais à propos de Cydalise : Je crains que tu ne fasses une démarche inutile.
Décidément Ducanif était un taquin qui se plaisait à décourager les gens. La bile se remua donc encore chez Fraimoulu qui répliqua avec aigreur qu'il se faisait fort de trouver facilement-et il appuya sur le «facilement»-une bonne cuisinière sans avoir à vaincre tous ces obstacles dont des mauvais plaisants voulaient l'effrayer. Il connaissait des vingt et trente bourgeois de ses amis qui s'étaient procuré des cuisinières excellentes-et il appuya aussi sur le «excellentes» par le moyen le plus simple : ils s'étaient tout bonifacement adressés à leurs fournisseurs, au boucher, à l'épicier, au fruitier, etc., etc.
Pour ce qui l'avait concerné, la sortie rageuse de Fraimoulu avait laissé Ducanif impassible ; mais, en entendant parler des cuisinières procurées par les fournisseurs, il se tordit sur sa chaise en riant à ventre déboutonné au nez de son ami déconcerté.
-Je les vois d'ici tes perles de talent, d'ordre, d'économie et de propreté fournies à leurs clients par le boucher ou l'épicier ! balbutiait-il d'une voix que saccadait son hilarité.
Il finit par se calmer et consulta sa montre, ce qui lui fit faire un saut de surprise en s'écriant :
-Si elles étaient des gargoteuses, il ne les garderait pas à son service. Du moment qu'il les conserve, c'est qu'il reconnaît leur talent.
-Alors, pourquoi ce Camuflet ne mange-t-il pas chez lui ?
Ils auraient pu tourner longtemps dans ce cercle vicieux, si Ducanif n'en était sorti en disant :
-Le motif inconnu qui fait que ce M. Camuflet garde trois cuisinières s'opposera peut-être, si tu lui en demandes une, à ce qu'il n'en possède plus que deux... Aussi te répéterai-je, à ce sujet, ce que je te disais à propos de Cydalise : Je crains que tu ne fasses une démarche inutile.
Décidément Ducanif était un taquin qui se plaisait à décourager les gens. La bile se remua donc encore chez Fraimoulu qui répliqua avec aigreur qu'il se faisait fort de trouver facilement-et il appuya sur le «facilement»-une bonne cuisinière sans avoir à vaincre tous ces obstacles dont des mauvais plaisants voulaient l'effrayer. Il connaissait des vingt et trente bourgeois de ses amis qui s'étaient procuré des cuisinières excellentes-et il appuya aussi sur le «excellentes» par le moyen le plus simple : ils s'étaient tout bonifacement adressés à leurs fournisseurs, au boucher, à l'épicier, au fruitier, etc., etc.
Pour ce qui l'avait concerné, la sortie rageuse de Fraimoulu avait laissé Ducanif impassible ; mais, en entendant parler des cuisinières procurées par les fournisseurs, il se tordit sur sa chaise en riant à ventre déboutonné au nez de son ami déconcerté.
-Je les vois d'ici tes perles de talent, d'ordre, d'économie et de propreté fournies à leurs clients par le boucher ou l'épicier ! balbutiait-il d'une voix que saccadait son hilarité.
Il finit par se calmer et consulta sa montre, ce qui lui fit faire un saut de surprise en s'écriant :
-Six heures passées ! C'est Héloïse qui va me montrer un nez long, elle qui m'avait recommandé l'exactitude en m'annonçant, pour le dîner, deux plats qui n'aiment pas attendre... C'est bien décidé, tu ne veux pas venir dîner ce soir à la maison ?
-Non ; c'est dit pour demain.
Sur ce, les deux amis quittèrent le café, et comme c'était en partie le chemin de Fraimoulu, il fit un bout de conduite à son ami.
Trente mètres plus loin Ducanif s'arrêta devant la boutique d'un boucher en disant :
-Entrons là, mon vieux. Je veux que tu juges des cuisinières modèles que certains fournisseurs coulent aux bourgeois, leurs clients.
La bouchère, une gaillarde haute en couleur, se tenait dans la vitrine lui servant de comptoir, ce qui lui donnait l'air d'une pendule sous globe.
Le maître boucher et son garçon s'occupaient, chacun, de servir sa pratique, représentée par deux filles en bonnet.
-Je suis à vous, mon cher Ducanif, cria le maître boucher, ne voulant pas quitter son acheteuse.
-Faites, mon bon, faites, répondit le placeur en poussant Fraimoulu du côté des balances dans lesquelles le garçon boucher était en train de peser un morceau de viande pour la cliente qu'il servait.
-Heu ! heu ! fit la cuisinière, elle a un fier évent, votre marchandise, mon gros.
-Bah ! vous leur accommoderez ça à la provençale, ma belle ! Sans l'ail, les bouchers ne s'en tireraient pas.
Tout en enveloppant la viande dans un papier, il cria au comptoir :
-Un kilo huit hectos !
-Non ; c'est dit pour demain.
Sur ce, les deux amis quittèrent le café, et comme c'était en partie le chemin de Fraimoulu, il fit un bout de conduite à son ami.
Trente mètres plus loin Ducanif s'arrêta devant la boutique d'un boucher en disant :
-Entrons là, mon vieux. Je veux que tu juges des cuisinières modèles que certains fournisseurs coulent aux bourgeois, leurs clients.
La bouchère, une gaillarde haute en couleur, se tenait dans la vitrine lui servant de comptoir, ce qui lui donnait l'air d'une pendule sous globe.
Le maître boucher et son garçon s'occupaient, chacun, de servir sa pratique, représentée par deux filles en bonnet.
-Je suis à vous, mon cher Ducanif, cria le maître boucher, ne voulant pas quitter son acheteuse.
-Faites, mon bon, faites, répondit le placeur en poussant Fraimoulu du côté des balances dans lesquelles le garçon boucher était en train de peser un morceau de viande pour la cliente qu'il servait.
-Heu ! heu ! fit la cuisinière, elle a un fier évent, votre marchandise, mon gros.
-Bah ! vous leur accommoderez ça à la provençale, ma belle ! Sans l'ail, les bouchers ne s'en tireraient pas.
Tout en enveloppant la viande dans un papier, il cria au comptoir :
-Un kilo huit hectos !
-Comment, huit hectos ! ... il n'y en a que deux ! souffla au placeur Athanase, qui avait suivi le pesage.
Cependant la cuisinière avait gagné le comptoir où par le guichet, elle échangeait son argent contre la facture que lui passait la bouchère en disant :
-Vous savez, mon enfant, que si vous ne vous trouvez pas bien dans la place que nous vous avons procurée, il ne faudra pas craindre de vous adresser encore à nous.
Et, ce disant, après lui avoir rendu sa monnaie, que la cuisinière avait enfermée dans sa bourse, elle lui glissa encore une poignée de sous que la fille, cette fois, fit disparaître dans une autre poche.
-Sa remise sur les six hectos comptés en trop, sans parler du sou par livre qui se règle à la fin du mois... Et les bourgeois vont manger une viande bien fraîche ! murmura à son tour le placeur à Athanase.
Cependant, au fond de la boutique, où le maître boucher servait sa cliente, s'éleva une voix criarde et mécontente qui disait :
-Mais elle est dégoûtante, votre côtelette ! Rien que de la graisse ! ...
Je n'en voudrais pas pour mon chien.
-Oh ! oh ! ma gentille Clara, faisait le boucher d'un ton de doux reproche, comme vous devenez difficile ! Vous avez pourtant déjà accepté bien d'autres morceaux de viande !
-Ah ! je vous trouve bon dans ce rôle-là, père Charot. Oui, j'en ai accepté bien d'autres... mais c'était pour mes bourgeois... tandis que cette côtelette est pour moi.
La voix du boucher vibra d'un immense et sincère repentir en répondant aussitôt :
-Que ne le disiez-vous d'abord, ma gracieuse ! Venez par ici, je vais vous en choisir une dont vous me donnerez des nouvelles.
Cependant la cuisinière avait gagné le comptoir où par le guichet, elle échangeait son argent contre la facture que lui passait la bouchère en disant :
-Vous savez, mon enfant, que si vous ne vous trouvez pas bien dans la place que nous vous avons procurée, il ne faudra pas craindre de vous adresser encore à nous.
Et, ce disant, après lui avoir rendu sa monnaie, que la cuisinière avait enfermée dans sa bourse, elle lui glissa encore une poignée de sous que la fille, cette fois, fit disparaître dans une autre poche.
-Sa remise sur les six hectos comptés en trop, sans parler du sou par livre qui se règle à la fin du mois... Et les bourgeois vont manger une viande bien fraîche ! murmura à son tour le placeur à Athanase.
Cependant, au fond de la boutique, où le maître boucher servait sa cliente, s'éleva une voix criarde et mécontente qui disait :
-Mais elle est dégoûtante, votre côtelette ! Rien que de la graisse ! ...
Je n'en voudrais pas pour mon chien.
-Oh ! oh ! ma gentille Clara, faisait le boucher d'un ton de doux reproche, comme vous devenez difficile ! Vous avez pourtant déjà accepté bien d'autres morceaux de viande !
-Ah ! je vous trouve bon dans ce rôle-là, père Charot. Oui, j'en ai accepté bien d'autres... mais c'était pour mes bourgeois... tandis que cette côtelette est pour moi.
La voix du boucher vibra d'un immense et sincère repentir en répondant aussitôt :
-Que ne le disiez-vous d'abord, ma gracieuse ! Venez par ici, je vais vous en choisir une dont vous me donnerez des nouvelles.
Hein ! Est-ce assez beau et riche en chair ?
Comme d'autres chalands entraient, Ducanif fit filer Athanase, après avoir crié à la maîtresse bouchère :
-Nous revenons à l'instant. Nous allons jusqu'au marchand de tabac.
Quand ils furent sur le trottoir :
-Eh bien ! demanda le placeur, qu'en dis-tu ? Voici deux échantillons des perles procurées aux bourgeois par les fournisseurs. Si tu veux continuer l'étude, je connais un épicier chez lequel nous pouvons entrer.
-J'y renonce ! articula lugubrement Athanase.
Après quoi, d'une voix désespérée :
-Est-il donc vraiment impossible de se procurer une bonne cuisinière ? gémit-il.
-Je te l'ai déjà dit : espère en un miracle... Adresse-toi au ciel.
Va-t'en faire un pèlerinage à Lourdes, goguenarda Ducanif.
Il tendit la main à son ami.
-Adieu jusqu'à demain. N'oublie pas que nous nous mettrons à table à six heures.
Avec l'insouciance de l'homme heureux, sans se douter qu'il retournait le poignard dans la plaie d'Athanase, il prit son congé par cette phrase :
-Quand tu aura tâté de la cuisine de mon Héloïse, alors tu comprendras ce que c'est qu'un cordon bleu !
Fraimoulu remonta vers les boulevards et entra pour dîner dans un des plus célèbres restaurants. A chaque plat qui lui fut servi, il murmura sous l'empire de son idée fixe :
-Ce mets aurait gagné cent pour cent à être apprêté par la main d'une femme.
Il regagna son domicile, sombre et rêveur, les poings serrés, la tête en feu.
Comme d'autres chalands entraient, Ducanif fit filer Athanase, après avoir crié à la maîtresse bouchère :
-Nous revenons à l'instant. Nous allons jusqu'au marchand de tabac.
Quand ils furent sur le trottoir :
-Eh bien ! demanda le placeur, qu'en dis-tu ? Voici deux échantillons des perles procurées aux bourgeois par les fournisseurs. Si tu veux continuer l'étude, je connais un épicier chez lequel nous pouvons entrer.
-J'y renonce ! articula lugubrement Athanase.
Après quoi, d'une voix désespérée :
-Est-il donc vraiment impossible de se procurer une bonne cuisinière ? gémit-il.
-Je te l'ai déjà dit : espère en un miracle... Adresse-toi au ciel.
Va-t'en faire un pèlerinage à Lourdes, goguenarda Ducanif.
Il tendit la main à son ami.
-Adieu jusqu'à demain. N'oublie pas que nous nous mettrons à table à six heures.
Avec l'insouciance de l'homme heureux, sans se douter qu'il retournait le poignard dans la plaie d'Athanase, il prit son congé par cette phrase :
-Quand tu aura tâté de la cuisine de mon Héloïse, alors tu comprendras ce que c'est qu'un cordon bleu !
Fraimoulu remonta vers les boulevards et entra pour dîner dans un des plus célèbres restaurants. A chaque plat qui lui fut servi, il murmura sous l'empire de son idée fixe :
-Ce mets aurait gagné cent pour cent à être apprêté par la main d'une femme.
Il regagna son domicile, sombre et rêveur, les poings serrés, la tête en feu.
Devant la porte de sa maison, la crise éclata.
-Oui, oui, accentua-t-il rageusement, j'aurai un cordon bleu ! ... me fallût-il, pour cela, déclarer la guerre aux Ducanif, Grandvivier, Cabillaud et... surtout... à cet égoïste nommé Camuflet, qui a l'audace d'en avoir trois pour lui tout seul... et de ne pas s'en servir ! ! !
Sur les dix heures, quand il fut couché, le calme se fit un peu en son cerveau. Alors un souvenir lui revint à l'esprit et il murmura :
-Dire que j'ai passé deux heures avec Ducanif et que j'ai complètement oublié de lui parler de mon neveu Gontran ! Au fait, demain, je dîne chez lui. Devant sa femme et sa fille, j'entamerai la question du mariage et nous terminerons l'affaire en famille.
Là-dessus, il s'endormit.
Mais l'obsession vint hanter son sommeil. Il se vit sur le bord d'un vaste fleuve de sauce qui charriait des poulets à la thurgovienne et des soufflés d'andouilles, tandis qu'une voix aiguë et gouailleuse répétait ces mots :
-Pas de cordon bleu ! ! !
-Oui, oui, accentua-t-il rageusement, j'aurai un cordon bleu ! ... me fallût-il, pour cela, déclarer la guerre aux Ducanif, Grandvivier, Cabillaud et... surtout... à cet égoïste nommé Camuflet, qui a l'audace d'en avoir trois pour lui tout seul... et de ne pas s'en servir ! ! !
Sur les dix heures, quand il fut couché, le calme se fit un peu en son cerveau. Alors un souvenir lui revint à l'esprit et il murmura :
-Dire que j'ai passé deux heures avec Ducanif et que j'ai complètement oublié de lui parler de mon neveu Gontran ! Au fait, demain, je dîne chez lui. Devant sa femme et sa fille, j'entamerai la question du mariage et nous terminerons l'affaire en famille.
Là-dessus, il s'endormit.
Mais l'obsession vint hanter son sommeil. Il se vit sur le bord d'un vaste fleuve de sauce qui charriait des poulets à la thurgovienne et des soufflés d'andouilles, tandis qu'une voix aiguë et gouailleuse répétait ces mots :
-Pas de cordon bleu ! ! !
Chapitre suivant : IV