Eugène Chavette - La Conquête d'une Cuisinière I - texte intégral

In Libro Veritas

La Conquête d'une Cuisinière I

Par Eugène Chavette

Oeuvre du domaine public.

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Table des matières
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II

En arrivant sur le trottoir, l'oncle s'assura de l'avance qu'avait sur lui le gibier qu'il allait chasser.
Cent mètres au plus le séparaient de la demoiselle Pistache qui filait, trottant menu et découvrant un fort joli bas de jambe, car l'asphalte un peu boueux du trottoir l'obligeait à retrousser ses jupes.
-Demeure-t-elle toujours rue Rougemont ou va-t-elle me mener au diable ?
Bast ! j'en ai vu bien d'autres ! se dit-il en se lançant sur la piste.
Oui, il en avait vu bien d'autres, car c'était un ardent et infatigable suiveur de femmes que cet aimable homme qui, de ses nom et prénom, s'appelait Athanase Fraimoulu.
Quand son neveu, en évaluant ses conquêtes par centaines, avait trouvé en lui l'étoffe d'un Richelieu, il avait eu tort et raison. S'il fallait s'en tenir à la quantité, oui, un Richelieu. Mais si l'on jugeait par la qualité, ce n'était plus qu'un Richelieu à l'échalote (qu'on nous permette le mot), car Athanase Fraimoulu n'était pas difficile sur la catégorie de ses victimes. D'où qu'elle vînt et quelle que fût sa position, sous le chapeau ou sous le bonnet, toute belle fille attirait son hommage. Commune viande de boucherie lui plaisait mieux que fines cailles et, comme il avait argent en poche et qu'il n'aimait pas soupirer longtemps aux étoiles, il triomphait uniquement des vertus de composition facile. «Mon beau Nanase, mon Tatase chéri,» double abréviatif de son petit nom, que lui murmuraient au passage, sur le boulevard, les prêtresses du plaisir, le faisait se rengorger tout superbe comme un dompteur au milieu des bêtes féroces qu'il a vaincues.
Une passion aussi absorbante aurait dû le conduire à l'égoïsme le plus parfait.
Pourtant, il n'en était rien. Tant qu'un jupon n'était pas sous les yeux de Fraimoulu, on trouvait en lui un homme bon, serviable et, surtout, intelligent. Il avait reporté sur son neveu Gontran Lambert, l'affection profonde qu'il avait eue pour sa soeur, la mère du jeune homme, morte veuve d'un inventeur qui l'avait ruinée en poursuivant les plus stupides recherches. Fraimoulu avait placé le peu de la succession maternelle qui revenait à Gontran et, de ses propres deniers, il avait pourvu à l'éducation de son neveu. Au sortir du collège, il avait placé le jeune homme chez un architecte. «Quand le bâtiment marche, tout marche», s'était-il dit, en poussant son neveu vers une profession qu'il comptait lui faciliter avec ses écus. La preuve en était dans ces deux cent mille francs, mis, par lui, de côté pour la dot de Gontran qu'il voulait marier et bien marier.
Depuis deux ans, Athanase Fraimoulu avait en vue, pour son neveu, un excellent parti. Il le couvait avec soin, le surveillait, l'isolait de toute compétition dangereuse. Deux fois, il était parti pour entamer l'affaire avec les parents de la jeune fille, mais la fatalité avait voulu que ces deux fois-là fussent par un jour de pluie et l'amoureux Athanase, l'une et l'autre fois, avait été détourné de son droit chemin par une jolie jambe de femme à suivre.
A cette double distraction, il s'était donné pour excuse que cette poire de mariage à cueillir n'était pas encore tout à fait mûre. De plus, Gontran, un peu trop jeune pour le ménage, n'avait pas eu le temps, suivant son expression, de «jeter ses gourmes».
Mais, aujourd'hui, tout était à point. L'heure était venue. Aussi Fraimoulu s'était-il bien promis, tout aussitôt après avoir déjeuné avec son neveu, de se rendre d'une seule traite chez le papa de la demoiselle visée par lui, et, séance tenante, de lui bâcler l'affaire.

Par malheur on l'a vu, Fraimoulu avait proposé, mais le mollet de Caroline Pistache, qui passait, avait disposé.
Nous suivrons donc Fraimoulu qui, pour oublier son neveu, n'avait pas cette fois à se donner l'excuse qu'il ambitionnait du fruit nouveau, car il avait été déjà le «petit Tatase» de mademoiselle Pistache.
Arrivé à vingt mètres de celle qu'il poursuivait, il maintint cette distance, réglant son pas sur celui de la belle dont son regard admirait les rondeurs du bas de la jambe que les jupes retroussées mettaient à découvert.
-Elle demeure toujours rue Rougemont, pensa-t-il en voyant sa prochaine proie dépasser le faubourg Montmartre.
Il pressa le pas, et, déjà il avait raccourci la distance de moitié quand, soudain, il fit un brusque arrêt en murmurant, tout ébahi d'admiration :
-Sapristi ! la magnifique créature ! ! ! D'où diable Pistache la connaît-elle ?
En effet, mademoiselle Pistache avait suspendu sa marche, arrêtée au passage par une autre femme marchant à sa rencontre.
Quiconque aime les beautés plantureuses aurait partagé l'admiration de Fraimoulu pour celle qu'il traitait de créature magnifique. C'était une femme d'une trentaine d'années, aux robustes formes, aux traits réguliers, mais massifs, à l'opulente chevelure, tout éclatante de force et de santé... un Rubens ! comme on dit.
Vêtue d'une robe de laine, bien ajustée sur ses formes rebondies et fermes, elle portait un tablier de soie noire et, sur ses cheveux un peu ébouriffés, s'étalait un bonnet de linge dont les rubans flottaient sur son dos.
A son bras était passé un panier à carré long, muni d'un double couvercle.
C'était elle, à ce moment, qui parlait et ce qu'elle racontait devait être du dernier drôle, car Pistache, en l'écoutant, pouffait de rire...
Cependant, Athanase, arrêté sur place et les yeux dardés étincelants sur la femme au panier, se disait en interrogeant sa mémoire :
-Mais je la connais, cette superbe brune. Je l'ai déjà vue... Oui, mais où ça ? ... Je demanderai tout à l'heure à Pistache des renseignements qui m'éclaireront sur l'endroit où je me suis rencontré avec ce morceau de roi.
Et, tout curieux de savoir ce que le morceau de roi pouvait conter de si cocasse à Pistache, qui s'en tenait les côtes, Athanase, tournant le dos aux deux femmes et feignant d'admirer les oeuvres en montre du fameux marchand de bronzes Barbedienne, s'approcha des causeuses à petits pas de côté.
-Ah ! quelle roublarde tu fais ! bégayait Pistache, secouée par le rire.
Alors tu lui as flanqué un béguin ?
-De premier choix. A ce point qu'il s'est débarrassé de sa femme...
Je le tiens sous le boisseau, mon cher bourgeois. Je ne lui laisse voir qu'une seule personne, son docteur.
-Mais si ce médecin allait se tourner contre toi ?
-Pas moyen, ma chère.
-Pourquoi ?
-Parce que le docteur en question est Gustave, que je lui ai fait prendre pour médecin.
-Et il en tient toujours pour toi, le beau Gustave ?
-Un véritable enragé.
Sans doute que Pistache se crut suffisamment éclairée sur ce point, car elle aborda un autre sujet.

-Mais que devient la jeune fille dans tout ça ? Elle est d'âge à être mariée ?
-Aussi est-il question de lui chercher un mari. Au fond, je ne lui en veux pas, moi, à cette petite. Je pousse d'autant mieux à son mariage que ça lui fera quitter la boîte. Alors j'aurai l'autre bien entièrement sous la patte.
Puis, après un temps d'une seconde :
-Avant quatre ans, j'aurai des plumes dans mon édredon, je te le promets, ajouta la belle au panier.
-Il a donc un fort sac ?
-Un sac monstre.
En plus que tout ce qui venait d'être dit entre les deux femmes demeurait inintelligible pour Fraimoulu aux écoutes, il lui était impossible, même avec la clef du mystère, d'y comprendre goutte, car, tout le temps, il avait été distrait par la question qui se dressait en son cerveau.
-Où donc ai-je déjà rencontré cette remarquable bacchante ?
Et, avec l'espoir que sa mémoire s'éclaircirait par une nouvelle contemplation du visage de ladite bacchante, Athanase se retourna.
Alors Pistache le reconnut.
Sans doute que c'était conviction intime chez Pistache que l'agréable doit toujours céder le pas à l'utile. Si grand plaisir qu'elle trouvât aux confidences de son amie, elle rompit l'entretien par une courte phrase, à voix basse, qui, malgré son laconisme, devait désigner Fraimoulu, car la femme au panier, après un court regard sur Athanase, prit congé de sa camarade par cette simple phrase :
-Alors, bonne chance.
Puis, en même temps que Pistache s'éloignait, elle continua sa route en sens inverse, se croisant avec Fraimoulu qu'elle toisa, au passage, d'un second regard.

-Quels yeux ! de vrais diamants ! pensa Athanase en se remettant en marche sur la piste de Pistache.
Mais dans l'estimation amoureuse de celui qui la suivait, l'aimable fille, dont le mollet, pourtant, se montrait découvert de dix centimètres plus haut, avait perdu soixante-quinze pour cent.
Tout enthousiasmé par sa rencontre avec la femme au panier, Fraimoulu, en suivant Pistache, ne marchait plus poussé par l'unique désir de s'entendre appeler «mon petit Nanase» par la nymphe qui le précédait.
-Il faudra qu'elle m'apprenne le nom de cette épatante Erigone... A coup sûr, un mot de Pistache me rappellera où je l'ai vue... car, c'est certain, je me suis déjà rencontré avec cette splendidissime créature... oui, splendidissime, je maintiens le mot, faute d'en trouver un plus fort, se disait-il, en proie à un frisson qui lui montait le long de la colonne vertébrale.
Mademoiselle Pistache tourna dans la rue Rougemont après un imperceptible mouvement de tête qui lui fit voir Athanase toujours sur la piste.
A son tour, celui-ci doubla l'angle en maintenant une distance de vingt pas entre lui et celle que, naguère encore, il appelait sa proie.
Arrivée devant sa porte, mademoiselle Pistache, avant de pénétrer sous la voûte, crut devoir adresser à son poursuivant le plus aimable sourire.
Vingt pas, nous l'avons dit, séparaient Fraimoulu de la porte où venait d'entrer la belle.
Sur ces vingt pas, notre héros en fit cinq, puis, tout à coup, il s'arrêta, la figure convulsée par l'effroi, l'oeil hagard, les pieds comme cloués sur le trottoir.
-Sacrebleu ! sacrebleu ! sacrebleu ! murmura-t-il d'une voix saccadée par une vive et désagréable émotion.
Néanmoins, après une minute d'attente, il se remit et voulut continuer sa marche.
Mais, à son huitième pas, à cinq mètres tout au plus de la porte de Pistache, il s'arrêta plus brusquement que la première fois.
-Encore ! ! ! bégaya-t-il d'un ton désespéré.
Et comme, à ce moment, Pistache, inquiète du retard de celui qu'elle comptait voir arriver sur ses talons, montrait sa tête à une fenêtre de l'entresol, il se produisit un fait extraordinaire.
Ce grand suiveur de femmes, cet adorateur des belles, ce fanatique du beau sexe montra le poing à Pistache en grondant avec fureur :
-Va-t'en au diable ! satanée femelle ! Engeance maudite !
Et, tournant le dos, il remonta la rue.
Était-il bien possible que, pour Fraimoulu, le sexe charmant fût subitement devenu une engeance maudite ? Quelle cause terrible avait motivé l'effroi et la colère du galant chevalier des belles au point de lui faire renier sa devise : «Tout pour les dames» ? Ce devrait être, tout à la fois, bien sérieux et bien désespérant, car lui qui, naguère, arpentait le trottoir d'une allure si délibérée, s'en allait maintenant, d'un pas mou, en murmurant tout navré :
-Toisé ! fini ! ! ratiboisé ! ! !
Cette marche ne le conduisit pas loin. Dès qu'il eut tourné sur le boulevard, il pénétra dans la première maison d'angle, monta deux étages et sonna à une porte sur laquelle se voyait une plaque portant ces mots :
Cabillaud, docteur-médecin.
A son coup de sonnette vint ouvrir une sémillante blonde d'une vingtaine d'années, à l'oeil gai, au nez en trompette et qu'à son tablier blanc, maculé de quelques gouttes de sang qui devait être celui d'une volaille, il était facile de reconnaître pour la cuisinière de céans.

Vingt minutes auparavant, Athanase serait tombé en arrêt devant cette accorte fille. Il n'y fit pas plus attention qu'un chien mis en présence d'une toile de Raphaël et demanda, d'une voix anxieuse de recevoir une réponse négative :
-M. Cabillaud est-il chez lui ?
-Lequel ? Ils sont deux, dit la cuisinière.
-Le médecin.
-Tous deux sont médecins.
-Celui qui a une verrue sur le nez.
-Ah ! bon ! Le père, alors.
La cuisinière dégagea l'entrée et, quand Fraimoulu eut pénétré dans l'antichambre, elle lui montra une porte en ajoutant :
-Tenez, frappez sans crainte de les déranger. Voici plus d'un quart d'heure que je les entends rire là dedans comme des bossus. Je serais bien venue pour les écouter ; mais, par malheur, j'ai à plumer un poulet, et je ne puis quitter ma bête pendant que le corps est encore chaud.
Après ce double renseignement donné sur son habitude d'écouter aux portes et sur le moment opportun pour plumer une volaille, la cuisinière quitta le visiteur pour retourner à son poulet.
Ils riaient si bien comme des bossus qu'ils n'entendirent pas les trois coups frappés à la porte par Athanase qui, faute de réponse, se décida à ouvrir.
A son entrée, un vieux monsieur, au nez enrichi d'une monstrueuse verrue, se tordait de rire sur un fauteuil en bégayant :
-Ah ! elle est bonne celle-là ! Comment as-tu pu l'inventer d'une pareille force ? Moi, dans ma longue carrière de médecin, j'ai dû quelquefois en pousser à mes malades, mais, au grand jamais, je ne...
S'il n'acheva pas sa phrase, c'est que la vue de son visiteur, apparaissant sur le seuil du cabinet, lui coupa la parole.
En une seconde, il fut sur pied, le visage redevenu grave, s'écriant d'une voix aimable :
-Eh ! bonjour, mon cher client ! Entrez donc, je vous prie ! ...
Aujourd'hui ou demain, je me proposais justement de passer chez vous.
Et comme, après avoir fait deux pas, le client s'était arrêté en regardant le deuxième individu qui se trouvait dans le cabinet, le docteur s'empressa d'ajouter, en montrant le personnage :
-Oui, de passer chez vous pour vous présenter mon fils Gustave, reçu médecin depuis six mois, auquel je cède ma clientèle, car l'âge est venu pour moi de prendre du repos.
Pendant que le fils Gustave, qui était un garçon taillé en forces, s'inclinait devant Athanase, le père continua en riant :
-Oui, je veux vous céder à mon fils, cher monsieur Fraimoulu, quoique, permettez-moi le reproche, vous soyez un bien mince client, car votre santé de fer défie tous les médecins de la terre.
Ensuite, avant que Fraimoulu pût répliquer :
-Tenez, continua-t-il, je sais si bien qu'avec vous la médecine perd son temps, que, tout à l'heure à votre entrée, l'idée m'est venue que vous vous présentiez en ami qui veut me faire le plaisir d'accepter mon dîner... Hein ! n'est-ce pas que j'ai deviné ?
Sur ce, toujours sans attendre de réponse, le médecin réunit le bout de ses doigts sur sa bouche et envoya un baiser au plafond en s'écriant :
-J'ai une cuisinière, voyez-vous ? un cordon bleu hors ligne ! ! ! La déesse des fritures ! ! !
-La fée des sauces ! ajouta le docteur Cabillaud fils, renchérissant sur l'admiration paternelle.
-Qui n'a pas sa pareille au monde pour les poulets à la thurgovienne ! ! ! appuya le père.
-Ni pour le soufflé d'andouilles ! ! ! insista Gustave.
A cet éloge, Fraimoulu répondit par un mouvement triste de la tête et cette phrase débitée d'une voix émue :
-Vous vous trompez, docteur.
-Quoi ! vous connaissez quelqu'un plus fort que Clarisse sur le soufflé d'andouilles ? fit Cabillaud père comprenant à tort.
-Non, docteur, je veux dire que vous vous trompez à propos de ma santé que vous prônez à M. votre fils... Elle s'est détraquée !
-Pas possible ! fit sincèrement Cabillaud.
-Comme je vous l'affirme.
-Détraquée... depuis longtemps ?
-Il y a vingt minutes à peine.
Et, toujours de sa voix émue, Fraimoulu continua en traînant ses mots :
-Je viens d'être prévenu, comme vous m'en aviez averti jadis, par ce que vous appelez le signal d'alarme. Il y a vingt minutes, dis-je, j'étais dans la rue, foulant le trottoir dont je sentais, sous mon pied, le dur de la dalle en granit. Tout à coup cette sensation a disparu et, alors, il m'a semblé que...
-... Que vous marchiez sur du gazon ? dit vivement Cabillaud père.
-... Que vous fouliez un tapis ? demanda en même temps Cabillaud fils.
-Précisément ! avoua le pauvre Fraimoulu en soupirant.
Après cet aveu, les deux docteurs se regardèrent, puis le papa, en grattant sa verrue, prononça gravement :
-Mauvais signe !
-Vilain pronostic ! déclara Gustave.
Et les deux médecins s'unirent en choeur pour dire :
-Première menace de la paralysie générale !! ! Il faut renoncer au beau sexe ! ... Dételez, dételez vite.
 -Je le sais, accentua piteusement Athanase. Au moment où j'ai éprouvé cette singulière sensation, je me suis aussitôt souvenu de ce que vous m'avez dit, docteur, il y a deux ans, à propos de mon intrépidité avec les dames : «Tant mieux pour vous si vous faites feu qui dure. Seulement soyez prévenu que si, un jour, tout à coup, vous vous sentez marcher sur un tapis, cela vous sera un sérieux avertissement qu'il faut mettre les amours au rancart.»
-Oui, et j'ai même ajouté : «Charmant joujou que la femme ! mais, au contraire des autres joujoux que finissent par casser ceux qui s'en amusent, c'est elle qui, un beau jour, démolit son joueur.»
-Alors je suis démoli ?
-Pas encore, mais vous êtes prévenu qu'il est urgent de donner votre démission. Quand on ne tient pas compte de l'avis, on ne tarde pas à devenir gâteux... Voyons, là, dites-le franchement, avez-vous un intérêt quelconque à devenir gâteux ? Y tenez-vous ?
-Mais non ! mais non ! fit naïvement Athanase.
-Alors, de la sagesse.
-Tout de même, geignit Fraimoulu, une existence de Caton, c'est bien triste !
-Vous remplacerez vos amours par la menuiserie, avança Cabillaud père d'un ton consolateur.
-Ou le cor de chasse, proposa Gustave.
Athanase secoua la tête en homme qui ne trouvait pas de son goût les compensations offertes et, bien timidement, répliqua :
-Sans penser qu'il m'en faudrait user si tôt, je m'étais réservé une consolation pour mes vieux jours.
-Laquelle ?
-La boustifaille.

Cabillaud eut un brusque sursaut d'admiration qui donna à sa verrue des tremblements de gélatine secouée, et croisant les mains :
-Oh ! comme vous êtes dans le vrai ! La table, il n'y a que ça de sérieux en ce bas monde ! s'écria-t-il, les lèvres humides et l'oeil pétillant de gourmandise. Il parut que c'était le péché de famille, car Gustave s'empressa d'ajouter :
-Vénus en personne serait devant moi que j'hésiterais à lui donner la préférence sur le soufflé aux andouilles de Clarisse et le canard à l'andalouse de...
Au moment de prononcer le nom de la personne qui excellait dans la confection du canard à l'andalouse, le jeune docteur s'arrêta et, bien vite, remplaça le nom par cette conclusion :
-Bref, avec un bon estomac, la vie sera encore pleine de charmes pour vous.
Ainsi doucement poussé vers la voie qui lui restait à suivre, Fraimoulu se montra reconnaissant :
-Aussi, dit-il, j'espère que, dès aujourd'hui, vous me permettrez de vous compter au nombre de mes convives futurs.
-Nous répondrons à votre premier appel, promit Cabillaud père qui, pour un bon repas, aurait refusé d'être cité dans les journaux comme étant mort victime du devoir, par un temps d'épidémie.
-Appel que je vous adresserai aussitôt que j'aurai trouvé un bon cordon bleu, acheva Fraimoulu.
A ces mots, Cabillaud avança les lèvres en moue, secoua la tête d'un air de doute et prononça :
-Trouver un bon cordon bleu ! voilà le hic... Ça n'est pas facile ! ! !
Athanase eut la même réponse qu'il avait faite à son neveu, quand ce dernier, lui aussi, avait émis le doute qu'une bonne cuisinière fût d'une découverte facile.
-En y mettant le prix, on y arrive.

Mais cette réponse parut peu rassurer le docteur à la verrue qui s'adressant à son fils :
-Chez qui pourrions-nous bien, dans nos connaissances, débaucher une bonne cuisinière pour monsieur ?
Il se consulta :
-Parbleu ! ajouta-t-il, chez le bon Camuflet qui en possède trois.
-Trois ! ! ! Ce monsieur a donc une bien nombreuse famille à nourrir ! s'exclama Athanase.
-Non, il est tout seul et ne mange, jamais qu'au restaurant.
Fraimoulu avait belle occasion de s'étonner encore sur le compte de ce M. Camuflet, mais il en fut détourné par un souvenir qui lui traversa l'esprit.
-Ne vous donnez pas tant de peine pour moi, dit-il, car, au nombre de mes amis, je compte un homme qui me choisira ce phénix de main de maître.
Devant cette assurance, les deux docteurs s'inclinèrent, et, après avoir insisté inutilement pour qu'il restât à dîner, afin d'apprécier le poulet à la thurgovienne et le soufflé d'andouilles de leur cuisinière Clarisse, ils le laissèrent partir.
En sortant de la maison, Fraimoulu alla se jeter en fou sur un monsieur qui, la bedaine tendue, le nez en l'air, passait tout mélancolique.
-Ah ! mon brave Ducanif, c'est le ciel qui t'envoie ! s'écria-t-il en reconnaissant le monsieur qu'il avait failli renverser.

Chapitre suivant : III