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extrait de vie

Couverture de l'oeuvre
Catégorie : Romans / Nouvelles
Par valérie cousin-labar
  • Date de publication sur In Libro Veritas : 11 mars 2007 à 18h12
Le grand jour était enfin arrivé, ils allaient se marier mais nul ne sait ce que la vie réserve,la pêche,le travail, la condition...sujet d'actualité...
Mot clés : 
vie, pecheur, conditions
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Oeuvre appréciée 9/10 (2 votes) | coeur 12 aiment  coeur brisé 7 n'aiment pas |  205 lectures |  1 page

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extrait de vie

la mer donne et reprend tout

Extrait de vie
 
Le grand jour était enfin arrivé. Aujourd’hui j’étais le roi, le prince, Alice allait devenir ma reine, ma princesse, nous allions être unis pour l’éternité.
 
Tout Penmarch, mon petit village perdu au bout de la Bretagne du sud était là. Les vieux avaient revêtu leurs habits de fête. Dieux ! Que les grands-mères étaient belles avec leurs visages ridés, tannés par le soleil et leurs coiffes bien amidonnées de superbes dentelles à la blancheur éclatante. Ce fut l’heure où tout le monde se groupa dans l’église, j’étais ému, je ne me rappelle plus les paroles du prêtre, mon esprit flottait, j’étais ailleurs. Je m’imaginais parti en mer, à la pêche aux gros comme le faisait mon père et Alice qui m’attendait à la maison, inquiète et occupée par les enfants, comme l’était ma mère. Voilà ce que je souhaitais que soit ma vie et aujourd’hui tout allait se réaliser.
 
Ce fut une belle journée. La joie pouvait se voir sur les visages. Les parents pleuraient de joie, les anciens se rappelaient leur jeunesse « le vieux temps », les enfants criaient. Comme ce devait la tradition pour un mariage breton, le fest-noz éclata. Tout le village dansait en sautillant au rythme des binious. Les enfants couraient dans la lande leurs cris emportés au loin par le vent du large qui soufflait. Alice était belle, elle riait, enivrée par le bonheur. Oh oui ! Cette journée magnifique restera à jamais gravée dans ma mémoire d’homme.
 
La semaine qui suivit s’écoula paisiblement, Yvon et Alice s’étaient installés dans leur maison située en face de la jetée non loin du phare. Ils goûtaient à leur bonheur d’être enfin ensemble. Mais voilà, tout à une fin et il fallait songer à reprendre le travail
 
Yvon était marin pêcheur, il avait hérité du petit sardinier de son père, Amarré au port de Kerity, c’est à 4h00 qu’il partit préparer son bateau. Il vérifia ses filets, mis son moteur en marche. C’est dans une épaisse fumée noire que le sardinier s’éloigna lentement du port troublant le silence du petit matin. Très vite, Yvon reprit ses repères, il devait tout d’abord longer la baie d’Audierne, passer les bouées puis filer vers la haute mer. Malgré les contraintes et la dureté du métier, il était heureux sur son bateau, seul parmi l’immensité. Alice était restée à la maison, comme beaucoup de femme de marin, c’est ce soir vers 17h00  qu’elle irait au port pour trier le poisson avant la criée. Yvon rentrerai, déchargerai sa pêche et surveillerai la vente. Ensuite, il nettoierai son bateau, le préparerai pour le lendemain matin. Il sera tard, Yvon, épuisé, trempé, embrassera sa femme, ils dîneront, feront les comptes de la journée et s’endormiront jusqu’au lendemain.
 
Les jours passèrent tout tranquillement, le ventre d’Alice s’était mis à grossir, la famille allait s’agrandir. Le couple était heureux, cependant, une ombre allait obscurcir ce beau tableau. Sans rien laisser paraître, Yvon s’inquiétait. La pêche était dure, le gouvernement avait imposé de nouveaux quotas, les taxes augmentaient et le prix du poisson baissait. Les autres marins s’étaient déjà regroupés en petit comité pour discuter des nouvelles restrictions, la situation ne semblait pas réjouissante.

Quelques mois plus tard, Alice donna naissance à une adorable petite fille. Le couple était ravi, cet enfant redonna du courage à Yvon. Chaque matin en partant à la pêche, il pensait à sa petite famille qu’il retrouverait le soir. Il fût une période où Alice, consciente des difficultés financières, s’était mise à chercher un travail. Elle était même allée jusqu’à Quimper, malheureusement, la conjoncture ne lui était pas favorable et les réponses négatives s’entassaient. Maintenant avec le bébé, ce n’était plus envisageable. Elle continuait donc son petit train-train habituel avec sa sortie tous les soirs au port pour la criée.
 
Le temps passa, la petite avait grandit. Elle avait faillit avoir un petit frère, malheureusement l’enfant était mort-né. Alice avant du mal à se remettre de cette épreuve. Elle s’ennuyait, devenait taciturne. Le manque d’argent commençait à se faire sentir, les fins de mois étaient difficiles. Le couple envisageait de déménager, le loyer était devenu trop élevé pour eux, ils devaient rechercher un logement dans les terres où les prix restaient plus raisonnables. Yvon ne disait trop rien mais il n’était pas bien. Le soir lorsque la maison était endormie, il profitait du calme pour faire ses comptes. Une journée de pêche lui rapportait à peine de quoi repartir le lendemain, le poisson se vendait à trop bas prix, trop de frais, trop de taxes. Il passait de mauvaises nuits, il se relevait, faisait les cent pas dans la maison en attendant le petit matin ou après un bol de café, il repartait à son travail. La mer, cette même mer qui l’avait nourrit petit ne lui offrait aujourd’hui plus assez pour vivre .
 
Cet hiver là fut épouvantable. Une violente tempête  emprisonna les bateaux au port  pendant trois jours entiers. Tous les matins, les pêcheurs se retrouvaient sous le hangar de la criée dans l’espoir de pouvoir sortir mais le vent n’en finissait pas d’hurler sa colère. Les tôles se soulevaient par la force laissant passer un air puissant et glacial. La mer, cette mer que le touriste venait admirer se laissant envoûter par  le spectacle des vagues s’élevant en direction du ciel, coiffées d’une mousse blanche et venant mourir sur les bords de jetée, laissant échapper des morceaux d’écumes que le vent emportait jusqu’au milieu de la route, cette mer déchaînée n’était pas regardée de la même façon par les pêcheurs qui commençaient à s’impatienter et surtout à s’inquiéter car la tempête ne faiblissait pas et certains bateaux , secoués comme des coquilles de noix avaient rompu leurs amarres. La dernière nuit de la tempête, Yvon n’était pas rentré chez lui, trop inquiet, il préférait rester au hangar avec ses compatriotes dans l’espoir de pouvoir agir s’il arrivait un problème, l’idée était bien dérisoire.
Leurs familles étaient venues leur apporter à manger et des couvertures . La nuit se transforma vite en conseil de guerre. Les marins réunis se mirent à échanger leurs idées, la situation financière fût le premier point abordé, vint ensuite les conditions de travail, les journées trop longues, peu de repos, pas de week-end. La mer, toujours la mer et la pêche qui ne faisait plus vivre son homme, le problème de limitation des eaux, les pêcheurs étrangers qui n’hésitaient à les dépasser. Le gouvernement ne semblait pas assez ferme, les marins se sentaient incompris, pas vraiment défendus. Les esprits des hommes s’échauffaient et très rapidement la décision de mettre en place un comité se mit en place, il fallait décider, oui, tout le monde était partant, demain ils ne reprendraient pas la mer même si la tempête s’arrêtait, il fallait que les gens sachent leurs difficultés, il fallait que le gouvernement agisse, ils allaient aller à Paris pour se faire entendre. L’organisation fut rapide, Yvon le plus jeune et le plus menacé par cette crise serait leur représentant. C’est lui qui irait à Paris accompagné d’une petite délégation pour exposer les revendications et ramener des solutions. La tempête était désormais bien loin dans les esprits. Yvon rentra vite chez lui, prit une douche, avala un café et le voilà partit pour Paris avec ses compagnons.
 
 
 
La tempête s’était calmée et peu à peu le ciel bleu revenait. Les gens commençaient à sortir, les curieux se dirigeaient vers le port. Les marins étaient là, ils s’affairaient à récupérer les affaires qui avaient été éparpillées un peu partout. Les filets étaient déchirés, les bateaux étaient abîmés, certains avaient eu leurs amarres rompues. Les dégâts étaient très importants. Alice arriva au port et fut consternée par ce qu’elle voyait. Le bateau d’Yvon avait subit des dommages importants, il allait falloir beaucoup de temps pour le réparer. Elle resta au port avec le reste des marins immobilisés à quai jusqu’au retour de son mari. La délégation n’avait pas pu voir le ministre de la pêche mais avait été reçue par son secrétaire qui ayant pris leur demande en considération, leur promettait un rendez-vous dans quelques semaines. Alice rejoint Yvon et le mit au courant de l’état du sardinier. Mort de fatigue, épuisé par cette journée et les nuits blanches, Yvon laissa exploser sa colère. Il lâchait des brides de phrases incompréhensibles entremêlées par des sanglots. Encore des tracas, il n’en pouvait plus, il fallait qu’il se repose, il sentait son corps le lâcher, il craquait… .
 
Il se réveilla tard ce matin là. Sans rien dire il partit à Kérity voir son bateau, son bien, son héritage. La pluie était revenue mais le vent ne s’était pas encore levé. Les pêcheurs, les plus chanceux, étaient déjà repartis en mer alors que les autres commençaient tant bien que mal les réparations et le nettoyage afin d’enlever au plus vite tous les signes douloureux qu’avait laissé la tempête. Yvon lui, estima d’un coup d’œil les travaux, ils étaient nombreux, cela allait être trop coûteux. Découragé, il s’assit sur une caisse à poisson, prit sa tête dans ses mains et resta là des heures, seul à l’abri des regards. Il avait honte, honte de ne pas avoir réussi comme son père et son grand-père. Eux, ils lui avaient fait confiance en lui transmettant leur savoir, leur passion. Ils avaient nourrit la famille, acheter une maison, pris une retraite digne et tranquille mais lui, qu’avait-il fait ? Lui qui n’avait pas eu besoin de se battre, lui à qui on avait tout donné, il n’avait pas réussi. Sans réfléchir au lendemain, il s’était marié, avait fait un enfant, sans se préoccuper de l’avenir, sans prévoir le futur Il n’en pouvait plus de cette culpabilité. Lui le chef de famille n’avait pas assuré. Tout s ‘écroulait, les factures, la petite à élever, le bateau qu’il ne pourrait pas faire réparer, rien il ne restait rien Que faire d’autre que passer son temps à naviguer ? Naviguer, oui cela il connaissait bien, les endroits où il pouvait trouver du bar ou de la langoustine en fonction des courants, du temps et des saisons Il connaissait cela par cœur mais maintenant à quoi cela pouvait-il bien lui servir ! Il ne pensait plus, cette épreuve l’avait vidé. La nuit commençait à tomber et Alice inquiète le retrouva au bateau. Il n’avait pas bougé, elle essaya de lui parler, mais elle non plus, devant cet abandon, n’avait plus les mots qu’il fallait, avait-elle vraiment envie de continuer ? Peut-être pas ou peut-être plus. Ceci était-il vraiment la vie dont elle avait rêvé ! Femme de marin pêcheur, elle se doutait  que ce ne serait pas facile, souvent seule pour affronter le quotidien, personne n’est jamais vraiment préparé à cela. Sa famille était d’origine bretonne certes, mais ils venaient des terres. Ces parents tenaient une exploitation agricole vers Rennes et elle s’était fait une idée tout autre de la vie en bord de mer. Elle laissa Yvon sur sa caisse à poisson et rentra chez elle retrouver sa fille.
 
 
Au village, on n’avait plus de nouvelles d’Yvon. La vie sur le port de Kérity avait repris doucement son cours, 17h00, les chalutiers rentraient plus ou moins chargés de poisson, essentiellement de la dorade, à cette saison c’était normal. L’histoire d’Yvon avait fait le tour dans les bars du port. Ces collègues s’inquiétaient de cette absence prolongée d’autant plus qu’ils avaient obtenus un rendez-vous du ministère. Alice était partie du petit village de Penmarch’ et personne ne savait où elle se trouvait désormais, même pas ses beaux-parents. Elle avait emmenée sa fille, laissé la maison sans rien prendre, peut être pour Yvon s’il revenait.
 
Quelques mois plus tard dans le journal régional, un article relatait la découverte, au petit matin par des pêcheurs venant prendre leur travail,  d’un corps. Il s’agissait d’un homme d’une trentaine d’années enroulé dans des filets de pêches dans un recoin du port de Guilvinec derrière un hangar abandonné. Il n’avait pas de papier, vêtu d’un ciré  et de bottes, la tête couverte d’un bonnet, le visage marqué par le vent et le sel, par la vie, la fatigue, la détresse et la douleur… Une caisse à poissons à ses cotés.
 
 
 
 
 
 
 
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