François-Pierre Dubos - Connexion - texte intégral

In Libro Veritas

Connexion

Par François-Pierre Dubos

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Table des matières
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Connexion.

    Abel soupira et se redressa un instant sur sa chaise, faisant craquer son dos comme l'écorce d'un vieux pain sec. Une chose à ne pas faire, lui avait dit le médecin. Mais il le faisait quand même. Il parcourut les nouveaux messages du forum de discussion. Rien d'intéressant, malheureusement. Las, il ferma les fenêtres, et s'apprêtait à éteindre son ordinateur, lorsqu'une petite lumière verte se mit à clignoter dans le coin inférieur droit de l'écran. Quelqu'un venait de lui envoyer un e-mail.

    Il activa son gestionnaire de courrier électronique, et aperçut d'emblée l'identité du destinataire : Monsieur Einsof. Le message n'avait pas d'intitulé. Curieux, il l'ouvrit malgré tout, et se retrouva face à ces quelques lignes :  :

        « Bonjour,

        Je sais ce que vous faites, et qui vous êtes.

        J'ai une proposition à vous faire.

        Contactez-moi. »

    Abel se frotta la joue tout en relisant plusieurs fois le message, perplexe. Qui cela pouvait-il être ? Un fan, peut-être. Il recevait régulièrement ce genre de courrier, de la part de dingues, la plupart du temps (il fallait de toute façon est assez dingue pour apprécier ses films), réclamant une suite ou une dédicace de pochette. De temps en temps apparaissait aussi quelques collectionneurs vaguement excentriques, désireux de jouer dans une de ses réalisations. Des gens normaux avec de vraies pulsions de mort d'un sordide hallucinant. Le réel était tellement plus flippant que la fiction.

    Machinalement, il cliqua sur le bouton « Répondre » du gestionnaire de courrier, et commença à taper quelques phrases types.

    « Bonjour,

    La Murder Team est très heureuse que vous appréciiez son travail. Quelle que soit la nature de votre proposition, vous pouvez me joindre au numéro de téléphone figurant sur le site internet officiel, entre 10 et 22 heures, du lundi au vendredi.

    Cordialement,

    Abel Carrera (www. murder-team.com) »

    Il valida l'envoi, puis, épuisé, pressa avec soulagement la touche « Eteindre » de l'ordinateur ; au diable le matériel, à son tour d'être brutalisé. Il se leva et s'étira, baillant nonchalamment. Le réveil, à côté de son lit, indiquait 05:46. Son regard accrocha l'affiche géante punaisée au mur, qui exposait les couleurs criardes du logo de la Murder Team. C'était un peu idiot comme nom, surtout pour une équipe composée d'une seule personne, mais ça plaisait aux amateurs de films gores et ultra violents, le credo dans lequel il s'était lancé deux ans auparavant.

    Le principe était très simple : des cinglés, des adolescents en mal de sensations fortes ou un quelconque groupe de musique en mal de publicité originale, le contactaient, et lui versaient une somme relativement modeste pour mettre en scène leur propre mort. Le résultat final était évidemment dégueulasse, filmé avec une petite caméra numérique qu'Abel avait acquis pour une somme dérisoire, et agrémenté d'effets gores peu onéreux : faux sang, tripes en caoutchouc, membres en latex, armes plastiques, etc. Tout était visiblement mauvais et facile, mais paradoxalement, c'est ce qui plaisait aux clients. Plus c'était gros et immonde, plus ils avaient le désir d'y croire.

    Abel jouait souvent le rôle du bourreau. Il s'était acheté un costume de sado-masochiste en cuir noir et rouge, qui remportait un succès constant. Parfois certains commanditaires faisaient appel à leur propre casting. Comme cette trentenaire obèse qui avait voulu que sa mère véritable la torture et l'exécute - ce que ladite génitrice avait accepté avec une ferveur inquiétante. Trois jours de tournage surréaliste, aux confins de la conscience et du complexe d'œdipe, dans les cris et les pleurs. Il avait fallu à Abel plusieurs semaines de Disney en cure intensive pour s'en remettre. Malgré tout ce film ignoble restait le plus téléchargé parmi tous ceux proposés sur son site internet. Les gens aimaient bien ces vidéos extrêmes. Ils y trouvaient quelque chose de vraiment effroyable.

    Hormis les cas particuliers, il ramenait toujours les rushes chez lui, et montait l'ensemble sur son ordinateur, grâce à petit logiciel amateur qu'il avait réussi à copier chez une ancienne connaissance, du temps où il allait encore à la fac. Le produit final était livré au client, puis, si ce dernier l'acceptait, mis à la disposition des internautes, moyennant finances. Et ça marchait du tonnerre.

    Depuis qu'il avait commencé à exercer cette activité pittoresque, Abel s'était rendu compte qu'il avait découvert un sacré filon. Les fonds rentraient invariablement, tous les mois, lui assurant un train de vie relativement confortable. Il avait pu déménager de son ancien logement universitaire de vingt mètres carrés, et s'installer dans un deux pièces en sous-sols, plus près du centre-ville.

    Sa vie était celle d'un solitaire. Il dormait le plus clair de la journée, et travaillait la nuit au montage des films ou à l'administration de son site internet. Une fois par mois, en fin d'après-midi, il sortait faire quelques courses à l'épicerie du coin. En fin de compte, il n'avait pas vraiment besoin d'autre chose.

    Il éteignit la lampe du bureau, se dévêtit prestement, puis se laissa tomber sur le lit comme un sac. Le sommeil l'emporta instantanément ; un sommeil noir et lourd, d'où les rêves étaient exclus. Les songes d'un homme comme Abel ne valaient vraiment pas la peine d'être vus par quiconque, et encore moins par lui-même.

    La sonnerie du téléphone le réveilla sept heures plus tard. La tête dans un cirage plus épais que l'acier du montant de son lit, il attrapa le combiné et le porta à son oreille.

    - Allô ? fit-il, la bouche pâteuse et les yeux gonflés.

    - Monsieur Carrera ? Abel Carrera ?

    - Lui-même... répondit le jeune homme avec un zeste d'ironie.

    Son interlocuteur marqua une courte pause.

    - Je vous ai envoyé un message hier soir. Enfin, ce matin, devrais-je dire.

    - Ah bon...

    - Monsieur Einsof. Vous me remettez ?

    - Oui, oui, bien sûr, fit Abel, indifférent.

    - J'ai peur que nous ne nous comprenions pas tout à fait, c'est pourquoi je me permets de vous appeler.

    - Ben quoi, vous voulez tourner dans un de mes films, c'est ça ?

    - En réalité, non, pas exactement.

    - Une seconde.

    Abel posa le téléphone sur la table de nuit, s'assit sur le lit, puis se frotta énergiquement le visage. Sa chair était chaude, cramoisie. Il aurait payé cher pour dormir encore. Mais l'homme au bout du fil pouvait très bien s'avérer le client du siècle ; mieux valait le ménager. Il saisit une bouteille d'eau entamée qui traînait sur la moquette, et but avidement plusieurs gorgées. Dure journée qui s'annonçait. Il s'arma à nouveau du combiné.

    - Oui, excusez-moi, je vous écoute.

    - Bien. Je pense que nous pourrions faire affaire, tous les deux. Mais je préfère que l'on se voit, ailleurs.

    - Ah bon, répondit Abel, dont l'intérêt commençait à s'éveiller lentement face aux mystères de l'homme.

    - Disons, ce soir, à la terrasse du Saint-Martin. Huit heures tapantes, ça vous convient ?

    - Heu... Oui, oui, bien sûr.

    - Parfait. Alors à tout à l'heure, monsieur Carrera.

    Un déclic sonore marqua la fin de la communication. Abel raccrocha, restant un moment assis au bord de son lit, en proie à un curieux sentiment affreusement familier : la peur.

    L'homme lui fit signe depuis la table où il avait pris place, l'un des coins les moins accessibles de la terrasse. La brasserie n'était pas vraiment bondée en ce début de soirée ; seuls quelques habitués sirotaient leur verre ou leur café d'un air absent. Tout était si tranquille. Si paisible.

    Abel s'approcha de l'inconnu. Ce dernier lui souriait avec une affabilité presque naturelle. Il avait tout du brave citoyen sans vice ni complexe. Même assis, il paraissait grand ; un mètre quatre-vingt-dix, peut-être. Il devait avoir dans les cinquante ans, vêtu de façon très chic, mais sans excès. Le parfait homme d'affaire. Glabre et le cheveux court, grisonnant. La mâchoire carrée et le teint halé. Des yeux d'un bleu presque gris scintillant sous les néons du bar.

    Il se leva pour serrer la main d'Abel. Sa peau était froide et sèche, comme celle d'un reptile. Les deux hommes échangèrent les salutations d'usage. Abel fut invité à s'asseoir, et commanda un café noir lorsque le serveur passa à sa portée.

    - Je suis très heureux que vous soyez venu, Monsieur Carrera, commença Einsof sans se départir d'un léger sourire.

    Pendant qu'il poursuivait cette petite introduction verbale qu'Abel savait caractéristique des orateurs confirmés, le jeune homme observa plus en détail les traits de son visage, tout en paradoxes : l'arête du nez aussi fine que les narines étaient épaisses, le menton bosselé de profil, mais étroitement carré de face. Les yeux semblaient petits et perçants ; il en émanait cependant une douceur anormale, à l'instar d'un leurre destiné à endormir la méfiance d'une proie éventuelle. Abel frissonna.

    - Ce que je veux, reprit l'homme, qui s'était sans doute rendu compte de l'inattention de son interlocuteur, c'est que vous tuiez ma femme.

    Les mots ainsi ordonnés mirent du temps à prendre leur pleine signification dans la tête d'Abel.

    - Pardon ?

    - Je crois que vous avez très bien compris.

    - J'espère avoir mal compris.

    Einsof soupira, toujours souriant, puis laissa un instant son regard se fondre dans le vague, vers la rue, au loin.

    - Vous voulez qu'elle meurt... Réellement ?

    - Je veux que vous la tuiez, que vous la filmiez pendant qu'elle meurt, et que vous me donniez ensuite le film.

    Abel avala sa salive avec difficulté. Son cœur battait la chamade dans sa poitrine.

    - C'est bien votre boulot, non ? interrogea l'homme avec cynisme.

    - Je n'ai jamais tué personne, espèce de...

    Voyant un éclair inquiétant traverser la pupille de l'homme, Abel se ravisa.

    - Ecoutez, j'ignore ce que vous lui reprochez exactement, mais je crois que vous vous êtes trompé d'adresse. Je suis bien certain qu'il y a tout un tas de paumés dans cette ville qui accepteraient de faire ce que vous demandez, mais pas moi. Ce que je fais, c'est du cinéma, pas... Pas des meurtres.

    - Il va de soi que votre rémunération serait... Plus que conséquente pour un tel travail.

    - C'est-à-dire ?

    Abel se mordit l'intérieur de la joue. Qu' était-il en train de faire ?

    - Combien demanderiez-vous ?

    Une foule innombrable d'images traversa soudainement l'esprit du jeune homme. Il pensa à toutes les choses qu'il avait envie d'avoir. Aux endroits qu'il aimerait visiter. Et surtout, il pensa à ce boulot bizarre qu'il faisait. Filmer les fantasmes morbides de gens dérangés. Il revit le visage de cette fille obèse qui hurlait à sa mère de la tuer. Son visage rouge défiguré par des poignées de cheveux enduits de sueur et collés à la chair, comme des filets de sang noirs et secs, immatériels. Et l'éclat de folie insondable qui brûlait dans son regard. Combien lui faudrait-il pour tout plaquer et déguerpir, loin de toute cette horreur, de cette éternelle obscurité ?

    - Un million.

    - Un million d'euros ?

    Abel acquiesça. Une exigence aussi irréaliste n'avait aucune chance d'aboutir. Voilà une excellente façon de calmer les pulsions sadiques de ce marteau. Il serra les poings dans ses poches.

    - Je vois que vous êtes quelqu'un de bien inexpérimenté, n'est-ce pas ? répondit Einsof en ricanant.

    - Quoi ? C'est votre femme. Elle ne vaut pas ce prix là ?

    - Ha ha... Etrange point de vue. Mais ce n'est pas ce que je voulais dire, Monsieur Carrera.

    Il aligna de la main deux boîtes d'allumettes placées sur la table.

    - Si vous faites ce que je vous demande, vous aurez cinq millions d'euros. Et je m'occuperai de faire disparaître le corps, de brûler l'entrepôt où le tournage aura lieu... Bref, de l'intendance, quoi.

    Abel en avait des suées. Il peinait à concevoir ce que pouvaient représenter cinq millions d'euros. Qui était l'inconnu en face de lui ? Comment pouvait-il s'offrir un tel caprice d'aliéné ?

    - Il va de soi qu'une des contreparties est que vous gardiez un silence total sur notre petit arrangement. Vous devrez également quitter le pays dès la fin du... tournage. Je ne peux pas me permettre de vous gardez trop près de moi.

    Il adressa au jeune homme un sourire rassurant.

    - C'est strictement la même chose que d'habitude, pour vous, mis à part la réalité de la mort. Mais ce n'est qu'un détail, n'est-ce pas ? Croyez-moi, cette garce le mérite amplement. Vous délivrez le monde de sa présence inutile et néfaste, vous devenez un réalisateur underground culte pour tous vos fans, et vous partez vivre ailleurs, où bon vous semblera, jusqu'à la fin de vos jours. N'est-ce pas la meilleure façon de voir les choses ? Je suis certain qu'une cure de soleil sous les tropiques vous ferait le plus grand bien.

    Il lui tapota l'épaule avec chaleur, paternel.

    - Je suis persuadé que c'est tout ce que vous désirez, au plus profond de vous, non ? Quitter toute cette merde ambiante. Cette absurdité générale.

    Son regard s'était fait pénétrant et profond, presque surnaturel.

    - Je le sens bien.

    Abel acquiesça, inconsciemment : l'homme l'avait voulu, et lui l'avait fait. Il ne pouvait pas refuser.

    - Bien, conclut Einsof en posant les mains sur ses genoux, tel un officier dévoilant son plan de bataille, voilà comment les choses vont se passer.

    « Demain soir, vous vous rendrez, en bus, à cette adresse. C'est un vieil entrepôt désaffecté. »

    Abel esquiva deux blocs de béton armé qui gisaient au beau milieu du terrain vague, éventrés et abandonnés ici, sans le reste du bâtiment dont ils avaient un jour fait partie. Le coin manquait sévèrement de lumière. Mais quelle importance ? Il n'y avait probablement pas âme qui vive à des kilomètres à la ronde. Saleté de zone industrielle, saleté d'usine et saleté de ville pourrie. Qui avait pu décider de laisser les choses dégénérer ainsi, jusqu'à en arriver à ça ? On ne pouvait pas rêver meilleur endroit pour assassiner quelqu'un, c'était l'évidence même.

    Un arrière goût amer s'insinua dans sa bouche, comme si la désolation du lieu, se faisant matière, forçait la frontière de ses sens. Des mauvaises herbes aux élévations dantesques et menaçantes avaient percé depuis des lustres le pavement de pierres grossières et de parcelles d'asphalte tourmentée. Le jeune homme devait avancer prudemment pour ne pas trébucher sur quelque déchet non identifié jonchant le sol. Sans cesser de progresser, il leva le nez : à quelques dizaines de mètres, il vit l'édifice. De nuit, il paraissait bien plus immense, plus monstrueux que tout ce qu'il avait pu imaginer. Il n'en avait que d'autant plus peur.

    « L'ancienne porte annexe ne sera pas fermée. Elle se situe sur le côté droit du bâtiment. Des hommes à moi auront laissé une petite veilleuse allumée, pour vous signaler que tout est en ordre. »

    Abel remarqua la faible lueur qui émanait d'une des fenêtres basses de l'entrepôt. Il se dirigea vers la porte contiguë, et actionna la poignée sans difficulté. Les gonds métalliques grincèrent à lui vriller les tympans, au point qu'il préféra finalement se glisser dans l'étroit passage déjà dégagé.

    A l'intérieur, il faisait relativement sombre. Sans réfléchir, il se dirigea vers la source de la lumière, découvrant l'intérieur des lieux au fur et à mesure. L'entrepôt était vaste, sans pièces internes, si ce n'est une petite structure en préfabriqué, placée dans un coin, et que le temps n'avait pas épargné, comme en témoignait les croûtes de peintures arrachées et les coulures verdâtres.

    La lumière provenait du centre du bâtiment : une lampe à pétrole, comme celle des campeurs. Abel sentit son cœur tressaillir lorsqu'il s'aperçut que la forme étrange qui se trouvait à côté était humaine.

    « Elle vous attendra là. D'autres gens se seront chargé de l'amener, ne vous inquiétez pas pour ça. Elle sera ligotée et bâillonnée. Entièrement à votre merci. »

    Hésitant, il gagna le halo lumineux, distinguant de mieux en mieux la figure de la femme, assise sur une chaise, attachée. Elle devait avoir une bonne cinquantaine d'année. Excessivement maigre et osseuse, elle était blonde, le teint légèrement bronzé. Quelques rides prononcées trahissaient son âge, sur le front, autour du nez et sous le menton. Elle le regardait, attentive. Son souffle était imperceptiblement court, similaire à celui d'un animal qui se serait soudainement retrouvé captif d'un piège dépassant de loin toutes ses facultés de compréhension. Abel dut se contraindre à détourner le regard. Il ne parvenait à pas se convaincre de ce qu'il allait faire. Pourtant, il le fallait. Il chercha la caméra du regard.

    « La caméra est un modèle numérique de dernière génération. Ne vous gênez pas pour faire dans le détail. N'oubliez pas que c'est une commande que je vous passe, après tout. Je veux pouvoir regarder ce film dans plusieurs années, et ressentir la même excitation que celle que j'ai aujourd'hui à organiser tout ceci. Vous comprenez ? Pardon, non. Je ne vous demande pas de me comprendre, bien sûr. Agissez, ça suffira très largement. »

    Elle trônait à un ou deux mètres, dans l'ombre. On l'avait vissée sur un trépied. Abel remarqua que la diode témoin n'était pas allumée sur la façade de l'appareil : il n'était pas sous tension. Des yeux, il suivit le fil électrique. Celui-ci était relié à une rallonge de chantier, posée sur le sol à proximité. Le jeune homme s'empara du fil et se mit à la recherche d'une prise. Il en trouva une le long d'un mur porteur, à hauteur de tête. Il y enfonça la prise. Un bip discret se fit entendre, et la diode s'alluma.

    En bon professionnel, Abel retourna auprès de la caméra et s'assura du cadrage. Il vérifia que le mini-disque était bien calé, et que la lumière de la lampe torche intégrée suffisait. Du pouce, il appuya sur le bouton On. Le ronronnement ténu du caméscope se mit en route. Paradoxalement, ce son familier lui insuffla une réelle sérénité. Il allait le faire. Après quoi il serait libre. C'était le prix à payer. Et comme l'avait dit Einsof, rien n'était différent des autres fois. Pas pour lui.

    Sans bruit, hors champ, il se déshabilla, et revêtit son costume de bourreau. Puis, lentement, hors de lui-même, il se plaça dos à l'objectif. Il pouvait le sentir scruter son échine comme un gros cyclope voyeur et avide. Le tremblement diffus qu'il l'agitait depuis qu'il était entré dans l'entrepôt cessa.

    Abel devenait maître de lui-même. Une onde de plaisir innommable saturait ses neurones. Impossible de ressentir quelque-chose d'aussi fort. C'était entièrement nouveau. Et il aimait ça. A cet instant, il le sut au plus profond de lui : il devrait recommencer. Jamais il ne pourrait se passer de ce sentiment surnaturel, surhumain. Sublime.

    Face à lui, la femme souriait aux anges. Ses dents blanches scintillaient sous la lueur de la lampe à pétrole. Elle paraissait heureuse. Plus même, son rictus était crispé ; ses sourcils finement froncés. Elle jouissait. Abel sentit le galop de la fureur se frayer un passage à une vitesse fulgurante dans ses veines, obstruant le passage du sang, et lui procurant une folle ivresse. La femme gémissait de plaisir, hoquetant et haletant, ses yeux tournant dans leurs orbites et sa tête dodelinant sur ses épaules comme celle d'un serpent à sonnette, hypnotique. Sa langue dardait entre ses lèvres ; elle semblait ivre.

    Abel n'était plus qu'à quelques centimètres d'elle. Il la dominait, bouillonnant sous sa combinaison. Il la désirait. Plus que tout. Il devait la saisir, la prendre, n'importe comment. Ses muscles étaient si tendus qu'il en avait presque mal. Ce qui décuplait encore sa transe. N'y tenant plus, il se baissa, saisissant à pleines mains les montants métalliques de la chaise sur laquelle la femme avait été ligotée. Dans son esprit, deux choses se télescopèrent. Deux choses intimement liées, à la fois magnifiques et horrifiantes.

    La première fut le râle que poussa la femme, et qui était si peu humain qu'Abel en sentit les poils de son corps se dresser tel un pelage électrostatique sur toute la surface de son corps. Il y avait dans ce cri rauque une vie si ancienne, si primitive et assourdissante que son esprit n'eut pas le temps d'en appréhender toute l'incommensurable portée.

    La seconde chose qu'il vit, ce fut le deuxième fil électrique. Fin et noir, il sortait de l'ombre, venant se mettre en contact avec les montants en métal de la chaise. Il était trop tard pour dévier le mouvement qu'il avait entrepris. En une seconde, ses sens furent saturés d'émotions et de souvenirs sans nombre ; étrangement, tous tendaient vers cet unique moment présent, au dessus de cette femme qui atteignait l'orgasme d'une créature sauvage et barbare, pendant que lui-même se baissait et empoignait fermement les montants, recevant ainsi plusieurs centaines de volts dans le corps.

    - Coupez le courant ! Coupez le courant !

    Deux hommes accoururent vers la chaise. Einsof sortit du préfabriqué décati disposé dans un des coins de l'entrepôt. Il cria une troisième fois.

    - Coupez le courant ! Bon dieu !

    - C'est fait, patron ! lui répondit l'un des hommes. Elle va bien, tout a marché comme prévu. Le bois du siège l'a bien protégé.

    Comme pour confirmer ses dires, il aida la femme à se relever. Elle tremblait comme une feuille ; le visage hagard, elle fit quelques pas autour de la chaise, où le corps calciné du jeune homme s'était affaissé, après que ses organes internes aient cédé et éclaté sous l'effet de la combustion. Einsof arriva à hauteur de sa femme et la serra dans ses bras. Il échangèrent un regard complice, puis rirent.

    - Alors, c'était bon ? Tu as aimé ça ? demanda-t-il. Raconte-moi !

    - Oh mon dieu, si tu savais..., répondit-elle, encore transie. C'était... Réellement mortel !

    - Oh, mais j'en ai une vague idée, rétorqua-t-il. Et puis, on a le film, maintenant.

    Ils s'embrassèrent fougueusement, comme deux prédateurs s'entre-dévorant. Les deux hommes, muets, s'affairaient à leurs côtés. Le premier, ganté de latex, entreprit de découper le cadavre à l'aide d'une scie à métaux. Le second s'occupait de la caméra. Avec minutie, il plaça le cache noir sur l'objectif ; puis, voyant un éclair anormal traverser la diode verte, appuya fermement sur le bouton Off.