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Ils jouaient comme des enfants, innocence de leurs seize ans. Ils ne savaient pas encore ce qu’ils allaient provoquer. Ils jouaient en toute insouciance. Le plaisir d’être ensemble et tout oublier était plus fort que tout. Leurs rires étouffaient le grognement des bombes. Les fusées éclairantes les illuminaient.Elle était ravissante.
Et le reflet de son visage dans ses yeux la rendait encore davantage captivante. Elle ne voyait que lui et les flashs qui l’éblouissaient auraient bien pu être plus violents qu’elle n’aurait pas pour autant fermé les yeux. Elle avait bien trop peur de se réveiller et découvrir que tout cela n’avait rien d’un rêve et devoir se confronter à la réalité dans toute sa dureté. Elle ne savait que trop bien que leur relation idyllique ne pouvait pas durer éternellement. Mais elle ne voulait pas y penser. Elle faisait tout pour que ce peu de temps passé ensemble restât marqué à jamais dans leur mémoire commune et que rien ne vienne gâcher ces instants bien trop courts. Ils ne faisaient qu’un, comme un vieux couple qui se connaît parfaitement, au point de ne même plus avoir besoin de parler, un geste, un regard était nettement plus parlant.
Ils jouaient comme des enfants, privilège de la jeunesse et de son insolence. C’était sans compter sur les évènements qui très vite allaient les rattraper. Mais pour l’instant, ils étaient seuls sur terre et le monde aurait bien pu s’écrouler, se mettre à feu et à sang, que rien n’y aurait changé. Et c’était justement ce qui en même temps se produisait.
C’est à cet instant précis, qu’il s’est effondré. A leurs pieds, un homme, un enfant à peine de leur âge venait de tomber sous l’impact d’une balle d’un soldat. Il avait pris un caillou pour jouer au guerrier, et c’est une balle, une vraie, pas une en cuir, ni même en plastique qu’il avait reçue en réponse à sa provocation. L’enfance volée comme un peu partout où l’absurdité de la guerre l’emporte sur la paix. Il n’avait pas braqué de banque et encore moins menacé qui que ce soit, il jouait simplement à la guerre, oubliant que chez lui on ne pouvait pas jouer à un jeu qui n’en était plus un, qui occupait toutes les rues de sa ville et de son pays. Il n’avait aucune intention de faire mal, simplement de faire semblant. Mais chez lui on ne fait pas semblant et c’est le métal qui l’emporte sur la chaire. Sa tête explosée en mille morceaux avait fini sa course sur les épaules de la fille.
Le visage du garçon était rouge, de sang, marqué de colère. Leur groupe restreint s’est très vite dispersé, disloqué par la déflagration.
Mais pas eux. Ils sont restés ensemble se tenant par la main. Provocation soutenue comme pour mieux les défier, tous. Sans avoir besoin de se dire un mot il prit encore plus fort sa main dans la sienne ; elle épousa encore plus voluptueusement la forme de sa paume. Leurs regards humides se remplissaient d’étoiles. Ils se dressaient debout, face à leurs bourreaux comme pour les mettre face à leurs responsabilités.
Alors leur détermination s’est voulue infaillible.
Pas un seul geste pour fuir, aucun mouvement de panique, tout était comme si au fond d’eux-mêmes ils savaient ce qui allait se passer.
En réponse au coup tiré, retentit la déflagration d’une seconde détente, onde de choc effroyable, un petit bonhomme de douze ans à peine tomba à son tour. Touché au genou, d’abord il trébucha, tituba avant de s’effondrer sous le poids d’une deuxième rafale. Achevé comme une bête que son assassin aurait manquée au premier coup, c’est d’un trop plein de cartouches que son corps était désormais criblé. Entre la tête et les jambes tout le tronc était parfaitement méconnaissable. Il n’y avait que du sang, de la chaire et des os broyés.
Résignés, ils se sont avancés encore plus l’un vers l’autre. Lui garçon de Judée et elle fille du Prophète, tous deux issus de leurs camps si distants, ils se sont rapprochés.
Avancée sûre.
Sans la moindre précipitation ils se sont rencontrés, union impensable, en direct, télévisée. Filmer l’impossible, le si beau que personne n’avait jamais osé le rêver. Tout se déroulait là sous nos yeux ébahis.
Comme s’ils étaient dans le cadre douillet de leur intimité, elle a commencé par ôter son foulard pour se dévoiler au grand jour ; il s’est pour sa part décalotté, jetant leurs coiffes dans ce sang qui gisait au sol, tout autour d’eux, dans le sang de leurs camarades, de leurs frères de sangs. La stupeur se fit entendre devant une telle insolence.
Le silence.
Ce non-respect des traditions, us et coutumes de chacun était un grand choc. Mais ce n’était rien à côté de ce qui allait se passer. Ils se sont ensuite embrassé, d’un long baiser, dans un tournoiement de langues différentes, étrangères, hostiles et pourtant amicales, bientôt amantes.
Elle tomba à genou, le buste droit. Il resta debout face aux armes, auxquels elle tournait le dos. Ses mains à hauteur de ses hanches elle le déshabilla.
Entièrement.
Sans que quiconque ne réagisse ! Tout le monde était comme abasourdi, les yeux hagards.
Elle l’embrassa longuement.
D’un de ces baisers qui fait tout oublier, même le plus insoutenable. Tourner la tête et s’envoler.
Puis de sa main il la releva.
Il mit ses mains sur ses épaules, en écarta le tissu de sa robe qu’il laissa tomber à même le sol. Maintenant, Ils étaient tous les deux nus, de confessions différentes pour ne pas dire opposées et malgré tout si proches. L’étreinte ne s’est pas fait attendre. Ils savaient qu’ils n’avaient pas beaucoup de temps avant qu’un soldat ne les interrompe et ne mette fin à leur acte outrageux, courageux, incroyable de tolérance et d’amour. Témoignage de leur sagesse effrontée, comme une démonstration de ce que pourraient être leurs vies, à tous, si seulement leurs dirigeants ne tombaient pas dans la facilité, les affres de la guerre et de la bêtise humaine. A trop jouer au western, ils en avaient oublié qu’un tout autre scénario pouvait encore exister.
Ils tirèrent d’une jeep, gisant là à côté, comme unique barricade, un grand tissu de soie blanche, qu’ils déposèrent à même le sol froid du bitume, seule place à être encore restée immaculée. Elle s’allongea dessus, sur le dos. Il s’avança sur elle pour ajuster leurs positions. Son sexe en elle, très vite, elle saigna.
Devant cette démonstration d’amour en public, incroyable ; devant des millions de téléspectateurs, en direct, issus du monde entier, les yeux rivés sur leurs écrans de télévision, son mouvement de rein connu quelques secousses irrégulières. Rythmés par des détonations, vives secousses irrégulières, les tirs, il était animé de mouvements de va-et-vient saccadés. Elle ressentit chacune de ces pénétrations encore plus profondément en elle, comme des balles qui lui étaient destinées.
Il était transpercé de toutes parts. Elle était à son tour criblée.
Dans un dernier sursaut, ils se sont redressés pour s’asseoir, assis l’un en face de l’autre, ses bras l’entourant de tout son amour et d’une illusoire protection, ils continuaient, bien que leur douleur soit intense, à se faire l’amour, une première et toute dernière fois. Enlacés l’un dans les bras de l’autre ils se sont accrochés à leur désespoir.
Ils ne se sont pas arrêtés.
Chacune des deux armées se faisant face c’est alors acharnée sur le représentant opposé. Dans un concert de mitraillage médiatique ils ont péri sous les feux de leurs adversaires.
Leurs deux corps sont tombés en même temps, parfaite synchronie, sans pour autant se relâcher, dans un perpétuel baiser.