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La chaleur diminuait un peu en cette fin d’après-midi, mais les rayons du soleil brûlaient encore les feuilles. Ils avançaient côte à côté, même si elle s’éloignait souvent pour ramasser des brindilles.
- Mais connaître le nom d’un dragon, reprit-elle, ça ne l’empêche pas d’être très grand et d’avoir des tas de dents pointues ? Comment il peut devenir moins fort d’un coup ?
- C’est une image, Mahaut. Si tu connais le nom du dragon, tu peux connaître son histoire, son origine. Tu peux savoir quels chemins il a suivi, quels choix est-ce qu’il a fait. Tu peux comprendre ce qui est en face de toi.
- Comme pour une enquête ? demanda-t-elle en riant.
- Si tu veux, oui. Comme pour une enquête.
- Et ça le rend moins fort, le dragon ? Pourquoi ?
- Parce qu’il est moins effrayant. Il est toujours très grand et il a des tas de dents, comme tu dis, mais tu sais ce qu’il est. Tu sais qu’il avait des parents, qu’il a parfois dû fuir, qu’il a déjà été battu. Tu sais qu’il peut mourir et qu’il a parfois peur, lui aussi. Tu sais qu’il existe vraiment, donc qu’il doit suivre certaines règles. Tu sais qu’il vit dans le même monde que toi. Ce qui fait vraiment peur, c’est de ne pas savoir contre quoi on se bat. De ne pas comprendre.
- Comme quand on a peur du noir ? fit remarquer la fillette.
- Exactement. Dans le noir, il n’y a que ce que tu veux bien y faire vivre. C’est pour cela que certaines personnes en ont peur même quand elles sont très âgées. Parce qu’elles ont beaucoup de choses à y mettre.
- Moi, quand ça m’arrive, pour pas avoir peur, j’y mets des gâteaux dans le noir.
- C’est une bonne idée.
Ils arrivèrent au croisement de deux chemins où reposaient plusieurs souches. De gros morceaux d’écorces s’en détachaient et la petite fille joua à en faire tomber plus encore à l’aide d’un bâton.
- Il y a des choses qui te font peur à toi, Papan ? interrogea-t-elle tout en frottant.
- Bien sûr.
- C’est vrai ? Comme quoi ?
- Je ne sais pas, comme… qu’il t’arrive du mal par exemple.
La fillette arrêta soudain ses gestes et se retourna vers son grand-père. Elle semblait soudain porter tout le sérieux du monde du haut de ses cinq ans.
- Oui, mais tu me protégeras.
- J’essaierais.
- Tu savais qu’on dit qu’il y avait une sorcière qui vivait près de la drôle de pierre là-bas ? reprit-elle avec allant, en pointant un étrange rocher du doigt.
- Je l’ai entendu dire.
- Y parait que c’est elle la pierre en fait. Parce qu’elle avait voulu transformer quelqu’un en pierre mais que ça c’était retourné contre elle et que c’était mérité. Tu y crois toi, Papan ?
- Peut-être…
Mathilde revint soudain vers son grand-père et lui prit la main avec décision.
- Pour ce qu’on disait tout à l’heure, moi je suis sûr que t’en connais des tas.
- Des tas ?
- Tu dois connaître le nom de tas de dragons.
- J’en connais oui, j’en connais, répondit Jérôme Amiel dans un sourire.
Ils dépassèrent bientôt le croisement et ils rentrèrent au manoir de Val Rebours, à l’ombre de grands arbres aux postures amusantes. Ce fut un bon moment, parce qu’en plus des tartines et du chocolat habituels, il y eut pour le goûter un pain d’épices à la forme de fée. Mahaut ne repartit que le soir venu, alors qu’un orage éclatait au-dessus de la forêt. Par la vitre embuée de la voiture, elle lança un long « Au revoir ! ». A mesure qu’elle s’éloignait, il lui sembla que tout le manoir frémissait derrière la petite silhouette de son grand-père. Mais elle n’eut pas peur : après tout, un dragon ne peut plus vous faire de mal lorsque vous connaissez son nom.