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Lorsque Vincent ouvrit les yeux, il crut un instant être revenu au cœur de la neige. Il lui fallut faire un effort de concentration pour comprendre que les flocons virevoltaient en fait de l’autre côté d’une vitre. Il était dans une chambre beige. Un air tiède parcourut sa peau et il se sentit bien pour la première fois depuis des jours. Surtout quand il reconnut le visage de son frère auprès de lui. Il essaya de parler mais sa gorge lui fit mal et il toussa.
- Tu es à l’hôpital, ils t’ont opéré cette nuit, lui dit Luc. Il ne faut pas que tu t’agites. Ta blessure n’est pas trop grave mais ce n’est pas une excuse.
- Line est morte ? parvint à demander Vincent. C’est ce qu’ils m’ont dit avant de me mettre dans l’ambulance.
- Oui. Je suis désolé, dit Luc tout bas.
- On commençait à faire des projets. Ca aurait pu donner quelque chose. C’était une fille bien.
- Je crois, oui. J’aurais aimé mieux la connaître.
Vincent garda le silence durant quelques instants sans que son frère ne trouble sa peine.
- Elle avait un fils, tu sais, finit-il par dire.
- Elle te l’avait dit ? demanda Luc.
- Oui, elle devait me le présenter bientôt. Qu’est-ce qui va lui arriver maintenant ?
Luc ne sut trop quoi répondre. Y avait-il d’ailleurs quelque chose à répondre à cet instant ? Après un nouveau moment de silence, Vincent reprit, se forçant à sourire du mieux qu’il pouvait.
- Vous vous en êtes sortis alors ? demanda-t-il bêtement.
- Oui, Mily et Mathilde parlent à la police. Je pense qu’ils ne vont pas tarder à venir.
- Tu as pu trouver la porte finalement ? Elle était dans la chapelle ?
- Le passage se trouvait au fond d’une mare. Des galeries menaient jusqu’à la porte à travers la roche.
- « Le domaine est inversé », évidemment. C’est l’eau, l’élément principal de toute cette légende. Dans la tradition, les Enfers sont toujours entourés de fleuves souterrains.
Luc hocha la tête en guise de réponse.
- Et tu as pu voir ce qu’il y avait derrière ? Tu as pu l’ouvrir ?
- Non. La porte donnait sur le vide et sur des cavernes qui ne menaient à rien. Notre venue a même provoqué des éboulements.
- Pas d’Ogre alors ? dit Vincent avec déception.
- Pas d’Ogre, non.
- Mais la marque ? Celle de ta joue. Elle correspond pourtant aux descriptions des livres. Jehan de Nauville l’a dessinée dans un de ses cahiers.
- Karimey a avoué me l’avoir faite lui-même, dit Luc avec lenteur. C’est lui qui a fait tuer tous ces gens cette nuit-là à la Heurte. C’est lui qui a mis le feu à la maison et a tué nos parents.
- Tu l’as eu ? demanda Vincent après un temps.
- Il est mort en ouvrant la porte.
Le visage de Vincent se fit soudain grave. Il eut comme un soupir et laissa tomber sa tête contre un oreiller.
- Je n’aurais jamais crû qu’il puisse nous vouloir du mal. Jamais.
La porte de la chambre s’ouvrit lentement derrière eux et le visage de Mily apparut dans l’embrasure. Il portait un petit pansement à la base des cheveux.
- Je peux entrer ? demanda-t-il.
- Bien sûr, répondit Luc. C’est Mily, glissa-t-il à l’attention de son frère.
- Il a toujours une aussi sale tête ?
- Je crois qu’on peut dire que oui, répondit Luc.
Mily approcha une chaise du lit et s’assit. Il paraissait très fatigué par les évènements.
- Alors, pas encore mort ? demanda-t-il à Vincent sur un ton badin.
- Ils ont refusé, répliqua Vincent dont on commençait à sentir l’endormissement progressif.
- Tant mieux, parce que c’est l’heure du père Noël. Tenez, ajouta Mily en leur tendant deux petits paquets.
Luc les prit et déchira le papier journal qui les entourait. Un air de contentement envahit son visage.
- Des gâteaux secs et des chewing-gums, il ne fallait vraiment pas.
- C’était ce qu’il y avait de plus sexy dans le distributeur, précisa Mily. Bien sur si j’avais pu trouver des chips…
- Ah là, ça aurait été autre chose, concéda Luc en souriant. Mathilde est toujours avec Larcher ?
- Oui, ce ne devrait plus être très long. Mais ce n’est plus vraiment Larcher qui pose les questions. J’ai comme l’impression qu’ils ont un peu de mal à suivre toute cette histoire. Enfin moi, je me plains pas trop depuis qu’ils m’ont promis un arrangement pour rembourser la voiture du paternel à sa valeur d’achat.
Luc éclata de rire. Mily offrit un grand sourire.
- Et toi, ajouta Luc, tu vas bien ? Tu ne m’as toujours pas dit comment tu t’en étais sorti après l’ouverture de la porte ?
- Oh ça roule, man. Quand vous êtes tous tombés, ça a été la grosse panique chez les hommes de Karimey. J’en ai profité pour me barrer, c’est tout. Crois surtout pas que je vous ai abandonnés. Je voyais juste pas trop de quelle manière je pouvais vous aider, à part prévenir les flics.
- La seule bonne idée, affirma Luc. C’est normal.
- Bref. Ils m’ont suivi quelques temps mais j’ai pu me cacher. De toute façon, ils crevaient de peur. J’ai comme dans l’idée qu’on les avait un peu briefés sur cette histoire d’Ogre, et qu’ils en menaient pas large. Comme Karimey avait parlé d’un autre groupe, je me suis dit que ce n’était pas la meilleure idée de se précipiter tout de suite vers la sortie. Alors, je suis resté bien gentiment allongé au milieu des cadavres, dans un coin sombre de la salle du puits. Crois-moi, dans le noir c’était franchement folklorique. Mais ils n’ont rien vu. Après quelques temps, une dizaine d’hommes sont arrivés dans la salle. Les deux mecs continuaient à me chercher mais on leur a dit que cela n’avait pas d’importance, que la sortie était toujours surveillée.
Le regard appuyé que Mily lança à Luc ne laissait aucun doute sur ce qu’il avait vu, ni sur l’identité de ce « on » qui avait donné l’ordre. Il avait croisé Amiel. Après un regard vers Vincent qui s’endormait comme un bébé, il reprit, sans plus insister.
- Ils ont fini par s’éloigner. Alors, je suis retourné vers le fond de la mare. Il y avait bien des hommes qui guettaient autour. J’ai attendu longtemps sans trouver comment sortir. Et puis, il y a eu des coups de feu. Ca canardait sec en haut. J’ai tenté de grimper par la corde. Un vrai plaisir. Enfin bref, je me suis retrouvé dehors et j’ai plongé derrière des troncs d’arbres. Il a fallu cinq bonnes minutes pour que je comprenne que c’étaient les flics qui me tiraient dessus.
- Ils sont entrés dans les tunnels ? demanda Luc avec surprise.
- Non, non. J’étais comme un couillon, les bras en l’air quand tout le sol s’est mis à trembler. La mare s’est effondrée. C’était du grand spectacle. Tu y es pour quelque chose ?
Avant que Luc n’ait pu répondre, on frappa à la porte. C’était Larcher accompagné d’un homme tiré à quatre épingles.
- Nous avons terminé d’interroger votre amie, dit le commissaire. Vous pouvez la voir, si vous voulez.
Luc et Mily se levèrent d’un même élan.
- Je peux vous parler un instant monsieur Domfront ? demanda l’homme à côté de Larcher.
- J’ai peur de pas avoir grand-chose à vous dire de plus que face à vos amis tout à l’heure, lui répondit Luc.
- Ne vous inquiétez pas, ça ne sera pas long, certifia l’homme d’un ton amical.
- Dans ce cas, dit Luc en passant du côté de la fenêtre. Je te rejoins tout de suite Mily.
La porte se referma alors que Luc remontait le drap sur Vincent. Celui-ci dormait à présent à poings fermés.
- Je suis le commandant Marrande, dit l’homme dans son dos. Je dirige…
- Je me souviens de vous, coupa Luc. Nous nous sommes déjà croisés il y a quelques années, n’est-ce pas ?
- Je vois que vous avez bonne mémoire. Très bien alors, les choses n’en seront que plus faciles. Monsieur Domfront, j’ai des nouvelles qui vont vous intéresser.
- Vraiment ? demanda Luc.
- Oui. D’abord à propos de votre « ami » Philip Marient. Il est mort. Visiblement d’un arrêt cardiaque, même s’il faut toujours rester méfiant avec cette « clientèle ». Il n’aura survécu que quelques heures à la perte de son fils. A ce propos, votre récit de ce qui s’est passé sur cette aire d’autoroute a été confirmé par plusieurs témoins. Quant à l’homme retrouvé mort, il était très bien connu de nos services et je pense que vous n’aurez pas grand mal à obtenir la légitime défense… si jamais il devait y avoir un procès.
- Si jamais ? demanda Luc avec une naïveté parfaitement feinte.
L’homme prit une longue respiration avant de poursuivre. Un cabot préparant sa grande tirade.
- C’est pour cela que je devais vous parler rapidement. Voyez-vous monsieur Domfront, grâce à vos informations sur ce « produit » issu de ce projet Fenrir, dont vous aurait parlé ce Karimey, l’affaire prend une autre forme.
- Une forme moins officielle.
- Comme vous dites. Bien sûr, nous n’avons rien trouvé à l’endroit que vous avez indiqué. Mais, imaginons que cette matière que nous n’avons pas trouvée, ne corresponde à aucun élément connu sur notre planète. Imaginons que cette découverte nous ouvre des chemins de recherches inédits et qu’elle demande la plus entière discrétion.
Imaginons que des ordres stricts soient venus, comment dire, recouvrir tout ce qui s’y rapporte. Imaginons que nous nous arrêtions au coup de folie d’un homme appelé Jacques Karimey, qui, après avoir escroqué un trafiquant d’armes et tué plusieurs personnes, ait disparu on ne sait où avec ses hommes de mains.- Il faut beaucoup imaginer, c’est un vrai roman, commenta Luc. Heureusement que vous n’avez pas trouvé ce produit.
- N’est-ce pas ? Pour ce qui est de la mare et de toutes ces choses, je pense qu’il n’y a rien à ajouter non plus. Vous avez des connaissances en géologie, je crois ? Un effondrement de terrain est toujours possible.
- Et l’apparition de marnières est un phénomène fréquent dans cette région, non ?
Un sourire radieux apparut sur le visage de Marrande.
- Je suis heureux de voir que nous nous comprenons très bien, monsieur Domfront. Je ne pense donc pas que vous aurez à reparler de tout cela à qui que ce soit. Il reste néanmoins un dernier détail. A propos du professeur Jérôme Amiel. Il a lui aussi disparu et ses travaux ont visiblement servi les projets de ce Jacques Karimey.
- Je pense qu’il a dû être contraint de le rejoindre dans les grottes. C’était un homme gravement malade et on retenait sa petite-fille qu’il semblait aimer plus que tout au monde.
- D’après vous, il n’était donc pas mêlé à cette histoire? demanda Marrande. Il ne pouvait être en contact avec Karimey ?
- Je ne vois rien qui permette de le dire, dit lentement Luc en affrontant le regard de son interlocuteur.
- Vous pensez tout de même qu’il a disparu dans les tunnels ?
- Je ne sais pas, mais je le crains. Excusez-moi mais pourais-je voir Mathilde à présent ? Je suis inquiet pour elle.
- Oui, bien sûr. De toute manière, nous restons en contact monsieur Domfront. Il semble que nous devions nous croiser encore. Jamais deux sans trois, dit-on.
Luc sortit de la chambre avec un goût étrange dans la bouche. L’idée que ces éléments issus de l’Ogre aient pu être récupérés faisait naître une crainte en lui. Peut-être aurait-il mieux fait de se taire ? Non. Il savait très bien ce qu’il faisait en envoyant les limiers de la DST droit vers ce genre de choses. L’affaire serait bien sûr placée sous le sceau du secret défense. C’était d’ailleurs la seule manière de préserver Vincent des accusations de meurtre qui pourraient peser sur lui. C’était aussi la seule manière de ne pas parler d’Amiel. Cela avait été plus difficile qu’il ne l’avait d’abord pensé. Exonérer Jérôme Amiel de toute responsabilité alors qu’il était le mal, qu’il était à l’origine de tout. Sa langue avait failli le trahir face à Marrande. Il fallait d’abord voir Mathilde, elle seule pourrait décider si la vérité devait éclater. Il leva soudain les yeux et vit Larcher qui fumait une cigarette devant une fenêtre. Il le regardait lui aussi. Luc s’approcha.
- Dix ans que je n’avais pas touché à cette saloperie, lui dit Larcher en serrant sa cigarette. Mais il fallait bien marquer le coup. Se faire passer un savon parce que l’on fait son travail…
- Vous n’aviez jamais eu affaire à eux ? demanda Luc.
- Pas dans ces circonstances…
- C’est toujours étrange, non ? Se rendre compte qu’il y a plus haut que les lois. D’autres mondes, sans compte à rendre.
- Au moins vous leur avez menti, monsieur Domfront. C’est déjà une petite consolation pour moi.
Luc contempla le regard noir de Larcher mais ne releva pas.
- Vous voulez vous battre contre eux ? demanda-t-il.
- Je ne suis pas un idiot. Et puis je suis en retraite l’an prochain. Sincèrement, je me fous que ces truands se soient tués entre eux ou que la famille Domfront les ait un peu aidé ! Mais je ne me pardonnerais pas d’avoir laissé filer ceux qui ont tué Chanin. Lui était un homme bien, je crois. Peut-être un peu bizarre, mais bien.
- Ceux qui ont fait ça sont morts et enterrés sous des tonnes de rochers.
- Mais pas punis, argumenta Larcher en sortant une autre cigarette. Pas jugés…
Une infirmière surgit alors d’une des chambres voisines et prit le commissaire à parti en lui rappelant « une nouvelle fois » qu’il était dans un hôpital et qu’il n’était pas censé fumer.
Larcher s’excusa et rangea la cigarette. Satisfaite, l’infirmière disparut dans une autre chambre en le menaçant des pires sanctions si elle devait encore revenir.- Vous savez monsieur Domfront, je serais ravi de vous offrir un verre un de ses jours, reprit le commissaire en allumant une nouvelle cigarette.
- Avec plaisir. On reparlera du bon vieux temps. Maintenant, excusez-moi, je vais prendre des nouvelles de Mathilde.
Luc salua Larcher en commençant à s’éloigner.
- Une dernière chose, si vous voulez bien, monsieur Domfront…
- Oui ?
- Il y a une question que j’aimerais vous poser, dit Larcher mal à l’aise. Lors de notre première rencontre, j’ai remarqué un détail. Dès la première seconde, vous avez dirigé le regard vers mon alliance. Et je… j’ai eu l’impression que vous… je ne sais pas trop comment dire… que vous trouviez quelque chose.
Luc regardait Larcher droit dans les yeux.
- Je ne sais pas, dit-il. Je ne peux pas expliquer ça.
- Voyez-vous, ma femme est morte, il y a maintenant deux ans… je…
Luc ne répondit rien, il était plus que gêné devant son incapacité à parler. C’est alors qu’une voix outrée envahit le couloir.
- Commissaire ! Votre cigarette !...
Est-ce que toutes ces choses pouvaient être liées au pacte de Nauville ? Un démon avait-il offert à Luc une capacité à lire l’invisible ? Ou bien était-ce ce morceau qu’avait dérobé Jehan au monstre, comme l’avait dit Amiel ? Etait-ce cette pierre du dehors du monde qui avait transformé les gènes de tous les descendants de la lignée ? Exposées à cette matière sauvage, les chairs et les tissus des Nauville avaient-ils pu atteindre des limites inimaginables pour le commun ? Comme des enfants rongés après une exposition à un rayonnement ou à une formidable explosion de matière fondamentale. Etait-ce de la science ? Du rêve ? Et surtout, était-ce fini à présent ? Luc ne put s’empêcher de passer le bout de ses doigts sur le signe de sa joue.
Enfin, il put atteindre la chambre de Mathilde. Il frappa et Mily lui ouvrit. Mathilde était debout, devant la fenêtre. Elle portait un des pyjamas de l’hôpital. Son visage était toujours pâle mais des pointes de rougeur apparaissaient sur ses joues. Elle venait de pleurer. Luc entra dans la chambre. Il ne savait trop quoi faire et se sentait soudain impressionné par la jeune femme. Sans cérémonie, celle-ci s’approcha de lui et l’enlaça avec force. Surpris, Luc la serra à son tour dans ses bras. Il sentit bientôt les larmes de Mathilde qui coulaient contre lui. Des sanglots retenus lui faisaient vibrer le corps.
- Mon grand-père est mort, arriva-t-elle à prononcer entre ses pleurs.
- Oui…
Mathilde resta ainsi. Le serrant désespérément contre elle, ne parvenant pas à maîtriser ses larmes. Luc hésita un instant à parler, à raconter, à expliquer ce qu’ils avaient vraiment vécu dans les tunnels, face à l’Ogre, face à ce Jérôme Amiel qu’elle pleurait de toutes ses forces. Comment ne pas lui dire la vérité ? Comment lui laisser croire plus longtemps qu’après son évanouissement la caverne s’était effondrée comme par magie et qu’ils s’étaient retrouvés au bord du fleuve ? Il pouvait ressentir la tension qui régnait en Mathilde. Elle tentait de respirer plus lentement mais elle n’y arrivait pas. Le visage de Luc se tendait. Le mensonge semblait tellement sage, tellement bénéfique. Ne rien dire pour revenir dans un monde sans tache, sans Ogre et sans Mal. Mentir pour que tout aille bien. Tout enfermer dans une boite et jeter la clef.
_C’est moi qui l’ai tué, prononça Luc dans un souffle.
Les pleurs de Mathilde se ralentirent et elle parvînt à lever les yeux vers lui.
_Je sais, dit-elle.
Puis elle laissa retomber sa tête contre la poitrine de Luc et le serra si fort contre elle qu’il en toussa. Avant de pleurer avec elle.
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