Julien Lefebvre - Le signe de l'Ogre - texte intégral

In Libro Veritas

Le signe de l'Ogre

Par Julien Lefebvre

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L’ascension était difficile car les marches semblaient trop hautes. Comme si elles avaient été taillées pour une race de géants. Jérôme Amiel peinait mais restait fermement accroché à Luc, tel un aigle enserrant sa proie. Au-dessus d’eux, on commençait à deviner le sommet. Il était plat et profond. Luc avançait presque sans s’en rendre compte, clos dans des sentiments contradictoires. Il avait craint que la proximité du monstre ne fasse exploser en lui les haines les plus farouches et les peurs les plus enfouies. Mais il n’en était rien. Il lui semblait même qu’une légèreté nouvelle avait envahi son esprit. Il ne voyait pourtant rien dans ce qu’avait pu lui révéler le vieil homme qui puisse l’amener à se sentir mieux. Il jeta un coup d’œil derrière lui, vers le sol, vers Mathilde qui dormait sous un rond de lumière turquoise. Il pensa également à son frère, et à Mily. A Line, aussi. Il pensa à toutes les choses qui l’avaient mené à cet instant. A tous les arcanes qu’il avait dû parcourir. Et là encore, malgré la violence et la noirceur de la plupart de ses souvenirs, quelque chose continuer de rayonner en lui.  
 
- Ne sentez-vous pas, Luc, les ondes qui filent sous nos pieds ? demanda Amiel. Ne percevez-vous pas les voix qui résonnent dans cette construction ?
 
- Non. Je n’entends rien.
 
- C’est étrange. Peut-être est-ce le peu de place qu’il vous laisse. Ah, nous arrivons !
Avant de poser le pied sur les dernières marches, alors qu’il se retournait de nouveau, Luc remarqua de nombreux trous sur la paroi rocheuse. Des échelles de cordes tombaient de l’un d’eux, indiquant le chemin par lequel Amiel et sa clique étaient arrivés. Mais un éclat surprenant attira son œil encore plus haut dans la grotte. Le plafond de l’endroit était composé d’une voûte travaillée et les dimensions de l’ouvrage étaient impressionnantes. L’incroyable maçonnerie tenait au dessus du vide sans s’appuyer sur le moindre support. A bien y regarder, Luc parvint à distinguer des traces de colonnes encastrées dans les coins de la salle. Mais son attention revint vite à l’escalier. Ils étaient à présent au sommet, sur un renfoncement oblong. A quelques encablures d’eux, reposant sur le sol, se trouvait une sorte de coque métallique d’environ un mètre de haut et autant de large. Elle était coupée en son milieu, et sur toute sa taille, par une ligne ouvragée figurant une trace serpentine sans fin. Tous se figèrent devant cette apparition et les faisceaux des lampes se croisèrent dans sa direction.
 
- Enfin, souffla Amiel, visiblement éprouvé par la marche. Enfin nous sommes devant toi. Enfin je te vois. Depuis les siècles des siècles, où les premiers t’ont cachée ici après ta chute, je vais enfin te permettre de reprendre place dans notre monde.
 
Il émanait de la coque gravée une sorte de sifflement très faible. Les lumières des torches révélaient mieux les motifs dessinés sur le métal. C’était un enchevêtrement usé de formes animales qui évoquait, de manière plus sauvage encore, les signes de la porte noire.
Sur une indication de Jérôme Amiel, plusieurs de ses hommes entourèrent l’objet. Leurs gestes soudain brusques montraient la crainte qui les envahissait.
 
 
- Deux seulement ! s’emporta le vieil homme. Un de chaque bord pour ouvrir le bouclier. Et surtout ne touchez que la coque, en aucune manière ce qu’elle renferme ! Vous m’entendez ?!
 
A peine avait-il formulé ses ordres que deux hommes se placèrent à gauche et à droite de la ligne serpentine. Un autre des étranges soldats se tourna alors vers Amiel.
 
- Devons-nous nous équiper, monsieur ? demanda-t-il.
 
- Oui, répondit le professeur après un instant d’hésitation. Mieux vaut être prudent. Et cela vaut pour vous tous, messieurs.
 
Aussitôt, chaque homme sortit un masque respiratoire qu’il s’appliqua sur le visage. A tour de rôle, ils enfilèrent également des gants sortis de leurs poches. Amiel garda le masque que l’on lui avait tendu au bout de son bras droit sans l’enfiler. Son regard brillait et Luc sentit un tremblement de plus en plus sensible dans sa main.
 
- Je suis âgé Luc, reprit-il. Je crains que cet engin ne m’asphyxie plus qu’il ne me protège. Quant à toi, n’aie pas peur, ton sang te protège, c’est là le privilège de ta race. Ouvrez Messieurs, cria soudain Amiel.
 
 
Immédiatement, les deux hommes se saisirent chacun d’un bord de la coque et entreprirent de le tirer vers eux. Il ne se passa rien d’abord, malgré les efforts qu’ils déployèrent.
Mais, petit à petit, la coque commença à s’ouvrir. Le regard de Luc se fixa sur l’interstice. Centimètre après centimètre, l’Ogre se révélait. Il pouvait sortir de l’entrave de laquelle on l’avait couvert. Ce fut d’abord un œil qui apparut, énorme et difforme. Puis une bouche monstrueuse qui lardait sa mâchoire de part en part. Ce fut ensuite son front et ses joues ravagées. Chaque détail serrait un peu plus le cœur des hommes qui regardaient naître le visage du seigneur des lieux. Jusqu’à ce qu’il fut tout entier offert à la vue dans sa laideur et sa folie. Les deux hommes qui tenaient encore la coque la rejetèrent derrière l’épouvantable figure et revinrent vers le groupe. Luc regardait l’Ogre avec des yeux emplis de doute. C’était donc lui ? C’était donc ça ? Cette créature qui terrifiait tant et pour qui on avait érigé cet ensemble inconcevable ? C’était donc cela que des gens avaient cherché durant toute leur existence en lui sacrifiant chaque rêve, chaque moment ? C’était donc cela qui avait rongé le cœur de son père et lui avait fait commettre la pire des obscénités, qui lui avait ouvert les portes de l’horreur ! Ca ? Cette figure tordue et ignoble, cette tête aux reflets d’argent qui les narguait dans la lueur des torches. Luc sentit soudain la poigne ragaillardie d’Amiel se refermer sur son bras.
 
 
- Approchons ensemble mon garçon, veux-tu ?
 
Ils s’avancèrent donc, seuls à ne pas porter de protections respiratoires dans l’étrange assemblée de masques noirs qui se tenait autour de la face immobile du monstre. Ils s’approchèrent au devant de l’Ogre, jusqu’à n’être plus qu’à un pas de lui.
- Ne t’y trompe pas Luc, ce n’est pas qu’une pierre. Regarde bien, on distingue le morceau qu’a volé Jehan lorsqu’il s’est tenu à cette même place. Là, ce petit bout, juste au-dessous de la tempe.
 
Le cœur de Luc se serra soudain à la vue de la marque qui figurait sur l’horrible visage de l’Ogre. Elle ressemblait en tout point à celle qui lui brûlait souvent la joue.
 
- Voilà le symbole du pacte passé avec lui. Voilà ton origine. Je ne pensais pas que la description qu’en avait faite Jehan dans ses notes puisse être aussi fidèle. Je l’imaginais déjà fou lorsqu’il en rendit compte dans ses carnets.
 
Les mots d’Amiel prenaient d’autres sens dans l’esprit de Luc. Son cerveau lui semblait plus rapide que sa logique. Ses veines tapaient contre son front. Le moment avait commencé.
 
- Va à présent mon garçon ! dit soudain le vieillard. Fais le dernier pas. Pose ta main sur son visage, il ne pourra rien te faire, il a promis ! Tu es le seul à être préservé de sa colère et de sa haine de l’homme. Tu es le seul à pouvoir voler pour moi un peu de ce qu’il est, un peu de sa divinité. Une fois que j’aurai une part de lui au creux de mes mains, je pourrai enfin accomplir l’œuvre que Nauville a tout juste entrevue. Je pourrai faire naître une nouvelle vie.
 
- Vous êtes malade, répondit Luc en regardant le vieil homme avec pitié.
 
- Malade ? Mais c’est tout le contraire Luc. Je suis le seul être sain de notre monde. L’homme est une erreur, l’homme est une folie.
Son règne n’est pas imaginable. Comment une forme si vile, si basse a-t-elle pu s’emparer d’un pouvoir si grand ? Comment avons-nous pu oublier que nous portions en nous des poussières de l’âge d’or ? Comment avons-nous pu nous enfermer dans cette race médiocre ? A cause de ce faux dieu du désert qui se vante d’être unique ! A cause de son règne qui a cannibalisé tous les autres, nous avons dû nous arrêter ! Mais nous pouvons reprendre notre route. Si toutes les anciennes puissances renaissent à la vie, il pourra être renversé. Ne comprends-tu pas ! Nous pourrons redevenir des géants, des puissances pures. Nous pourrons nous débarrasser de toute la fange qui embourbe nos sangs. Nous pourrons redevenir des dieux.
 
 
- « La race des seigneurs » ? répliqua Luc. Ce n’est donc que ça, votre rêve ? Comme vos amis nazis ? Est-ce que vous vous entendez ? A déblatérer des contes de fées ignobles devant un caillou ? Vous êtes juste un minable, Amiel. Un minable petit bonhomme abandonné par la raison et consumé par la haine des autres.
 
- Et qui es-tu toi ? Toi qui n’a vécu et grandi que par cette haine, que grâce à elle ? Est-ce la raison qui t’a amené ici ? Est-ce la raison qui t’a permis d’ouvrir la porte ? Non ! C’est cette grandeur et ce rayonnement dont tu refuses l’existence qui t’ont permis d’entendre l’appel !
 
- Il n’y a pas d’appel ! Je ne vois que des choses qui existent, peut-être mieux et plus vite que les autres, mais de la même façon que certains posent des opérations mathématiques gigantesque en quelques secondes ! C’est mon esprit qui lit les signes, je ne suis pas un magicien.
- Tu blasphèmes contre toi-même, Luc ! Tu n’imagines pas ce qui va t’être possible.
 
- Je ne toucherai pas la pierre ! Je ne vous obéirai jamais. Qu’il se passe quelque chose où non, je ne vous suivrai en aucun cas.
 
- Mais tu es obligé ! cria Jérôme Amiel. Tu dois accomplir ce pourquoi tu es en vie.
 
- Je ne suis pas en vie pour cela.
 
- Toi que j’ai choisi ! Toi que j’ai marqué ! lança le vieil homme d’une voix forte. Oui, tu peux me regarder avec ces yeux-là ! C’est moi qui t’aie changé, c’est moi qui t’ai offert l’héritage en tailladant ta joue en haut de l’escalier, pendant que ton père mourait en pleurant comme un enfant ! Je t’ai fait naître ce soir-là ! Je t’ai rendu fort et libre.              
 
- Vous étiez dans la maison ?! demanda Luc saisi de stupeur.
 
- Bien sûr, puisque c’est moi qui ait coupé le cou de ta mère. Il fallait bien que ton père obéisse, il fallait bien qu’il soit forcé de se laisser dominer par l’appel de l’Ogre. Il était encore tellement prisonnier de sa morale et de ses peurs. L’Ogre peut tout, sais-tu mon garçon ? Il peut ramener les morts et détruire les vivants, il peut damner ou rendre invulnérable.
 
- Mais mon père…
 
- Ton père était un idiot ! Dès qu’il a vu les premières victimes du gaz contenu dans les fûts, il a parlé de prévenir des secours, d’abandonner la recherche ! Renoncer à la découverte ! Te rends-tu compte ? Lui, l’héritier Nauville ! Celui qui garde le contact avec la grandeur, avec l’homme renouvelé ! Lui qui a été choisi ! Alors oui, pour le contraindre à suivre sa destinée, j’ai tué ta mère.
Et je lui ai promis de poursuivre avec toi et ton frère s’il n’avançait pas. Au fond, je ne pensais même plus qu’il était marqué, j’étais enragé devant sa faiblesse. Si seulement j’avais pu porter la marque moi-même !
 
 
Luc recevait chaque mot d’Amiel comme un spasme. Toute une partie de lui se déchirait alors que la voix du vieil homme continuait à nourrir sa douleur.
 
- Il a essayé d’entendre en serrant le corps contre lui, continuait Amiel. Mais il n’arrivait à rien, il ne pouvait rien. Il n’était rien. J’ai pensé que le sang Nauville s’était flétri, qu’il s’était perdu. Mais c’est à ce moment que tu es arrivé, comme une réponse. J’ai vu à la terreur qui passait dans tes yeux que le pacte était renouvelé, que tu serais celui qui entendrait les murmures de l’Ogre, plus tard, quand tu serais prêt à être cueilli comme un fruit mûr. Quand je t’ai vu t’enfuir, j’ai compris que c’était toi et qu’il ne faudrait jamais te perdre. Alors, j’ai achevé ton père et je t’ai rattrapé en haut de cet escalier. Là, je t’ai offert la marque, l’héritage ! Pour que plus jamais tu ne puisses être dissimulé. Pour que plus jamais tu ne puisses renier ce qui vivait en toi. J’ai fait de toi ce que tu es !
 
Une sensation intense était en train d’exploser en Luc. Une lave, un feu déchirant qui le recouvrait tout entier. Il avait tout contre lui celui qui avait pris la vie de ses parents. Celui qui avait livré deux enfants au vide d’un monde sans famille, sans attache, sans passé d’aucune sorte. Mais plus que tout, celui qui avait ensorcelé ses souvenirs, qui l’avait empêché de voir durant toute sa vie son père autrement qu’à travers un instant infâme.
Toute cette haine contre son père qui n’avait cessé de croître en lui, tout ce refus de se souvenir de quoi que ce soit, toute cette prison ignoble qu’avait construit Amiel autour de lui sauta au visage de Luc. Son père n’était pas la vision qui l’avait hanté. C’était un homme qui avait juste voulu savoir et qui s’était fait tuer par un fou furieux. Ce n’était pas un visage couvert de sang mangeant la chair de son épouse et tentant de le dévorer dans une maison cernée par les flammes ! Ce n’était pas l’Ogre des cauchemars. C’était un homme trop jeune qui avait cru naïvement un ami qu’il pensait sage. C’était un amoureux qui pleurait en serrant le corps de sa femme. C’était un imprudent. Mais un imprudent qui avait aimé son épouse, ses enfants. Un imprudent qui avait su tant de fois les faire rire et leur offrir des moments de bonheur comme jamais il n’en avait vécu depuis. Un imprudent qui les avait emportés dans ses voyages, qui leur avait appris à marcher et à essayer d’accomplir leurs envies. Un père. Un lieu sûr qu’un dément avait souillé. Un lieu sûr qui pouvait enfin renaître dans son esprit. Un endroit près duquel se tenait sa mère et son sourire voilé depuis des années. L’amour qu’il avait nié. Tant d’images revenaient enfin, sans que Luc ne les refoule d’un terrible « Ne pas se souvenir ! » Tant d’images rapiécées et incomplètes. Combien de merveilleux souvenirs, combien de moments de joie s’était-il forcé à détruire de son esprit pour ne rien laisser en lui de ce qu’avaient été ses parents ? Combien de coups de poings avait-il écrasé sur les murs en se maudissant d’être en vie ? En se maudissant d’avoir vécu ? Les cauchemars n’étaient donc que des mensonges ? Et des mensonges pour quoi ? Pour ramasser un morceau de caillou qui ouvrirait le royaume des légendes dans l’esprit d’un fou ! La haine qui emporta Luc fut si vive et si précise, qu’il lui sembla devenir quelque chose d’autre. Comme devant la porte, sa perception des choses prenait une puissance brûlante. Comme dans la forêt, ses pensées prenaient corps autour de lui. Comme dans le tunnel, les lieux lui apparaissaient comme autant de masses en mouvement. Il pouvait voir tous les hommes d’Amiel simultanément, deviner leurs gestes, lire leurs hésitations. Il était capable de ressentir les choses qui se préparaient à arriver. Son corps était écrasé par une pression intense et le temps lui semblait comme multiplié, quadrillé par plusieurs univers. Il s’entendit soudain articuler une phrase, comme s’il se voyait prendre forme sur une esquisse.
 
 
- Et bien voici mon cadeau, pour vous remercier de tout.
 
Alors, d’un geste sec du bras, Luc précipita Jérôme Amiel contre le visage de l’Ogre.
 
 
A peine le corps de Jérôme Amiel entra-t-il en contact avec la surface de la pierre que le vieil homme poussa un cri d’une puissance quasi surnaturelle. Une fumée jaunâtre s’éleva au dessus du visage terrifiant du monstre alors qu’Amiel se mettait à gesticuler sans contrôle, comme un poisson à qui on vient de couper la tête et qui cherche frénétiquement à regagner l’eau. Le vieil homme ne put pousser qu’un seul autre gémissement avant que sa bouche ne tombe littéralement en morceaux. Toutes les parties visibles de son corps se décomposaient à vu d’œil, rongées, desséchées par le simple contact avec l’Ogre. Les mouvements désarticulés du vieillard pour se saisir de Luc cessèrent quand son corps se scinda en deux. La fumée malsaine qui s’était échappée de l’endroit qu’il avait touché s’étendait à présent jusqu’aux hommes les plus proches de la pierre.
L’un d’eux se tenait déjà la gorge, les deux genoux au sol pendant que l’autre tombait à la renverse en serrant une de ses jambes avec force. Soudain, Luc sut que le garde placé à sa droite allait lui tirer dessus et se jeta sur lui. Il l’entraîna au sol et lui envoya au visage un coup d’une violence incontrôlée. Il tendit la main vers son arme et s’en saisit. Puis, plongeant vers l’escalier, il fit feu et toucha net un autre homme qui l’avait mis en joue. Celui-ci vacilla et finit par s’écrouler sur l’Ogre alors que du sang ruisselait de son plastron. Luc se préparait à sauter vers les marches pour tenter de fuir, quand un souffle mauvais se propagea alentour. L’homme blessé venait de toucher la pierre et il sautillait en se décomposant au cœur d’un nuage âcre. Une fumée dix fois plus dense que celle apparue plus tôt s’éleva de la roche et se dispersa dans toutes les directions. Tous les hommes présents s’écroulèrent d’un même geste en se tordant de douleur. Luc recula et se mit à courir dans les marches. L’escalier défila devant ses yeux sans qu’il puisse dire avec certitude s’il marchait, courait ou bien tombait. Des coups de feu crépitèrent au pied des échelles, et Luc eut tout juste le temps d’abattre le tireur dans un réflexe. L’homme fut projeté à la renverse et chuta tout en continuant de tirer. La rafale ricocha sur le plafond de la salle dans un fracas tonitruant. Il y eut un énorme grondement. Les parois bougeaient sous le bruit gigantesque des détonations. Une fissure venait de se créer juste au dessus de l’homme. Un bloc de pierre se détacha et vint s’écraser à quelques mètres de lui. Enfin, Luc tomba au bas de l’escalier. Mathilde n’était plus très loin de lui. Il se remit debout avec peine et courut vers elle. Les hommes d’Amiel qui restaient en bas de la salle fuyaient maintenant vers les échelles en tentant de passer au travers des pierres qui tombaient. Luc parvint bientôt au niveau de Mathilde et tenta de la réveiller.
 
 
- Mathilde ! Mathilde ! Tu m’entends ! Lève-toi !
 
Mais la jeune femme resta sans réaction, son visage endormi était presque serein au milieu de l’agitation et du chaos. Une explosion déchira bientôt la salle : un des murs venait de révéler une faille profonde d’où jaillissait une eau sous pression. La fragile structure de la pièce était en train de céder et dans quelques minutes, tout ce niveau serait recouvert par les eaux. De nouveau, Luc essaya de remuer Mathilde mais sans plus de résultat. Il se saisit donc d’elle et se releva en la serrant dans ses bras. Le poids de la jeune femme lui parut beaucoup plus faible que tout à l’heure. Un autre choc se fit entendre derrière lui. Cherchant un moyen de fuir, Luc se tourna d’abord vers les escaliers, puis vers l’autre bord de la salle où deux hommes venaient d’être écrasés par un rocher. Des failles apparaissaient partout, fêlant les murs de marques noires, et de puissants flots glacials en surgissaient. Des flaques grandissaient de tous les côtés alors que les lumières des lampes s’éteignaient une à une et que le nuage jaune issu de l’Ogre rampait avec délectation sur le plafond. Luc chercha en vain une sortie mais il n’y en avait pas à trouver ici. Mathilde eut soudain un mouvement involontaire, comme si elle cherchait à éviter une chute dans un rêve. Luc baissa le regard vers son visage et la contempla un bref instant. Toute la caverne s’écroulait autour d’eux.
La pensée que Mathilde mourrait les yeux fermés n’était d’aucun secours au jeune homme. Il fallait agir, tenter quelque chose. Soudain, le souvenir d’un courant d’eau glacé remonta dans sa mémoire. Une nouvelle faille se révéla, libérant un filet d’eau au sommet des escaliers. Il y eut alors un sifflement terrible, suivit d’un vent violent. Luc comprit que l’eau avait touché l’Ogre de toute sa force. Et comme pour confirmer ses pensées, l’immense nuage jaune inonda le plafond et glissa le long des marches avec une vitesse affolante, telle une nuée ardente. Sans plus réfléchir, Luc se mit à courir vers le tunnel par lequel il était arrivé. Des cris montèrent autour de lui : la fumée prenait les hommes et les rongeait.
 
 
 
Luc continua de courir, ne se retournant pas vers la souffrance et la terreur qui montaient à présent dans son dos. L’Ogre prenait possession de son domaine, Amiel avait finalement réussi à faire revenir le démon des temps anciens, le dévoreur du fond des âges. Le danger se rapprochait et de la fumée glissait autour d’eux lorsqu’ils entrèrent dans le tunnel. Une nouvelle explosion retentit, plus forte que les précédentes. Et toute la roche fut prise d’un tremblement. Un bruit de courants déchaînés monta derrière Luc. L’eau avait gagné et, après avoir brisé les murs, elle se heurtait à présent à la brume maléfique issue du monstre. Le contour des choses disparaissait car Luc n’avait plus de lampe et la nuit commençait à les entourer de nouveau. Mais une sensation subite lui rendit un peu d’espoir, une sensation froide : ils étaient entrés dans la passe d’eau qu’ils avaient franchie en venant. A combien le tunnel sous-marin qu’ils avaient croisé plus tôt, pouvait-il se trouver de cet endroit ? Il n’en avait plus aucune notion.
Cela lui avait paru long, mais la densité de l’eau le freinait et troublait son jugement. Il plaqua le corps de Mathilde contre son épaule et tenta de marcher plus vite. De plus en plus proche derrière lui, un bruit montait, mélange d’eau mouvante et de fracas de rochers. On venait. La flaque le ralentissait de plus en plus et un désespoir soudain le prit. Il était trop tard, ils allaient mourir. Mais une petite lueur monta, une lueur toute simple, une lueur qui avait le visage de son père. Elle fut bientôt rejointe par une autre, portant les traits de sa mère. Comme son souvenir à elle aussi avait souffert dans la tête de Luc. Comme il l’avait exclue tant elle était associée à son père. A présent, il les retrouvait unis dans un coin de lui. Et il savait que c’était vrai. Ils avaient retrouvé d’autres murmures, d’autres visages. Enfin débarrassés des masques de terreur que leur avaient dessiné les mensonges. Face à eux, face à leurs traits joyeux, Luc n’avait plus à avoir peur de ce qu’il était. Et cette pensée le fit sourire au moment où il plongea dans les eaux.
 
 
- Une seconde pour profiter de ça avant de mourir…
 
Le bruit d’un torrent d’eau assourdit ses oreilles. Le froid l’assaillit de tous les côtés. Il se cramponna à Mathilde au moment où un courant les emporta à travers une trouée. La nuit était complète et les flots les entraînaient dans une danse désarticulée et folle. Ils glissaient, montaient, partaient, cognaient, sans cesse. Luc n’avait plus d’espoir mais restait conscient et se cramponnait à Mathilde. Ils filaient sans doute vers une nappe plus profonde où ils resteraient engloutis pour toujours. Il n’y avait plus rien à faire.
Juste se laisser emmener au cœur des ténèbres. En un instant, Luc sentit pourtant le contact de Mathilde se faire plus violent. La jeune fille venait d’ouvrir les yeux, elle venait de se rendre compte.
 
 
 
Il y eut soudain un courant d’air et puis des bruits. Et puis l’eau de nouveau. Mais aussi des branches, des objets, des choses. Luc s’accrocha comme il put à une sorte de fil. Ses doigts avaient beau être gelés, il reconnut le toucher d’une racine et comprit qu’ils étaient tombés dans le fleuve. Qu’il y avait une surface au-dessus d’eux. Qu’ils pouvaient vivre, peut-être, s’ils en sortaient rapidement. Il serra ses mains sur d’autres racines qui lui déchirèrent les doigts. Il montait en tirant sur ces minces cordes végétales. Durant un instant, il eut peur d’avoir lâché Mathilde, mais ce n’était qu’une impression. Elle restait blottie contre lui. Luc sentit un picotement dans sa tête, il commençait juste à perdre connaissance. Il fallait aller plus vite. Il fallait remonter tout de suite. Dans un dernier effort, il poussa de toutes ses forces vers le haut et sentit l’air gelé attaquer son visage. La sensation lui parut la plus douce du monde. La lumière d’un réverbère éclairait le bord des eaux. Ils n’en étaient qu’à deux mètres. Luc toussa, encore et encore, en rejoignant la rive et en émergeant de l’eau. Mathilde demeura inerte quand il la déposa sur la vase sale. Rassemblant ses idées, il se plaça dans son dos et lui passa les bras autour du buste. Il appuya plusieurs fois très fort, pour la forcer à réagir, à respirer, à vivre. La jeune femme finit par cracher et partit dans une quinte de toux. A bout de force, Luc reprit enfin son souffle et s’assit en riant de s’en être sorti.
Surprise, Mathilde se tourna vers lui et le suivit dans un abandon de ses nerfs. C’est alors qu’en levant les yeux vers la digue qui les surplombait, ils virent une dame en tailleur, entourée de chiens. Elle se pencha au dessus de la rambarde et demanda poliment :
 
- Est-ce que tout va comme vous voulez ?  
 

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