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Luc venait d’entrer dans la lumière. Son pas était resté égal, la peur n’avait plus sa place. Il pouvait voir la fin de la galerie et une partie de la nouvelle salle qui s’ouvrait devant lui. Il savait qu’il ne pouvait s’agir que de la dernière. Celle de l’Ogre. Mathilde n’avait pas montré de signe de réveil mais elle respirait de manière plus régulière. Les bruissements d’eau se faisaient lointains à mesure que le tunnel s’élargissait. On pouvait à présent bien voir. La lumière émanait de lampes torches disposées sur le sol. Des silhouettes immobiles se dessinaient devant lui mais Luc ne ralentissait pas. Il passa bientôt la voûte qui marquait la limite du chemin et entra dans la salle. Il y trouva une dizaine d’hommes, la plupart portaient des armes et étaient vêtus du même type d’uniforme que l’escorte de Karimey. Ils étaient répartis dans tout l’espace mais surtout au pied d’un incroyable escalier de pierre qui s’élevait sur toute la largeur de la pièce. Ses degrés semblaient taillés à même la roche et leur hauteur ne paraissait pas conçue pour des pas d’hommes. On ne pouvait en voir le sommet, noyé dans un recoin de nuit. Luc fit encore quelques pas avant de s’arrêter face aux énormes marches. Plusieurs personnes s’approchèrent alors, fusils d’assaut pointés vers son visage.
- Détachez la tout de suite et voyez ce qu’elle a, ordonna une voix ferme.
Immédiatement, deux des hommes qui entouraient Luc s’approchèrent et ouvrirent les menottes à l’aide d’une petite clef. Puis ils se saisirent de Mathilde avec mille précautions. Luc n’opposa aucune résistance.
Il avait reconnu la voix de Jérôme Amiel, même si elle lui avait paru beaucoup plus énergique qu’à leur première rencontre. Mathilde fut déposée sur un lit improvisé d’étoffes et de manteaux. Un homme équipé de ce qui semblait être une trousse de secours se pencha vers elle et entreprit de l’examiner.
- Qu’est-il arrivé à Mathilde ? reprit la voix dure de Jérôme Amiel. Pourquoi est-elle avec vous ?
- Je pense que vous le savez mieux que moi. C’est votre ami Karimey qui nous a attachés ainsi.
- L’imbécile. Il était donc derrière les coups qu’elle a reçu ? Lui aussi rêvait de trahison ? Cet idiot pensait sûrement pouvoir l’utiliser pour faire pression sur moi et prendre les rênes avant la pose du dernier pion. Où est-il ?
- Mort, prononça Luc. Tombé quand la porte noire s’est ouverte. Ils ont dû vous raconter, répliqua Luc en désignant les deux hommes qui les avaient accompagnés plus tôt aux côtés de Karimey.
- Mangé par la fosse ? Récompense méritée. Je lui avais dit de m’attendre mais il pensait tout savoir. Voyez-vous, d’après les récits anciens, la porte s’ouvre sur un pont qui surplombe les abysses. Il était presque certain que ce pont ne serait plus en place, après tout ce temps. Simple question de logique. Peut-être est-ce mieux pour lui. Je lui aurais fait payer d’une toute autre manière de s’en être pris à ma Mahaut ! Comment va-t-elle ? demanda soudain Amiel à l’adresse de l’homme qui restait penché sur Mathilde.
- Hypothermie. Légère. Avec une couverture et quelques cachets, ça devrait aller. Elle reprendra conscience dans quelques heures. Elle a eu de la chance.
Luc regardait Amiel avec un mélange d’intérêt et de profonde haine. Il ne savait trop que penser de lui, ni de quelle façon le vieil homme pouvait avoir influé sur son destin.
- Qu’elle reste endormie. C’est préférable, remarqua Amiel. Je vous remercie de l’avoir sorti des griffes des tunnels. Je suis votre débiteur. Vous vous demandez ce que je fais ici monsieur Domfront, n’est-ce pas ?
- Vous êtes l’homme qui a découvert la trace de l’Ogre il y a cinquante ans, je pense. Vous êtes le responsable de tout cela.
Amiel offrit un sourire bizarre en réponse à la phrase de Luc. Il paraissait vieux et usé mais quelque chose dans l’éclat de ses yeux hurlait qu’il y avait assez de force en lui pour renverser cette impression.
- En effet. J’ai pu avoir un petit aperçu de son pouvoir. Mais avant tout, voulez-vous boire quelque chose de chaud, monsieur Domfront ? Vous avez le droit d’être mis au courant de certaines précisions. J’imagine que vous avez de nombreuses questions en tête et votre parcours dans ces cavernes n’a pas dû être facile. Si seulement Karimey avait attendu, comme je le lui avais ordonné, vous auriez pu passer avec moi par le chemin supérieur. La promenade y est plus agréable. Enfin… cela vous a permis de faire une fois de plus la preuve de votre héritage. Voyez-vous, ces galeries sont faites pour manger ceux qui y entrent, mais tout ici vous protège, vous attend.
Vous faites partie des murs pour ainsi dire, dit Amiel dans un sourire.- Vous semblez bien connaître l’endroit.
- J’ose dire que oui. Même si je n’y étais jamais entré. Il y a tellement de temps que je le traque. Depuis des années je me documente, je complète la collection des Nauville, je reconstitue son histoire. Mais le mystère qui entoure l’Ogre est des plus opaques. Savez-vous que je n’ai découvert les accès à la bibliothèque qu’après dix ans de recherches ? Ils étaient dans un état déplorable. La pièce elle-même ne ressemblait en rien à ce qu’elle est maintenant. Certains parchemins sont irrémédiablement perdus. Vous n’avez pas pu voir l’antre de vos ancêtres, je crois ?
- Non.
- C’est dommage. Je suis sûr que l’endroit vous parlerait.
- Pourquoi avoir joué au fou ? demanda Luc avec impatience. Pourquoi avoir mis en place tout ce jeu de masques ?
- Croyez bien que je m’en serais dispensé sans peine. Mais il faut parfois agir de manière déplaisante. Mon jeune ami, Martin Dampierre, m’aidait de manière efficace et précise depuis près d’un an. Il avait de nombreux défauts, mais aussi quelque chose de plus. Difficile d’expliquer ce genre de sentiment. Enfin… Un matin, il a décidé qu’il pouvait très bien se débrouiller sans moi. J’avais eu la bêtise de lui faire confiance et de lui ouvrir certains secrets. Et il s’est donc mis en tête de m’empoisonner. Pas pour me tuer, non, non. Ce regretté Martin était un homme de principe. Juste pour me détruire, me changer en pierre, le temps qu’il puisse comprendre Val Rebours et ce qu’il renfermait.
C’était audacieux et il s’en est fallu de peu pour qu’il ne réussisse. Heureusement, j’ai appris à connaître les êtres humains au fil de ma vie et j’avais installé tout autour de lui un « fil ». J’ai donc été prévenu de ses projets.- Cet homme aux taches de rousseur qui l’accompagnait partout ? demanda Luc. Ce Karrec ?
- Peu importe. Toutes ces choses ne sont que des détails de bas de pages. Le fait est que l’acte obscène de Dampierre montrait qu’il avait fait des découvertes de son côté. Il était possible qu’il ait en main des éléments importants, dont il ne m’avait pas parlé jusque là. Il fallait que je sache.
- Donc vous faites comme si le poison avait atteint son but ? Vous devenez un infirme. Pour pouvoir surveiller ce qui va se passer grâce à votre ami Karimey.
- En effet, admit Amiel. Savez-vous combien il est difficile de paraître fou ? La folie est devenue tellement quotidienne autour de nous, qu’aucun comportement n’est tout à fait convaincant. Seul le silence parait déraisonnable à notre époque. Je me suis donc tu et j’ai fait en sorte de donner satisfaction à Dampierre. En gardant un œil sur lui, cela va de soi. Ce n’était pas très difficile : comme tous les hommes arrogants, Martin était très imprudent.
- A tel point que vous l’avez tué, conclut Luc d’une voix froide.
- Voyez-vous, j’ai fini par comprendre que Dampierre n’était qu’un fumiste. Un petit homme qui s’imagine gigantesque. Il n’avait rien découvert de plus que ce que j’avais pu lui dire.
Il n’était que dévoré par l’envie. Mais il croyait à l’œuvre du Diable et voyait dans cet endroit mythique une preuve de sa présence. La bêtise donne souvent des ailes… C’est à ce moment qu’il a contacté votre frère. Il pensait ouvrir les portes de l’enfer grâce à lui et revoir des choses qui avaient été perdues. Mais pour cela, il lui fallait aussi beaucoup d’argent.- Et pourquoi n’avoir jamais tenté de contacter Vincent vous-même ? Ou même moi ?
- Parce qu’il ne suffit pas d’être de sang Nauville pour atteindre l’endroit où nous nous trouvons. Il faut aussi s’ouvrir à ce qui vous appelle. Et je ne pensais pas que cela soit possible sans des secrets qui ne m’avaient pas encore été dévoilées. Il me fallait explorer d’autres pistes avant de me représenter devant lui.
- Parce que vous avez vu mon père échouer lors de la première tentative ? demanda Luc avec rage.
- Je vois que Karimey vous a parlé. Cela n’est peut-être pas une très bonne chose.
- Je me souviens de ce qu’a pu faire mon père. Karimey m’a raconté ce qui s’est passé ce soir-là.
- Vraiment ? demanda Amiel avec ironie. Il vous a tout dit ?
- Mais je ne suis pas comme lui, reprit Luc. Je ne me donne pas à cette chose. Et je suis capable de me refuser à elle. J’entends sa voix mais je sais qu’elle me ment. Je sais qu’elle n’a rien à m’offrir.
- Que voilà de belles paroles et de profonds combats ! Malheureusement, je crains que vous ignoriez totalement le sens de l’Ogre.
- Peut-être pourriez-vous me l’apprendre, vous qui savez tant ?
- En partie, oui. On peut voir l’Ogre de plusieurs façons, commença le vieil homme qui avait retrouvé un ton professoral. Mais la seule véritable est la puissance. Tout ce qui nous entoure prouve la terreur qu’il a fait régner sur les environs durant les siècles. Savez-vous que les jeunes gens mouraient en masse pour connaître le privilège de contempler son visage ? Epoque bénie où la vie n’avait pas d’importance, où la morale n’avait pas encore était inventée, où l’on pouvait mourir pour connaître un court instant de grâce.
- Alléluia, ricana Luc.
- Je suis surpris de votre ironie. Elle n’est pas digne d’un homme de votre rang. Je pensais que vous étiez à présent croisé. Tant pis, je vous pardonne. La fatigue sûrement, remarqua Jérôme Amiel. Même quand les hommes furent devenus faibles, il survécut, caché dans les ténèbres.
- « La nuit cache tous les évadés », c’est ça ?
- Oui. Seule la permanence des guerres a pu faire disparaître son nom pendant un temps. Mais même leur petite « révolution » n’a pu mettre un terme au mythe. L’ombre a survécu dans les mémoires, floue et imparfaite, certes, mais toujours là. Jusqu’à ce que Jehan de Nauville n’en retrouve la trace dans de vieilles histoires que les autres prenaient pour des légendes poussiéreuses et qu’il n’élève Val Rebours comme un centre de recherche tout entier consacré à sa cause.
- Jehan a pu ouvrir la porte ? Il a pu accéder à cet endroit ?
- Oh oui, dit Jérôme Amiel avec lenteur. Il a dû passer de longues heures à parcourir cette salle, ses croquis en sont les preuves. Et puis il n’en est pas revenu les mains vides. C’est ce qui lui a permis de faire renaître la lignée.
- La lignée existait-elle déjà avant lui ? demanda Domfront.
- Bien sûr, dans l’ancien temps elle était un privilège rare qui ne se transmettait pas par le sang mais par l’enseignement. On devenait un gardien. On apprenait à entendre, à suivre. Mais toutes ces choses sont perdues. Notre monde n’a plus voulu de cette grandeur, il a refusé d’entendre autre chose que les lois dont il s’est entravé. Seul Jehan de Nauville a su faire renaître une partie de ces anciennes lumières. Il est parvenu à toucher l’impossible.
- Et il en est mort, remarqua Luc, après avoir répandu le meurtre autour de lui.
- Il a été un visiteur bien imprudent. Il n’a pas su choisir ceux qui l’ont accompagné lors du voyage. Jehan de Nauville, cela dit son vouloir offenser votre nom, était au fond toujours demeuré un mondain, un comédien. Même transis d’un savoir remarquable et d’une brillance d’esprit impressionnante, il n’aimait rien tant que faire frissonner les baronnes avant de les inviter dans son lit. La dernière mise en scène de ses exploits a tourné au massacre organisé. Il s’imaginait sur la piste d’un quelconque orichalque carthaginois. Mais la maîtrise de l’indicible demande un ordre absolu.
En cas d’erreur, les conséquences sont inimaginables. On a alors veillé à ce qu’il paie. Et je ne peux pas en vouloir à ceux qui ont exécuté la sentence.- Mais le secret de la porte n’a pas été entendu chez ses proches ? interrogea Luc. Comment peut-on dissimuler une telle chose ?
- Personne n’est sorti vivant, mon jeune ami. Les pierres ont repris leurs places et se sont de nouveau endormies.
- Et les nazis ? Toute cette opération Fenrir ? Quel lien avec ces grottes ?
- Vous avez rencontré Philip Marient, je crois ? demanda le vieil homme.
- Oui, quel rapport ?
- Quel rapport ? répéta Amiel avec un petit sourire. Mais tous les rapports, mon cher. Le projet Fenrir, voilà ce qu’a vendu Dampierre à ce Marient. Voilà ce qui a fait qu’il a voulu se débarrasser de moi. Pour une vulgaire affaire d’argent.
- Cela a trait à l’Ogre ? C’est ce projet Fenrir qui est appelé le sang de l’Ogre dans certains documents ?
- Oui. C’est assez poétique n’est-ce pas ? Le nom dégage comme un goût d’enfance insouciante. C’est très ironique quand on a vu cette chose à l’œuvre.
- Comme vous ? dit sèchement Luc.
- Comme moi, oui, reconnut Amiel. Et comme votre père, aussi.
- Vous étiez avec mon père ce soir-là ? demanda le jeune homme d’une voix dure. Vous étiez à ses côtés ?
- En effet, c’est moi qui lui avais demandé de venir. J’avais d’ailleurs dû insister.
- Vous ? Mais Karimey disait…
- Karimey n’est rien, s’énerva Amiel. Juste un de mes anciens élèves qui m’a servi de lieutenant au fil du temps. J’ai mis longtemps pour retrouver la trace de la lignée Nauville. Près de vingt ans pour identifier votre père. Mais même dissimulé, votre sang a vocation à être retrouvé. Depuis toujours. A ce propos, savez-vous que votre grand-père est mort près d’ici, lui aussi ? Les nazis ont tout fait pour qu’il les mène à la porte. Mais pour une raison ou pour une autre, il a échoué. Je crois qu’il s’est arrêté près du puits. Il doit encore y être, d’ailleurs. Vous ne l’avez pas vu tout à l’heure ?
- Comment avez-vous pu amener mon père à vos côtés ? demanda Luc sans entrer dans le jeu du vieillard. Comment avez-vous pu le pousser à devenir ce qu'il est devenu ?!
- Tout simplement en lui révélant ses origines. Nous rêvons tous d’être plus que nous-mêmes. Nous rêvons tous d’être les enfants d’un roi qui a dû nous cacher à la naissance. Et puis nous apprenons à accepter à n’être que les enfants de gens médiocres et à devenir à notre tour médiocres. Et à rendre notre monde mesquin quand nous comprenons qu’il n’y a pas d’issue. Votre père, comme les autres, se rêvait comme un prince tombé parmi les hommes. Je suis certain que vous-même n’êtes pas mécontent d’être un Nauville, est-ce que je me trompe ?
- Et il vous a suivi ? insista le jeune homme. Il s’est rallié à vous ?
- Bien sûr ! Qui donc ne me suivrait pas ? Qui refuserait d’être fait d’une chair exceptionnelle ? Qui refuserait d’être une part de légende ? Il m’a suivi, oui. Avec femme et enfants, sûr qu’il pourrait ainsi apporter de grandes choses à sa famille. Mais il n’avait pas compris après quoi nous courions et ce que cela demandait. Je ne l’ai découvert que trop tard, j’aurais dû comprendre. Ce n’était en fait qu’un lâche et un faible. Il ne méritait pas son don. Et puis, nous avons fait une erreur, je l’avoue. Beaucoup de gens sont morts ce soir-là parce que j’ai été à mon tour négligent. Voyez-vous, les nazis n’ont jamais pu entrer ici, ils n’ont jamais pu retrouver le secret de la porte. Mais par contre, ils ont trouvé ce fragment de l’Ogre que Nauville avait imprudemment sorti du sanctuaire et dissimulé dans le manoir. Et ils ont tout de suite compris les possibilités qui s’offraient à eux. Ils avaient cherché l’Ogre lui-même sans aucun résultat depuis des années. Ils s’imaginaient sur la trace d’une puissance digne de l’ombre du loup sauvage, du Fenrir des derniers jours du monde. La découverte d’un éclat de lui leur a permis de relancer leurs investigations. Malheureusement pour eux, cela n’arriva qu’en 1944, à l’époque où les choses étaient déjà jouées et où leurs armées se repliaient déjà vers le Nord. Ils ont tout de même produit à la hâte des solutions à partir de ce morceau. C’est cela qu’ils ont nommé « sang de l’Ogre ». Ils ont utilisé une ancienne galerie secondaire de ce réseau pour les stocker, une issue avait même été aménagée dans les bois.
Mais à la suite d’un grave accident, l’accès fut bouché et ils finirent par tout abandonner. Voilà ce que notre équipe à découvert quarante ans plus tard à la Heurte : cette galerie emplie de la matière qu’ils avaient mis au point. Mais nous n’avons pas pu aller plus loin, le tunnel était obstrué dans toute sa profondeur et il nous a été impossible de rejoindre le réseau principal.- Vous avez tout de même ouvert ce que vous avez trouvé. L’attrait de la boite de Pandore est toujours trop fort.
- J’avais interdit que l’on touche à quoi que ce soit ! s’emporta Amiel. Mais nous faisions travailler des métèques et des rebuts de toutes sortes. Des invisibles de la société, facilement liquidables sans que cela n’inquiète qui que ce soit. Ils étaient incapables d’écouter, tout juste obéissants si vous les payiez. Des animaux, rien de plus. Ils ont ouverts alors que je retournais convaincre votre père de continuer. Ils ont eu leur récompense.
- Comme les employés du pont ? D’autres invisibles pour un meurtrier comme vous. Quelle importance peuvent bien avoir quelques assassinats supplémentaires ?
- On se retrouve parfois au mauvais endroit au mauvais moment. J’aurais souhaité pouvoir leur laisser la vie. Mais il fallait faire place nette. La piste menant à cet endroit ne pouvait pas être offerte au monde.
Luc restait face au vieil homme. Ils se trouvaient comme au centre d’une scène de lumière, entourés d’un public d’hommes en armes. Au plus profond du monde.
- Je me souviens encore de toutes ces flammes, cette nuit-là, reprit le jeune homme, comme pour lui seul. De cette horrible odeur…
- C’est le meilleur moyen de laver un lieu de ce genre de choses. Les flammes…
- Vous n’êtes donc qu’un assassin ? Un fou ? Combien avez-vous tué de gens ce soir-là ? Dix, vingt ? Le savez-vous seulement ?
- Vous ne pouvez imaginer, ignorant que vous êtes encore. Je n’ai agi que par charité. Une fois touché par cette chose, un homme ne peut que supplier qu’on le détruise vite et complètement. Il est impossible de survivre. Les nazis avaient su concevoir une arme intéressante.
- Intéressante ! s’exclama Luc. Intéressante pour des hommes comme vous ou comme Philip Marient ! Intéressante quand on aime le goût du sang.
- Ne soyez pas ridicule, je me moque de cette arme. Seuls les faibles ont besoin de la guerre pour acquérir du pouvoir. Je n’ai jamais utilisé cette matière ou essayé de la vendre. Et pourtant, il m’en reste de pleins réservoirs sous Val Rebours ! Elle n’est rien en comparaison de ce que je recherche ! Je suis un chevalier, un croisé ! Pas un simple mercenaire comme Dampierre. Il n’a vu que l’argent et l’a payé très cher, comme ce brigand de Marient.
- Pourtant vous le fréquentiez déjà avant que Dampierre ne vous trahisse, non ? Est-ce qu’il connaissait lui aussi ce projet Fenrir ?
- D’une certaine manière, je pense. Toutes sortes d’histoires circulent sur des armes secrètes développées durant la seconde guerre mondiale. La plupart sont farfelues. Celle du sang de l’Ogre revient dans certains documents. Marient m’avait même contacté dans les années soixante-dix pour me demander conseil après avoir lu un article à son propos. Il cherchait de nouveaux produits pour son catalogue et avait entendu dire que je disposais de certains documents sur la région. S’il avait su…
- Qu’est-ce que c’est au juste que cette arme ? demanda Luc. Un poison ?
- Non. C’est bien plus que cela. C’est un élément qui cible la chair. Qui la dévore. Comme le loup gris des croyances boréales. Mais surtout, c’est un élément qui ne se transmet pas. Instantané, mortel et limité. Je tue celui qui est dix centimètre devant vous, comme celui qui vous suit à dix mètres mais pas vous. Sans contamination. Une arme « propre », en langage militaire.
- Si elle possède de tels pouvoirs, pourquoi est-ce que les nazis ne l’ont pas utilisée ?
- Par principe, ricana Amiel. C’est d’ailleurs un point assez amusant de l’Histoire, qu’un homme comme Adolf Hitler ait toujours eu peur de la guerre chimique. Il était persuadé que s’il utilisait ce genre d’armes, les alliées largueraient sur l’Allemagne des choses bien plus horribles encore et que son rêve d’empire de mille ans ne pourrait s’accomplir. Mais des projets plus ou moins marginaux ont toujours eu cours et, dans les dernières semaines de la guerre, l’idée de la fin du monde, du Ragnarok, n’effrayait peut-être plus autant.
Le crépuscule des dieux est inévitable après tout. Mais ils n’ont pas saisi la nature de l’Ogre ! Cette arme ridicule n’est rien en comparaison du pouvoir qu’il offre. Détruire le seul fragment dont nous disposions pour mettre au point un gaz létal ! Quelle ignominie ! Savez-vous que la matière ainsi souillée ne peut retourner à sa forme d’origine ? Comment perdre une telle richesse pour mettre au point un simple détail d’arsenal ? Si l’on peut prendre le monde, pourquoi se contenter de son cadavre ? Dampierre a été fou de tenter de vendre cette chose.- Est-ce qu’il a eu ce gaz en sa possession ? demanda Luc soudain inquiet.
- Oui, et c’est une histoire fort charmante. Il était parvenu à en obtenir une infime essence et on m’a raconté qu’il a prouvé au fils de Marient l’efficience du produit en tuant une stripteaseuse dans un club parisien. Cela vous montre le niveau d’élévation mystique de cet individu. Perdre ainsi un morceau de puissance ! Si seulement, j’avais eu la chance d’utiliser le fragment volé par Jehan de Nauville ! Un seul morceau avait suffit à son fils pour faire revivre une morte !
- C’est à ce genre de chose que vous croyez ? Antoine de Nauville avait perdu la raison, il souffrait visiblement de schizophrénie. Il a rêvé un monde puis a fini par se tuer.
Jérôme Amiel regardait Luc avec des yeux brillants. Leur gris luisait. Le vieil homme paraissait porté par une force nouvelle et rayonnante.
- Vous ne comprenez pas encore, dit-il. Vous ne croyez pas. Mais cela va venir. Cela vient déjà.
- Qu’y a-t-il en haut de cet escalier ? demanda Luc.
- Vous le savez bien.
- Vous voulez dire qu’il y a vraiment un ogre ?
- Oui un ogre, approuva le vieil homme. Un ogre qui attend depuis le départ de Jehan de Nauville que l’on vienne à lui. Un ogre qui appelle sans cesse celui qui le sert dans le monde des hommes. D’ailleurs, peut-être est-il temps que nous montions ? Je suis vieux, monsieur Nauville, auriez-vous l’obligeance de m’aider en me prenant le bras ?
Sans attendre la réponse de Luc, Jérôme Amiel glissa son bras musculeux le long du sien et ils commencèrent à gravir les marches, entourés de silhouettes sombres.
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