Julien Lefebvre - Le signe de l'Ogre - texte intégral

In Libro Veritas

Le signe de l'Ogre

Par Julien Lefebvre

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Il attendait debout. Lui qui depuis tant d’années avait tenté de trouver le chemin jusqu’à cet endroit devait encore attendre. Même à quelques mètres du domaine, il dépendait toujours de l’arrivée d’un autre. Comme il avait souhaité être de ce sang, de cette lignée qui ouvrait la perception jusqu’à entendre les murmures les plus infimes de la forêt. S’il avait seulement pu être un des héritiers, s’il avait pu être lui-même une clef, que n’aurait-il pu faire ! Tant de choses s’en seraient trouvées évitées, tant de choses auraient pu devenir réalité ! Peut-être régnerait-il déjà sur un puissant royaume ? Sur les univers, qui sait ? Pourquoi mettre une limite à ce qui n’en a pas ? Il se revoyait, loin en arrière, au pied de la demoiselle coiffée aux côtés d’Arnaud. Et puis marchant dans cette clairière couverte de cadavres. Comme on avait voulu qu’il oublie ! Comme on avait souhaité qu’il se mente ! Durant des mois, on lui avait répété que cela n’était pas vrai, qu’il n’avait rien vu, que toutes ces choses n’existaient pas. Tout le monde le lui avait répété. Avec force caresses ou coups de ceinture. Père, curé ou professeur. « Cela ne se peut pas, parce que cela ne peut pas être ». Logique implacable de ceux qui savent toujours tout. Et pourtant, il y avait ces lettres qu’il avait récupérées dans la sacoche du soldat et qu’il avait dissimulées avec angoisse. Il y avait ces plans, ces notes, ces ordres. Il y avait des preuves, des signes, des messages. D’abord, il avait pensé les montrer, mais devant le refus catégorique de ses parents d’entendre à nouveau parler de ces histoires folles, il n’en avait rien fait. Il ne s’était pas non plus ouvert à ses amis, d’ailleurs à partir de cet instant, il s’était refusé à rester un enfant.
Les lettres étaient retournées à l’abîme, cachées sous un tiroir de la petite commode de sa chambre. Il les y rejoignait, soir après soir, mot après mot, lisant à la lumière cachée. L’ironie était que cette habitude de lecture lui avait donné une base de grammaire allemande extraordinaire. Ses dons lui avaient permis d’être remarqué à l’école et lui avaient ouvert les portes d’une institution renommée. Il était vite devenu un savant, un professeur. Un homme habile aussi, qui savait où lire les renseignements qui lui manquaient. Un homme qui avait su faire des découvertes autour du nid qu’il recherchait. Ses mains s’étaient emplies de l’or laissé par les nazis et il avait pu devenir maître de la porte humaine du domaine. Tout son esprit s’était alors tendu vers les documents, vers ce secret qu’il sentait s’y mouvoir. Peu importait le prix à faire payer au monde. De toute façon, ce monde ne méritait aucune pitié ni aucun égard. Le secret ne pouvait être touché, ni même imaginé par les marécages qui couraient dans les esprits des hommes. Lui seul pouvait le comprendre. Et à présent qu’il l’avait atteint, à présent qu’il allait enfin le toucher après tant d’épreuves, il attendait encore ? Ne pouvait-il pas courir vers le monstre ? Ne pouvait-il pas se précipiter dans ses griffes que plus rien n’entravait ? Non. Il y avait encore trop de danger. Comment accepter de tomber à un pas du but ? De mourir au moment où la coupe touche enfin vos lèvres ? Il fallait tout d’abord que le porteur arrive, et cela ne tarderait plus. Car il ne pouvait être mort dans les entrailles de la pierre. Il ne pouvait avoir été pris par les eaux ou la nuit. Il ne le pouvait puisqu’il marchait vers celui avec qui son sang était lié. Il marchait vers le maître que s’était choisi son apprenti sorcier d’aïeul, bien longtemps auparavant.
Il était attendu et rien ne lui arriverait avant qu’il remplisse la promesse faîte par son sang. D’ailleurs le voilà marchant au loin. Le voilà avançant vers lui, enfin. Emergeant des ténèbres comme un papillon attiré par la lumière. Il semblait porter quelque chose tout contre lui. Mais il était difficile de distinguer ce que c’était. Qu’importe, les risques pris allaient payer, les jeux de scène prenaient fin ! Il n’était plus qu’à quelques mètres, il allait sortir de la galerie. Ses pas pénétraient dans l’auréole de lumière. On le voyait. Ainsi que la jeune femme au visage diaphane qui reposait dans ses bras.

- Mahaut ! s’écria soudain Jérôme Amiel.

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