Julien Lefebvre - Le signe de l'Ogre - texte intégral

In Libro Veritas

Le signe de l'Ogre

Par Julien Lefebvre

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Les yeux de Mathilde et de Luc restaient incapables de discerner quoi que ce soit dans l’obscurité totale des couloirs. A cette profondeur, il n’y avait pas le moindre éclat, pas la plus petite lumière. L’air était empesé d’une masse désagréable, composée d’un mélange poisseux de moiteur froide et de brume collante. Le bruissement des eaux souterraines résonnait contre les parois, parfois mêlé aux souffles qui montaient des deux égarés. Luc avait d’abord tenté de retrouver une logique, une organisation. Mais l’esprit ne peut être trouvé en tout lieu et ce labyrinthe ne semblait obéir à aucune loi. Il sentait gronder en lui une touche empoisonnée qui lui commandait d’entendre un murmure. Mais il se refusait à tenter l’aventure. La chaleur de la paume de Mathilde était un bouclier efficace contre toute tentation d’abandon à cette force. Il y avait quelque chose de plus fort que ce mal dans la marche de ces deux êtres se retenant l’un l’autre de tomber dans le noir. Comme un antidote. Le froid devenait pourtant si vif, qu’ils pouvaient sentir la peau de leurs joues se tendre de plus en plus. Depuis les premiers pas, Mathilde guettait avec angoisse le moindre son, la moindre trace de ce qu’elle avait cru percevoir plus tôt. Sans résultat. Une forte douleur plia soudain Luc en deux. Mathilde se recourba contre lui comme pour le protéger. Peu à peu, le souffle de Luc redevint normal. Ils n’échangèrent pas une parole mais il semblait clair qu’ils avaient pris le bon chemin. Le chemin vers l’Ogre. Après quelques instants, Luc put se remettre debout, mais la sensation qui tambourinait dans son ventre et dans son front ne faisait que grandir.
On ne voulait plus lui laisser le choix, on ne voulait plus passer par sa volonté. On voulait le renverser, le dominer sans partage.
 
- Ce sont les eaux dormantes, chuchota Luc.
 
- Il faut avancer, cet endroit ne me dit rien. C’est sans doute la bonne route.
 
Avec beaucoup de mal, Luc put se remettre à marcher en s’appuyant sur le roc ruisselant qui les englobait. Il voulut parler, mais ses forces étaient occupées à d’autres combats. Il secoua la tête, tentant de s’éveiller d’un sortilège. « Tout cela n’existe qu’en moi, il ne vit qu’à cause de moi… », pensait-il. « Et je peux le refuser. » Les tunnels se croisaient à présent avec moins de régularité. La roche n’avait plus le même toucher, elle semblait plus lisse, plus douce. Comme si l’on avait pris soin de limer les épines et les pointes qui la protégeait jusque là. Alors qu’il écoutait le bruit sourd qui montait, une nouvelle douleur tordit le corps de Luc et le fit tomber en avant. Mathilde fut entraînée à sa suite. Un grand bruit éclata.
 
- Luc ? Est-ce que ça va ? demanda Mathilde.
 
- Il y a des flaques au sol, souffla Luc. Des infiltrations.
 
- Le niveau pourrait monter ?
 
- Non, je ne pense pas, articula Luc avec effort. Je ne sais pas ce que c’est… peut-être des poches. Mais il va falloir marcher dans l’eau.
 
- La sortie est par là ?
- La sortie, répéta le jeune homme sans répondre.
 
 
Ils se relevèrent tant bien que mal et reprirent leur marche. Après quelques mètres, la sensation de l’eau glacée frappant leurs jambes devint très gênante. Leurs mains demeuraient serrées. Ils n’avançaient qu’avec lenteur et difficulté. Le plus important était de ne pas chuter. Le sol devenait piègeux sous l’onde et le froid engourdissait tellement leurs corps qu’ils ne pouvaient plus dire avec certitude s’ils avançaient ou non. Le niveau des eaux continuait de monter, il avait depuis longtemps dépassé celui de leurs cuisses et il gelait maintenant leurs tailles. Curieusement, le froid semblait limiter le mal de Luc. Ses esprits lui revenaient au travers des claquements de sa mâchoire et des frissons sur sa peau. Il frappa soudain la roche. Un tintement mélodieux envahit l’espace.
 
- L’eau stagne et le son se répand devant nous. Nous n’allons pas vers un lac souterrain. Il y a une ouverture pour que nous passions… nous allons sortir.
 
- J’ai si froid, dit Mathilde tout bas.
 
Luc lâcha sa main et lui saisit le bras pour l’aider dans sa marche. Il se mit à avancer plus vite, presque à courir dans l’eau. Il lui restait un peu de force mais il avait soudain conscience qu’ils pouvaient très bien mourir de froid avant d’être sortis de ces boyaux. Après quelques minutes, il sentit un léger mouvement qui glissait bas, au niveau de ses pieds.
- Attention, il y a un courant qui nous pousse vers la droite, dit-il. Ce doit être une galerie sous-marine qui croise la notre.
 
Mathilde était au bord de l’évanouissement et l’énergie qui la parcourut après le nouveau toucher de Luc ne dura qu’un instant.
 
La zone de croisement des deux tunnels était dangereuse. La force du courant devenait réelle et Luc devait maintenir la jeune femme à son niveau en prenant garde qu’elle ne tombe pas. Ce conduit sous le niveau de l’eau devait être relié à d’autres galeries à en juger par le mouvement qui l’agitait. Mais il était impossible de le vérifier maintenant, il fallait faire confiance au tunnel principal. Au fil des minutes, Mathilde était de plus en plus faible et c’était Luc qui la faisait avancer. Ce fut avec soulagement qu’il sentit enfin une légère montée du sol sous ses pas.
 
- Il y a comme une rive, nous sommes en train de sortir de l’eau... dit-il alors qu’il ressentait le danger autour de la jeune femme. Tu entends Mathilde ? C’est fini.
 
La jeune femme ne répondit pas. Son corps continuait à avancer, mais ses yeux étaient presque fermés. Elle tombait. Luc la saisit avant que son visage n’entre dans l’eau et la porta à bout de bras. Il ne fallait surtout pas s’arrêter. Malgré l’engourdissement, il fendait la barrière liquide. Le niveau de l’eau descendait de plus en plus vite, jusqu’à ce que toute trace en ait disparu. Luc ne s’arrêta pourtant pas. Il continua à avancer, retenant Mathilde dans ses bras. Tremblant de froid dans tout son corps. Il progressait sans savoir comment.
Les tunnels pouvaient être encore longs, complexes. Il se pouvait même qu’il n’y ait pas de sortie possible à tout cela. De toute manière, il n’aurait pas l’énergie d’aller beaucoup plus loin. Il ne pouvait pas non plus s’arrêter, persuadé qu’il était de l’impossibilité de repartir une fois assis. Ils allaient donc mourir tous les deux, dans les ténèbres et dans le froid des eaux. Déjà, la jeune femme ne semblait plus être qu’un souvenir. Des images prenaient place dans le noir qui l’enfermait. D’abord, le visage de Vincent apparaissait de loin en loin. Puis les crochets de la forêt qui tentaient de le saisir. Et les rires de sa mère. Le regard de son père par l’entrebâillement d’une porte dont on s’éloigne. Toutes les courses et les luttes des derniers jours et celles des jours d’avant. Les sangs de Dampierre et des autres morts qui s’unissaient dans une mare éclatante. Et puis lui, a présent marqué du sceau du malaise et du danger. Celui qui entendait les murmures, celui qui lisait les signes. L’héritier de la lignée. Toutes ces pensées s’entrechoquaient dans son esprit, mais le sang lui revenait soudain. Il y avait une chaleur en lui, une vie qui progressait. Ce ne fut qu’alors que Luc comprit qu’il courait.
 
 
 
C’était la première fois qu’il se laissait faire tout en conservant assez de présence pour s’en rendre compte. Il se ressentait lui-même comme un étranger à son corps. Les forces qui le faisaient agir lui apparaissaient. Il se lisait comme un écorché dans un manuel de Sciences. Devant lui, il voyait le sang parcourir ses propres veines, il touchait la chair bougeant sous sa peau, il regardait avec étonnement ses muscles s’activer.
Etre soi et un autre, être dans un rêve que l’on sait réalité. Comme le papillon de la fable qui rêve chaque jour qu’il est un homme qui rêve chaque nuit qu’il est un papillon. Luc Domfront se parcourait sans trouver de moyen pour entrer de nouveau dans ses yeux et dans ses sens. Il lui était toujours impossible de voir dans cette nuit infernale, mais pourtant des choses parcouraient les environs. Des formes et des lignes se pressaient vers lui. Il comprit qu’il devait s’agir des sons, des ondes, qui lui arrivaient sous des aspects inattendus. Il percevait sans intermédiaire, sans physique. Il était au centre de la matière. Puis il reconnut Mathilde, endormie dans ses propres bras. Et l’idée qu’un autre que lui puisse ainsi veiller en son nom sur la vie de la jeune femme, lui fut insupportable. Il ne pouvait rester hors des choses et la laisser mourir. S’il n’y avait pas d’issue à ces galeries, il resterait auprès d’elle jusqu’à la toute fin. Alors, Luc se sentit fondre. Et les images qu’il avait perçues lui vinrent à rebours. Les lieux et les visages éclatèrent de nouveau face à lui et il reprit sa chair et sa peau. Le froid, l’humidité malsaine, la douleur, tout lui revint sans l’effrayer. Car, dominant le reste, le toucher de Mathilde contre son buste pesa de nouveau.
 
 
Luc était arrêté. Il regardait le visage de Mathilde, ses yeux clos et ses lèvres glacées par le froid. Il la voyait à présent. Tout à coup conscient des choses, il releva la tête avec surprise vers la lumière lointaine qui perçait l’obscurité. Là-bas, devant, il y avait comme une flamme.           
 

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