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On dit souvent que les derniers instants d’une vie permettent de revoir les milliards de moments qui l’ont composée. On se revoit enfant souffler des bougies, jouer au pirate, puis réfléchir devant un problème d’arithmétique, embrasser pour la première fois, se battre, mentir, trahir, faire des cadeaux, prier, voler, hurler. Et puis vient le dernier instant, celui où l’on meurt. Celui dont on ne se souviendra jamais.
- Quelle connerie, pensait Domfront. La seule chose qui me vienne en tête, c’est que je n’aurais pas dû rester si près de la paroi.
Il tombait, c’était la seule certitude. Il était impossible de voir quoi que ce soit, si ce n’était un lointain rayon qui émanait de la salle de la porte, au-dessus de leurs têtes. Comme il était plus lourd que Mathilde, Luc la devançait maintenant dans la chute, comme le poids qui entraîne le plongeur vers les abysses.
- Là ! cria soudain Mathilde.
Luc eut juste le temps de tourner les yeux vers leur droite avant qu’une masse imposante ne les percute. Il y eut un double choc très violent et pendant un instant, Luc ne fut pas certain d’être toujours en vie. Les ténèbres étaient à présent partout, et même plus haut, la lumière s’était évanouie. Le souffle revint dans la gorge de Luc. Il sentait près de lui une onde chaude, sur sa joue et dans son cou. Avec une infinie douceur, il tenta de se remettre debout. Il étouffa un cri, en ressentant la douleur décuplée de son épaule meurtrie.
- Mathilde ? appela-t-il. Mathilde ?
Un souffle bas et un bref toussotement furent d’abord les seules réponses. Luc se pencha et tendit sa main prisonnière vers la chaîne des menottes. En la suivant, il parvint au bras de la jeune femme. Le toucher fut glacé.
- Je crois qu’il est mort, murmura-t-elle.
- Mort ? Qui ça ?
- Karimey…
C’était donc lui cet ensemble que Luc pouvait sentir près d’eux, sous eux ? Cette onde chaude et visqueuse qui rampait contre le sol.
- J’ai du sang qui me coule sur les jambes, reprit la jeune femme d’une voix tremblante. Sa tête a dû…
- Tu es blessée ? coupa Luc.
- Non, juste des bleus, je pense.
- Alors essayons de nous lever. Tu es prête ? Appuie-toi sur moi.
- Oui…
D’un bond, ils furent tous les deux debout. Du pied, Luc put localiser l’endroit où gisait Karimey. Un courant d’air glissa sur son visage.
- Je vais me pencher vers le sol. Pour vérifier, prévint-il.
Karimey était bien mort. La position des membres, que la nuit absolue ne permit à Luc que de deviner, laissait entrevoir la force avec laquelle il avait dû se désarticuler contre le sol. Toute la violence de la chute s’était concentrée sur son corps et au travers, protégeant ainsi Mathilde et Luc.
- Où sommes-nous ? demanda la jeune femme.
- Dans une galerie plus profonde, répondit Luc. La porte s’ouvrait sur le vide. C’est un piège très ingénieux.
Soudain, il y eut un claquement lourd et tonitruant au dessus de leurs têtes. Ils restèrent immobiles pendant quelques instants, sur leurs gardes.
- Qu’est-ce que c’était ? demanda Mathilde tout bas.
- La porte a sûrement un système mécanique pour se refermer toute seule.
- Mais qu’est-ce que nous allons faire ?! Nous ne pourrons jamais remonter là-haut.
- J’ai vu Mily qui tentait quelque chose, expliqua Luc. Il pourrait réussir à leur échapper. Mais en attendant, je crois que nous n’avons pas le choix. Il faut continuer droit devant.
- Mais on ne peut rien voir, remarqua Mathilde. Et puis comment savoir ce qui nous attend ? Il vaut mieux rester ici et trouver une solution.
- Il n’y a pas de solution ! dit fermement Luc. Tu les as entendus comme moi, Mathilde, ils attendaient d’autres personnes. Elles seront bientôt là et elles prendront garde à la porte. Il faut que nous avancions. Je vais fouiller Karimey, il avait peut-être une lampe sur lui.
De nouveau, Luc tendit sa main vers le corps. Le toucher se révéla difficile, tant les sensations qui remontaient vers lui étaient horribles. Certains os étaient à nu, d’autres endroits laissaient suinter des matières granuleuses ou collantes.
- Il n’a rien d’utile… sauf ça. Je crois que j’ai trouvé son arme.
En effet, dans ce qui avait été une poche, Luc découvrit le canon d’un pistolet. Il s’en saisit tout en se relevant.
- Le garde qui a pressé la porte est tombé en même temps que nous, non ? demanda-t-il alors qu’il s’essuyait la main.
- Il me semble, répondit Mathilde. Lui, il avait une lampe.
- Très bien. Je vais tirer vers le sol. L’impact des balles va nous donner de la lumière pour quelques secondes. Si nous apercevons son corps, il faut essayer de nous tourner vers lui.
- Mais le bruit ? Si… si ça nous signale...
- S’il y a quelque chose dans ces galeries, nous n’allons de toute manière pas tarder à le rencontrer.
Luc tendit le bras vers le sol et appuya trois fois sur la détente. Trois courts flashs se répandirent dans l’espace, accompagnés de détonations très sonores, avant que les images ne se fondent à mesure de la nuit. Ils pouvaient tout de même voir les lieux. Ils se trouvaient au pied de ce qui ressemblait à un mur, dans une large salle. Ils aperçurent au devant d’eux un passage qui s’enfonçait dans un nouveau tunnel. Sur leur droite, gisait un autre cadavre. Le noir redevint vite total. Seul le crépitement de l’écho des coups de feu se poursuivit quelques secondes dans la caverne.
- Il n’est pas très loin, dix mètres au plus.
- Luc… tu as vu ce qu’il y avait à côté de lui ? demanda Mathilde.
- Non, je n’ai rien vu d’autre.
- J’ai peut-être rêvé mais il m’a semblé qu’il y avait quelqu’un, ou quelque chose. Je crois qu’il ne faut pas y aller.
- Nous avons besoin de cette lampe. Et puis nous avons une arme.
Mathilde ne répondit pas mais Luc comprit que son incitation n’avait en rien levé les peurs de la jeune femme. Il commença néanmoins à marcher dans la direction qu’il avait arrêtée, et Mathilde ne fit plus aucune remarque. Les quelques pas qui les séparaient du corps, leur parurent être des kilomètres. La tension que provoquait cette obscurité, ajoutée à cette présence éventuelle à leurs côtés, les maintenait sur leurs gardes. Ils arrivèrent enfin près du cadavre et Luc n’eut aucun mal à ramasser la lampe torche de l’homme. Par chance, elle fonctionnait encore, bien que d’une manière aléatoire.
- Il avait dû poser son arme avant d’aller vers la porte, je ne la trouve pas.
Grâce à la lampe, ils purent mieux voir la hauteur de la paroi : ils pouvaient même apercevoir le dos de la porte, près de vingt cinq mètres plus haut. En face d’elle, directement au dessus d’eux, on devinait une autre ouverture creusée dans la roche. Peut-être une autre porte mais on ne pouvait très bien distinguer. De toute façon, il semblait impossible pour eux d’atteindre ce nouvel endroit.
- Nous devons être dans une ancienne cheminée d’écoulement, reprit Luc. Il s’agit toujours du même réseau que tout à l’heure. L’ampleur des galeries est énorme. C’est impressionnant, surtout à cet endroit du continent.
Mais malgré les explications de Luc, le regard de Mathilde restait fixé au niveau du sol. La jeune femme observait tout autour d’eux avec un visage inquiet, arpentant des yeux les moindres recoins, les moindres cachettes. Elle ne put finalement rien remarquer mais n’en parut pas plus soulagée. Juste avant que Domfront n’allume la torche, il lui avait de nouveau paru sentir un mouvement indistinct dans l’air. Elle sursauta soudain à la vue du visage rougi de Luc.
- Ce n’est pas mon sang, indiqua-t-il.
Mathilde hocha la tête et baissa les yeux sur ses propres vêtements. Ils étaient eux aussi imbibés d’un rouge profond. Elle n’osa tourner le regard vers l’endroit où ils étaient tombés, de peur de voir la source du sang. Luc lui saisit la main et la serra avec douceur.
- Il faut continuer à avancer par le tunnel, Mathilde. C’est la seule issue.
A mesure qu’ils traversaient la salle et approchaient du nouveau tunnel, un bruit montait devant eux. Il était encore faible mais s’amplifiait au rythme de leurs pas. En fait, c’était toute l’atmosphère qui changeait autour d’eux. L’air se marquait d’une odeur d’enfermement, de cloître. Dans la géographie des ténèbres, ils devaient s’approcher des douves.
- Des rivières souterraines, constata Luc Domfront. Il y a d’autres couches autour et en dessous de nous. En toute logique, cette galerie doit donc mener droit vers des salles encore plus profondes. S’il y a un écoulement, il y a une sortie.
L’entrée du tunnel était très étroite et ne mesurait pas plus d’un mètre de haut. Luc passa le rayon de la lampe dans l’obscurité de la cavité. On devinait que le chemin bifurquait après quelques mètres.
- Il va falloir avancer en rampant, dit-il. Ca ne va pas être une partie de plaisir avec ces menottes. De toute manière, il faut nous en débarrasser. Je vais essayer de casser le lien en tirant dessus, protège-toi les yeux.
Luc pointa l’arme vers la chaîne des menottes posées sur le sol et appuya sur la détente. Un clic métallique retentit mais le coup ne partit pas. Le jeune homme sortit le chargeur du pistolet, il était vide. Il lança l’arme au loin dans un geste de dépit.
- Qu’il en soit ainsi. Je passe devant.
Luc et Mathilde entrèrent dans la galerie et entamèrent leur chemin à genoux, dans la lumière dansante de la lampe. Il n’y avait que quelques centimètres pour évoluer et le lien qui rapprochait leurs mains les obligeait à se contorsionner pour pouvoir avancer. A ce niveau, le roc devenait grisâtre et tranchant par endroits. Le rayon de la torche de Luc sautillait au rythme de son avance et les parois du tunnel semblaient composées de vieux miroirs flétris. Le froid montait à mesure qu’ils plongeaient vers les entrailles des pierres, l’odeur pesante de moisi était de plus en plus présente et la pourriture devenait presque vivante tant elle empoisonnait l’air.
Le passage tournait souvent, sans qu’on puisse prédire s’il allait s’élever ou descendre de nouveau. Après un long moment, il leur sembla tout de même que l’espace s’élargissait. Pas de doute, la galerie devenait plus grande. Luc n’eut bientôt plus à se méfier des irrégularités du plafond. Ils purent finalement marcher debout et même, après quelques mètres encore, de front. Mais l’amélioration fut de courte durée. Il y eut un premier croisement. Les rayons de lumière que Luc fit jaillir de part et d’autre ne révélèrent rien de plus qu’une suite de reflets informes.- De quel côté prendre ? demanda Mathilde. Comment allons-nous nous repérer ?
- Il ne doit y avoir qu’une seule sortie. Si certaines de ces cavités sont d’origine naturelle, il faut suivre le courant d’air, répondit Luc en ouvrant sa main entre les deux chemins. Par là, dit-il après un instant. Il y a une brise.
La galerie se coupait à présent sans cesse. Des croisements, double ou même triple, surgissaient de partout. Il ne s’agissait plus d’un chemin mais plutôt de veines mêlées parcourant un corps minéral. Les pièges devenaient légion et ils se trouvèrent parfois devant des culs-de-sac, trompés dans leur orientation par des filets d’air illisibles. Tout devenait difficile. Ils firent un arrêt à un nouveau croisement et s’assirent par terre, autour de la lampe torche.
- Je crois que nous sommes déjà passés ici tout à l’heure, dit Luc. C’est un véritable labyrinthe à présent, il devient impossible de se fier à un système. Qu’est-ce qu’il y a ? ajouta-t-il face au regard aiguisé de Mathilde.
- Je crois qu’il y a quelque chose avec nous. Il m’a semblé l’entendre. Une voix. Un murmure… j’en mettrais ma main au feu…
- Ce sont sûrement les eaux souterraines, les flots cognent contre la roche et résonnent. Ils filent entre les galeries que nous suivons.
- Peut-être, concéda la jeune femme alors qu’une image de minotaure commençait à terrifier son esprit.
Soudain, un tremblement résonna dans le sol et Mathilde se leva brusquement. Son pied heurta la lampe et toute trace de lumière s’effaça alentour. La nuit devint si complète qu’ils ne purent retenir un mouvement de recul vers la paroi. La respiration de Mathilde devenait profonde et son cœur commençait à la tirailler. A tâtons, Luc chercha la torche sur le sol. Il dû insister d’un geste pour que Mathilde bouge. Il finit par poser la main sur la lampe mais il ne pût la faire fonctionner, même en la secouant.
- Je suis désolée, souffla Mathilde dans son dos. Je suis tellement idiote.
- Voir ne nous servait plus à grand-chose de toute façon. Je n’ai pas la moindre idée de la manière dont nous pouvons sortir d’ici, avoua-t-il.
- Il ne faut pas que nous restions ici. Est-ce que tu ne pourrais pas, hésita la jeune femme. Utiliser ce qui t’a permis d’ouvrir la porte tout à l’heure ?
- Je ne suis pas capable de maîtriser cette force, je ne sais même pas s’il y a vraiment quelque chose.
- Mais tu as vu où se trouvait la porte et tu as su ouvrir le mécanisme qui la fermait, dit Mathilde d’une voix pressante.
- Je ne sais pas. Les choses prennent parfois un sens à mes yeux grâce à cela mais…
Luc hésitait sur la manière de parler à Mathilde. Il ne lui semblait plus possible de réfléchir, tout devenait complexe, mélangé.
- Ce qui m’envahit n’est pas forcément contrôlable, finit-il par dire. J’agis malgré ma volonté, il y a un danger très grand. Nous sommes au-delà de la porte à présent, dans le domaine de l’Ogre.
- Tu crois vraiment qu’il y a un ogre ? Tu crois vraiment qu’il y a un loup dévoreur ?
- Karimey a donné le nom d’Ogre au seigneur de cet endroit. D’après lui, il avait passé sa vie à tenter de retrouver le moyen d’ouvrir la porte mais il a été trahi.
- Ce serait donc bien lié à ce « sang de l’Ogre », quel qu’il soit ? demanda Mathilde.
- Il semble que oui. Mais Karimey ne nous en apprendra pas beaucoup plus maintenant. Quant à ce loup, ce Fenrir, je crois qu’il me suit depuis longtemps déjà.
Mathilde sursauta. Sa voix se fit soudain plus tendue.
- Je suis sûre d’avoir entendu quelque chose cette fois, Luc. Et ce n’était pas de l’eau… il ne faut pas rester là.
- Tu as raison. Et ne parlons plus.
Luc prit la main de Mathilde dans la sienne et partit résolument à travers la nuit. Il ne pouvait dire si le frisson qu’il ressentit venait d’elle ou de lui.
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